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Livre : « La guerre d’Algérie vue par les Algériens », de Renaud de Rochebrune et Benjamin Stora (2016)

Guerre Algérie T2Peut-on écrire en France une histoire de la Guerre d’Algérie vue du point de vue des Algériens ? C’est en tout cas ce défi auquel se sont attaqués Renaud de Rochebrune, écrivain, journaliste, éditeur, et l’historien Benjamin Stora. Et il faut évidemment une approche de journaliste, validée par la vigilance de l’historien pour enquêter auprès des témoins encore vivants et sur des documents peu accessibles et « rendre » le point de vue de l’autre.
L’auteur récemment invité par notre association à Lyon et Grenoble, ainsi que dans un lycée de Saint-Etienne évoquait sa démarche comme celle d’un correspondant de guerre qui aurait pu enquêter de l’autre côté de la ligne de front. Il est vrai que de tels reportages ont été rares, à l’époque.
Pour le lecteur, cette approche permet un point de vue renouvelé, l’accès à des informations peu connues, la compréhension de faits qui continuent à résonner, 70 ans après.
Le point de vue des algériens, est à la fois question de termes -guerre d’indépendance, de libération nationale ou révolution- de dates, de héros, de faits marquants… La Guerre de libération a démarré dès 1830 vue par eux. Ce qui se traduit dans le livre par une tête de chapitre « Les 120 premières années de la guerre ». Il est vrai que les conflits et révoltes n’ont quasiment jamais cessé en divers points du territoire algérien pendant ces 120 années. Dès 1927 la question de l’indépendance est posée par Messali Hadj Président de l’Etoile Nord-Africaine. Un Manifeste du peuple Algérien réitère cette demande en 1943. Les élections municipales de 1947, seules élections libres qu’ait peut être connues l’Algérie jusqu’en 1991 montrent du reste par le raz de marée en faveur du PPA MTLD la popularité de ses thèses auprès des populations urbaines et même villageoises dès cette époque.
Le point de départ de la Guerre d’Algérie proprement dite semble être ce tristement fameux 8 mai 1945 et les « évènements de Sétif », et surtout la répression impitoyable qu’ils engendrèrent à Sétif, Guelma, Kerrata, avec des dizaines de milliers de victimes civiles… Tout semble indiquer que là se forgèrent des décisions individuelles et collectives de changer de forme d’action en choisissant la force. Avec la création au sein du MTLD de l’OS (Organisation spéciale) où l’on retrouve des personnages comme Ait Ahmed et Ben Bella, dont on connaît le destin. Premier fait d’armes, en avril 1949, le hold up de la poste d’Oran, à la manière de Pierrot le Fou est raconté en détails pittoresques. Les autorités françaises passeront à côté de ce signal, comme elles seront prises au dépourvu le 1er novembre 1954.
Les auteurs emploient une technique de présentation dynamique : 10 chapitres découpent les deux tomes, représentatifs de dix étapes clefs du conflit vues du côté algérien. Chacun d’eux démarre par le récit minutieux et journalistique de l’évènement décrit, ce qui donne vie au récit, fait découvrir des personnages, la dimension portrait prenant une grande place dans l’appropriation par le lecteur du contexte et de la dynamique des faits relatés. Les anecdotes sont nombreuses, et font mesurer la somme des hasards qui, accumulés, ont néanmoins permis le succès final, au moins pour en finir avec l’adversaire colonial. Le premier tome, après le chapitre introductif plaçant la guerre de libération dans la continuité des combats menés depuis 1830, traite successivement du 1er novembre 1954 dans un chapitre drôlement intitulé « « La guerre commence à moins le quart », (allusion au déclenchement un peu anticipé de l’attaque contre la caserne de Boufarik), puis « Le deuxième 1er novembre » et l’insurrection du Constantinois en 20 août 1955, puis « La victoire d’Abane Ramdane », et le Congrès de la Soummam le 20 août 1956, et enfin « Alger 1957 : le FLN a perdu une bataille… », traitant de la bataille d’Alger.
Pour parler plus précisément du deuxième tome, de parution récente, il commence par l’exécution d’Abane Ramdane, dans un chapitre justement intitulé « Un meurtre shakespearien ». Cette élimination au Maroc, dont l’auteur précis reste ignoré, est en effet un acte dont les auteurs resteront hantés, et ne bénéficieront qu’en partie. L’année 1957 voit un nouveau basculement avec l’exil de la direction du FLN, la mort de Ramdane, la montée en puissance de l’ALN, et la prise du pouvoir par les « 3B » (Krim Belkacem, Bentobbal, Boussouf). On entre plus que jamais dans le temps des conflits internes au moins autant que dans la guerre proprement dite.
