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Prix Mohammed Dib 2016 : « La Fatwa » roman de Mustapha Bouchareb

Ce prix littéraire fut longtemps le seul en Algérie, depuis sa création en 2001, et ce n’est que très récemment, depuis la mort de la romancière (2015) qu’on en a créé un autre, le Prix Assia Djebar. Le Prix Mohammed Dib est décerné à Tlemcen parce que c’est la ville de naissance de celui que beaucoup de connaisseurs considèrent comme le plus grand écrivain algérien, auteur d’une œuvre riche et qui s’est constamment renouvelée jusqu’à ses derniers livres parus juste avant sa mort en 2003.

Le prix est en fait triple, puisqu’il prend en considération les trois langues de l’Algérie, l’arabe, le tamazight et le français. Il est décerné à une œuvre narrative, roman ou recueil de nouvelles, à partir de deux critères principaux, l’originalité du thème et le niveau de langue. Ce qui a amené à choisir pour le roman français primé en 2016 un roman intitulé « La Fatwa », d’un écrivain déjà reconnu Mustapha Bouchareb. L’un des aspects du prix, d’ailleurs richement doté, est aussi qu’il comporte une promesse d’édition pour le livre primé. Le public aura donc l’occasion d’apprécier Fatwa même si on ne saurait dire dans quel délai.

Ce qui a favorablement impressionné le jury est la nouveauté du sujet traité par rapport à ce qui constitue la plus grande partie de la production littéraire en Algérie, consacrée aux problèmes urgents de ce pays, séquelles de la guerre d’indépendance, conditions de vie encore difficiles pour les femmes des classes défavorisées, ravages accomplis par le terrorisme musulman pendant la « décennie noire » où il a fait rage en Algérie (1990-200O). L’écriture littéraire montre à quel point les habitants de l’Algérie ont le sentiment d’être immergés dans un malheur à répétition et en tout cas dans un mal-être tenace qui les ligote et ne laisse poindre aucune perspective d’évolution.

Or « La Fatwa » se situe, pour l’essentiel de l’action décrite dans le roman, ailleurs qu’en Algérie, dans un pays que l’auteur connaît manifestement très bien et qui est l’Arabie saoudite, du fait que l’un des personnages principaux, l’Algérien nommé Zakariah, s’y est exilé pour fuir le terrorisme sévissant chez lui. En fait Zakariah n’apparaît que dans la deuxième moitié du livre, lorsqu’il se trouve pris dans une intrigue politico-amoureuse dont il n’est pas sûr qu’il parviendra à sortir vivant.

La première partie du livre est consacrée à deux personnages éminents de la ville de Riyadh, un père et sa fille, le Sheikh Loway Raad Anbary, âgé de 90 ans et sa fille Anouf (ainsi que la mère de celle-ci Jouza Shabnan). On est jeté d’emblée dans le vif du sujet, qui est des plus dramatiques. Anouf, qui est une fille rebelle et très audacieuse, âgée d’un peu plus de vingt ans, a commis un crime contre la loi du pays en conduisant une voiture, ce pour quoi elle a été arrêtée et se trouve menacée de mort. Cette arrestation met en position de force les adversaires du Sheikh Loway, qui se trouve contraint à condamner lui-même sa fille malgré les efforts désespérés que fait la mère de celle-ci pour tenter de la sauver.

Il s’agit d’une lutte entre factions ou clans pour le pouvoir, comme l’auteur l’explique de manière subtile et détaillée, mais de toute manière Anouf a commis quelques crimes impardonnables. Elle est journaliste, et elle a écrit notamment des articles dénonçant la tragédie abominable qui s’est passée quelque temps auparavant dans une école de filles : un incendie s’y étant déclaré, on a appliqué la loi religieuse qui consiste à empêcher les filles de sortir dans la rue, ce qui fait que nombre d’entre elles ont été brûlées vives, piétinées et asphyxiées. Par ailleurs, Anouf a soutenu la grève menée par les ouvriers étrangers d’un service de nettoyage, recrutés par le Sheikh Loway qui s’enrichit en « oubliant » de les payer.

Lorsqu’Anouf est inculpée, elle vit depuis quelque temps une liaison avec l’Algérien Zakariah qu’elle a connu parce qu’elle voulait prendre des cours de français. Non seulement il ne peut rien pour elle mais il se trouve lui-même impliqué si dangereusement qu’il se trouve obligé de fuir et l’on imagine bien que ce n’est pas gagné.

Le livre s’oriente alors vers une fin digne de John Le Carré et vers un dénouement ouvert qui maintient le lecteur en haleine jusqu’au bout.

Chemin faisant on a beaucoup appris sur l’histoire de l’Arabie Saoudite et sur la fondation récente de ce pays (la ville de Riyadh s’est développée en 50 ans) — c’est-à-dire, notamment, sur son unification exemplaire en dépit des différentes doctrines de l’islam qui y coexistent. L’auteur manifeste beaucoup d’admiration pour les personnages qui comme Ibn Séoud y ont œuvré magistralement. Il est d’autant plus consternant de voir que dans la nouvelle génération, comme celle à laquelle appartiennent les deux fils du Sheikh Loway, abondent des traficoteurs dégoûtants qui ne s’intéressent qu’à l’argent.

On voit que le sujet de ce roman est ambitieux et qu’il s’appuie sur deux qualités complémentaires essentielles dans ce genre littéraire, un sens du récit qui maintient le lecteur en haleine et une documentation très approfondie.

Denise BRAHIMI

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