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Regard [2] sur le film « Hedi, un vent de liberté » de Mohamed Ben Attia

Dans la précédente Lettre Cultures franco-maghrebines (janvier 2017), Michel Wilson a déjà dit tout le bien qu’il pensait de ce film tunisien de Mohamed Ben Attia, renvoyant par ailleurs à l’article que lui a consacré Françoise Coupat dans Africultures. Mais comme il arrive lorsqu’une œuvre artistique est de grande qualité, elle suggère des commentaires qui, même éloignés de son sujet précis, contribuent à en montrer la richesse et l’intérêt.

Il est difficile de voir Hédi sans être fasciné par le personnage du jeune homme qui porte ce prénom et pour lequel la magnifique prestation de l’acteur Majd Mastoura a d’ailleurs été récompensée à sa juste valeur. Cependant il est de la nature même de ce personnage extrêmement influençable et indécis de nous apparaître dans sa relation aux autres, et notamment dans cette relation majeure qui le lie à sa mère : « lier », le mot n’est pas trop fort pour dire la force de ce qui le retient auprès d’elle, sinon pendant le bref instant—illusoire — auquel il croit pouvoir lui échapper. Sa révolte restera purement verbale, le temps d’une altercation certes violente mais très brève, dont le moins qu’on puisse dire est que, selon toute vraisemblance, elle restera sans lendemain. On peut même sentir dans le dénouement du film sa repentance et son désir de se faire pardonner.

C’est dans la maison de la mère que va loger le jeune couple qui après un retard imprévu ne manquera pas d’être vite marié, la mère a tout organisé à cette fin sans avoir même l’idée qu’elle pourrait prendre l’avis d’Hédi — mais ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres du fait qu’elle a toujours et encore tout décidé pour lui. D’ailleurs ce maternage que nous jugeons, nous, abusif, lui paraît si évident que manifestement elle ne croit pas, même au moment de son apparente révolte, que Hédi puisse lui échapper. Maîtresse femme sans aucun doute, intéressant modèle de bourgeoise tunisienne encore et sans doute pour longtemps au sommet de sa puissance qui est à la fois d’ordre matériel et d’ordre moral. C’est elle qui gère les finances de la maison, y compris, évidemment, le salaire de son fils, trop heureuse de l’infantiliser en lui donnant à petites doses de l’argent de poche (sans doute pour ses cigarettes et ses bières) ; elle aussi évidemment qui a organisé de bout en bout le mariage, dont on croit comprendre qu’il est largement motivé par la fortune et le pouvoir dont dispose (frauduleusement) le père de la mariée !

On pourrait voir dans la soumission d’Hédi à sa mère une manifestation de sa faiblesse psychologique et de son indifférence à l’égard de sa propre vie, qui fait un peu penser à L’étranger de Camus. Cependant elle a aussi un aspect sociologique et l’on peut d’autant mieux invoquer un ensemble de comportements typiquement maghrébins que ceux-ci ont été étudiés, analysés et mis en exergue par d’éminents chercheurs qui en l’occurrence sont des chercheuses. Dans Le Harem et les cousins (1966), Germaine Tillion attire l’attention sur ce pouvoir des mères qui apparaît comme une compensation tardive à l’infériorisation des (jeunes) femmes dans le système patriarcal, et son idée a été reprise en domaine algérien (y compris pour ce qui concerne, en France, le milieu de l’émigration) par Camille Lacoste-Dujardin dans un livre au titre tout à fait explicite : Des mères contre les femmes (1985). Dans ces ouvrages et à partir d’exemples précis, il apparaît que les mères acquièrent enfin le pouvoir, dont elles ont été frustrées pendant leur enfance, leur adolescence et leur vie de jeune femme, lorsque vient le moment de marier leur fils et de régenter le couple, bientôt la famille, qu’il forme avec sa femme. Dans ces exemples, qui semblent surtout tirés de la paysannerie algérienne, le pouvoir des mères n’est nullement en contradiction avec le patriarcat, il en fait partie, et il nous est présenté comme une compensation ou revanche destinées à établir un équilibre relatif au sein de ce système.

Cependant, dans les dernières décennies, on voit apparaître la possibilité d’une interprétation un peu différente, selon laquelle il faudrait plutôt parler d’une décomposition flagrante de ce qui fut le patriarcat traditionnel mais ne l’est plus aujourd’hui soit parce que les pères ont physiquement disparus en laissant aux femmes tout le terrain, soit parce qu’ils se sont trouvés disqualifiés de diverses manières et ont finalement renoncé à exercer un pouvoir de plus en plus contesté notamment par leurs filles. Quoi qu’il en soit, c’est se mettre complétement en porte-à-faux par rapport aux sociétés maghrébines actuelles que de continuer à en parler comme si elles étaient caractérisées par le patriarcat. La difficulté de vivre et d’exister en tant que personnes pour les jeunes hommes de ces sociétés est due au fait qu’ils n’ont plus de pères à admirer, à imiter ou à affronter et que, si l’on utilise le schéma freudien, ils ne peuvent pas résoudre leur complexe d’Œdipe ni affirmer leur virilité. Celle-ci est évidemment à entendre à un sens beaucoup plus large que le domaine sexuel, l’apparente et fictive hypertrophie de celui-ci allant de pair avec une pitoyable impuissance (mot à prendre ici encore à son sens le plus large) : c’est ce que montrait déjà le magnifique film algérien de Merzak Allouache, Omar Gatlato, auquel on pense forcément lorsqu’on voit Hédi car les deux dénouements comportent le même renoncement, et le même retour à l’enfermement dans la routine, qu’il soit traité sur le mode comique ou sur celui d’un pathétique discret (qui est le ton propre à Mohamed Ben Attia). Omar Gatlato, qui d’après le titre du film en arabe dialectal algérien a été « tué » par sa virilité, vit pendant le temps du film dans un déni de sa réelle impossibilité à s’affirmer lui-même par une décision qui le libérerait et qu’une merveilleuse jeune femme attend de lui. Hédi, en reportant sur sa jeune fiancée des reproches qu’il devrait plutôt se faire à lui-même, fuit de la même façon la décision que la non moins merveilleuse Rym avait espéré (trop intelligente pour y croire vraiment ?). Sur elle aussi, Hédi reporte des questions auxquelles il devrait lui-même donner la réponse. Cela s’appelle se défausser ; mais ici ce n’est pas de jeu qu’il s’agit, ce sont des vies tout entières qui sont saccagées.

Denise BRAHIMI

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