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Chapitre couleurs

Un regard au travers de l’amitié.

Albert Camus a été aussi un critique d’art, un aspect peu connu de l’auteur qui se présente sous la forme d’un catalogue «Camus et les peintres d’Algérie, une longue amitié (1930-1960)», publié en juillet 2014 et dont la mise en œuvre a été confiée à Florence Khammari (de l’association Diwan de Lorraine), avec comme caution scientifique Guy Basset (fondateur de la revue Présence, d’Albert Camus) qui a rédigé toutes les notices biographiques.

Cet ouvrage est issu de l’exposition du centenaire de la naissance de l’écrivain, «Albert Camus, ses amis peintres», réalisée par l’association Coup de soleil en Rhône-Alpes, à Lyon, du 11au 24 janvier 2014, à l’initiative du collectionneur Jean-Pierre Bénisti, avec l’aide d’Odile Teste-Bourry. Les textes de présentation sont signés de Michel Wilson, de Coup de soleil, et de Farid Aoudi, de Diwan de Lorraine, ainsi que par Agnès Spiquel, présidente de la Société des études camusiennes.

Tous trois insistent sur les fécondes amitiés entre l’écrivain et ses artistes. Dans son introduction, Denise Brahimi, auteure d’un classique Etienne Dinet (Paris, ACR, 1984, réédité à Alger par le ministère de la Culture en 2002), repositionne Camus dans l’histoire de l’art en Algérie, voire de sa «pensée de midi» conçue à la fois de mesure et de démesure. Camus fait partie de la grande tradition française, depuis Diderot, des grands écrivains critiques d’art. Outre quelques artistes qui ont illustré de son vivant son œuvre, l’écrivain  comparaît aussi devant un certain nombre de peintres, d’Algérie ou d’ailleurs, devenus vite ses proches. Ainsi, c’est autant par amitié que par goût (à l’exception de la peinture abstraite peu appréciée de lui) que notre auteur se présente devant l’art.

Celui-ci n’est guère un palliatif à ses préoccupations philosophiques ou littéraires. C’est une manière d’être et de vivre rejoignant une Algérie sensitive tant chantée, celle des êtres et des choses sous l’invincible lumière de la terre natale. Le catalogue – un vrai travail d’équipe, faut-il l’appuyer davantage – restitue admirablement le fil d’Ariane d’une géographie des lieux camusiens et des couleurs des plasticiens. En ne quittant guère la Méditerranée des joies d’un enfant pauvre, il est entamé, d’Ouest en Est, par l’enchanteresse Tipasa statufiée par Louis Bénisti, traverse tout le Sahel (avec Jean de Maisonseul), arrive à Alger et son môle (thématique de Sauveur Galliéro, l’inspirateur de L’Etranger) et son quartier de la Marine (sujets fétiches du Franco-Berbère René Sintès et de l’Algérien Jean Degueurce) pour aboutir au secteur indigent de Belcourt avec Hacène Bénaboura et, haut perché dans le Bois des Arcades, la mauresque villa Abd-el-Tif.

Deux figures emblématiques ouvrent et closent cet itinéraire esthétique : Edmond Charlot, qui a tant exposé, sinon publié ces artistes et Abd el Tif Jean-Pierre Blanche qui, ami fidèle,  portraitura à maintes reprises le premier. Ce catalogue se veut également un ouvrage de double réflexion. Camus a été perspicace dans sa présentation des artistes qui ont affermi leurs talents dans l’échelle immémoriale du temps. Ce faisant, cette évidence infirme la légende d’un «Camus, mauvais critique artistique». En outre, une partie de ces amis artistes,  dits «libéraux» bien avant la guerre d’Algérie, fut aussi exigeante que vigilante.

Des hommes (et des femmes !) «Français d’Algérie» se rapprochèrent des «Français musulmans» ou «démocrates arabes» (selon les terminologies de l’époque) pour réfléchir à plus de justice et de fraternité, deux vérités camusiennes. L’épisode de la Trêve civile de janvier 1956 auquel ils participèrent, même chacun dans son «camp», est encore mémorable. Il fait partie aussi bien de l’histoire littéraire camusienne que de la vie tragique des artistes (Jean de Maisonseul fut prisonnier et René Sintès assassiné).

Enfin, il n’est pas inutile de souligner que si Camus a étudié les artistes en dehors de leurs œuvres, son esprit de justice s’y révèle, puisque des peintres «arabes», pourtant peu fréquentés, sont cités : Baya, Hacène Bénaboura, Mohammed Racim. Dans le style elliptique, voire ciselé, qui le caractérise, il a écrit des lignes fulgurantes de justesse, sur Baya, par exemple : «J’ai beaucoup admiré l’espèce de miracle dont témoigne chacune de ses œuvres…J’ai admiré aussi le dégoût de son maintien au milieu de la foule du vernissage : c’était la princesse au milieu des barbares.»

Tel est brièvement présenté un beau catalogue (maquette élégante et raffinée, facile à lire et feuilleter, qualité du papier, reproduction très vivante des œuvres avec des éléments documentaires). Un seul regret éternel : certains textes de Camus ne sont pas reproduits. Le lecteur intéressé pourrait les consulter dans deux sources, hélas assez inaccessibles : Les peintres amis d’Albert Camus, Rencontres Méditerranéennes Albert Camus, Lourmarin, 1994 (épuisé) et les Œuvres complètes de Camus (quatre volumes), Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2006 et 2008 (prix dissuasif).

 

Article original d’ EL WATAN : http://www.elwatan.com/culture/chapitre-couleurs-18-10-2014-274711_113.php