Le chapitre suivant, « Le 1416ème jour de la révolution », pour reprendre le titre d’El Moudjahid annonçant l’avènement du GPRA (19 septembre 1958) porte sur l’année 1958 où parallèlement à la remontée du politique côté algérien face aux militaires, s’amorce la fin de la toute puissance militaire côté français… paradoxalement avec l’avènement du Général de Gaulle. Ce sont les premiers contacts avec les responsables algériens via Abderahmane Fares, qui décline le poste ministériel proposé par De Gaulle. C’est la montée en puissance de la « 7ème willaya » de France (Ali Aroun), la « Nuit rouge » du 24 août, l’avènement du réseau Jeanson et des « porteurs de valises », la création par les footballeurs algériens des équipes de clubs français d’une équipe d’Algérie qui défendra pacifiquement la cause algérienne à l’international (voir l’excellente bande dessinée « Un maillot pour l’Algérie » de Rey/Galic/Kris)…
Puis le chapitre « Guerre des chefs, le début ou la fin ? » couvre la période juillet 1959/janvier 1960.
Ce chapitre égrène les exécutions et morts des responsables de maquis, soit par leurs pairs, soit dans des conditions obscures et jamais complètement résolues. Le GPRA est en crise et doit s’en remettre aux colonels, faisant monter en puissance de façon décisive un certain Houari Boumediene. Les propositions de « Paix des braves » de De Gaulle s’accompagnent d’une montée en puissance encore inédite des moyens militaires avec le Plan Challe. Le Napalm inventé à la célèbre université de Harvard est pour la première fois dans l’histoire utilisé massivement. Les camps de regroupement, la systématisation de la torture, les opérations Etincelles, Pierres précieuses, Jumelles, Emeraude (sinistre poésie) déciment les combattants. Les moudjahidine sont éreintés, les protestations dans leurs rangs se multiplient, allant jusqu’à des rebellions durement réprimées. Si la fin ne nous était connue, à ce stade, la situation paraît désespérée pour la cause algérienne. Le temps des mobilisations populaires et l’impulsion qu’elles donnent aux négociations politiques vont prendre le relais.
« Alger, Paris, les Algériens sont dans la rue » : ce chapitre attribue un rôle décisif aux manifestations d’Alger en décembre 1960 et de Paris en octobre 1961.
Elles mettent fin au mythe évoqué par la France d’un rejet massif du FLN par la population algérienne. Elles mettront à jour la violence coloniale au niveau international. Celle d’Alger s’étant déroulée pendant un séjour de de Gaulle en Algérie lui fait mesurer l’inefficacité à terme des solutions du Plan Challe, et des préconisations de l’Armée. Elle sera suivie le 19 décembre par le premier vote des Nations Unies reconnaissant le droit de l’Algérie à l’indépendance. Bouteflika parlera du « jour où le peuple algérien a mis fin à l’Algérie française ».
Cette période voit une accélération de divers processus contradictoires, la création de l’OAS, l’ouverture de « vraies » négociations à Evian, qui seront précédées par l’assassinat par l’OAS de Camille Blanc, maire d’Evian, la mise en exploitation du pétrole du Sahara, les premiers essais nucléaires avec les conséquences que l’on sait sur la santé des populations à la périphérie de Reggane, le Putsch des généraux… Et côté algérien, la concentration des pouvoirs autour de l’armée, le remplacement de Ferhat Abbas par Ben Khedda à la tête du GPRA et une nouvelle exacerbation de la violence en Algérie.
On entre alors dans le chapitre final « Sept ans ça suffit ! ». L’extraordinaire sentiment de liesse du peuple algérien ressenti par les cadres de la révolution qui en sont les témoins n’empêche pas la terrible lutte fratricide qui verra exploser le GPRA, l’armée des frontières s’imposer aux combattants de l’intérieur dans les différentes willayas, le FLN imposer une constitution à l’assemblée Constituante présidée par Ferhat Abbas, Ben Bella se faire élire Président de la République algérienne démocratique et populaire, avant d’être renversé deux ans plus tard par Houari Boumediene… Cette prise en main désordonnée de la destinée d’un pays pour la première fois indépendant ne doit pas faire disparaître l’extraordinaire résultat d’un long combat : une souveraineté pleine et entière sur un territoire intégralement préservé…
La conclusion du livre fait écho à son chapitre introductif : « Les cinquante dernières années de la guerre d’Algérie ». En partant du message du Président algérien adressé le 5 juillet 2016 rappelant l’intégration des biens laissés vacants par les européens dans le domaine de l’Etat, de l’éditorial du même jour dans El Moudjahid tout entier consacré au déni français face à cette victoire. Et d’un dessin de Dilhem où un grand père répond à la question de son petit-fils sur la guerre d’Algérie : « Alors tout a commencé le 5 juillet 1962… ».
Après les sombres moments de la décennie noire les témoignages de la génération des combattants se sont multipliés sur les tables des libraires. Tout ne peut être dit facilement, comme l’ont montré périodiquement des interdictions de colloques, ou des saisies d’ouvrages, désormais très rares. Les débats publics comme la controverse lancée par Yacef Saadi montrent une histoire pas encore consolidée, des mémoires heurtées. Ce qui n’est pas fondamentalement différent de ce qu’on constate de l’autre côté de la Méditerranée…
(Tome 1 Réédition Histoire Folio 2016, Denoël 2011, tome 2 Denöel 2016).

Michel Wilson

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