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Regard sur le film « Parfum de printemps » (2016) de Férid Boughédir

Grâce à des initiatives qu’il faut évidemment saluer, on a pu voir en Rhône-Alpes (Grenoble et Lyon) le dernier film de Férid Boughédir, Parfum de printemps, qui porte dans son titre même une allusion claire au printemps arabe — cette dernière expression étant au singulier pour désigner un phénomène transnational, — mais tout le monde sait bien que le premier voire le pionnier et peut-être le seul à propos duquel on peut parler, même prudemment, d’une réussite, est le printemps tunisien de 2011. D’où le parfum, celui du jasmin dont le réalisateur rappelle lui-même qu’il est la fleur emblématique de Tunis.
Cependant, dans ce film sorti cinq ans plus tard, Férid Boughédir ne signifie pas d’emblée son intention d’aborder ce qui a sans doute été le plus grand événement historique vécu par son pays depuis l’indépendance de 1957, conquise sous l’égide de Habib Bourguiba. Son héros nommé Aziz et plus connu sous le nom de Zizou est d’abord présenté comme une figure intemporelle, celle du naïf aux grands yeux pleins d’innocence, qui part à la découverte du monde, en l’occurrence la capitale Tunis dont il ignore tout, avec un grand cœur mais les mains nues. Aussi est-il le jouet prédestiné de ses supposés semblables qui ici comme ailleurs sont loin d’être bons ! En tout cas pas tous et pas complétement, et c’est là que commence la complexité du film que l’art du réalisateur consiste à montrer comme si elle était simple : aucun cours d’histoire ni de politique ne nous attend au tournant, comme Zizou lui-même nous devrons tout apprendre rien qu’en regardant, et peut-être comme lui aussi serons-nous un peu déniaisés au fil des événements.
Entre ces derniers et la sortie du film, cinq ans se sont écoulés et l’on comprend bien que ce recul était nécessaire au réalisateur pour dégager les grandes lignes de la société tunisienne à la fin de l’époque Ben Ali (alors Président depuis 1989), juste avant ce fameux printemps. Le parti pris du réalisateur est de nous montrer ces différents groupes, le Parti au pouvoir lui-même, les mafieux, les islamistes etc. à travers les erreurs et les errements comiques de Zizou : il est balloté des uns aux autres sans rien y comprendre, toujours avec le même enthousiasme et la même bonne volonté, jusqu’à ce qu’il en prenne plein la figure, et souvent au sens propre de l’expression. En quoi il incarne le personnage comique par excellence, toujours par terre et toujours à nouveau debout, ce dont l’acteur (non professionnel) Zied Ayadi est la parfaite expression.
Il était d’autant moins possible de réaliser et même de concevoir un tel film avant un certain délai que les sujets d’inquiétude voire d’angoisse n’ont pas cessé de se renouveler après la révolution de 2011, tant pour les Tunisiens eux-mêmes que pour ceux qui s’intéressent à ce pays et à son histoire et y voient le symbole de ce qui est possible dans le monde arabe (quoi qu’on dise !) en matière d’évolution démocratique. En fait, Férid Boughédir dans ce film travaille presque « à chaud », s’agissant d’une histoire dont les cendres sont loin d’être refroidies, prenant juste le recul indispensable pour permettre l’audace de son projet, qui consiste à mêler intimement le conte et la farce à la vérité historique y compris sous la forme de documents d’archives (en tout cas dans la dernière partie du film, celle qui concerne la révolution à proprement parler). Il fallait tout son talent et son expérience du métier pour le réaliser avec une telle aisance, c’est-à-dire en donnant l’impression du naturel, comme s’il y avait rien d’étonnant à cela. Inutile de dire qu’en fait cette greffe n’a rien d’évident, d’autant qu’elle a une conséquence tout à fait majeure : le héros de cette histoire n’en est pas un, en tout cas pas au sens « héroïque » du terme, comme ce serait le cas si on nous montrait son courage physique et moral ou la rigueur de ses convictions politiques. De manière subtile ce n’est pas non plus un anti-héros, comme ces personnages de lâches qu’on trouve ici ou là dans les comédies depuis Aristophane, et qui sont mêlés par le hasard à des événements trop grands pour eux. En fait Zizou n’est pas un héros tout simplement parce que les héros en mal de reconnaissance sont post-révolutionnaires et auto-proclamés. Mais il y a évidemment un moment où viennent se fondre tous les éléments qui donnent sa force irrépressible au tsunami révolutionnaire —et Férid Boughédir a la générosité de ne pas nous en priver !
La révolution c’est l’événement, c’est-à-dire ce qui surgit tout d’un coup—mais pas de rien. Le réalisateur a fait voir ce qu’il en était de l’état des lieux, nous pourrions lui rendre la pareille en évoquant ce qui le prédisposait, lui, à la montrer comme il le fait, sous le jour qu’il choisit. Pour s’en tenir à son film que tout le monde a vu, Halfaouine, il est évident que Zizou est un autre enfant des terrasses, qui sont son lieu de prédilection sur lequel il gambade à pas de danseur et d’où il semble prêt à s’envoler. Mais pas tout seul et pas sans embrasser la belle de ses rêves devenue réalité—celle qui attendait que le « héros du conte » vienne la sauver. Dans sa très jolie manière de le dire flottait un peu de dérision, mais la force de Zizou est de tout prendre à la lettre et au sérieux—au moins tout ce qui lui plaît. Et lui qui n’a pas hésité à porter une vieille dame sur son dos pour lui faire monter les escaliers mérite bien d’en embrasser une jeune lorsqu’il est porté à son tout en haut du défilé ! A l’arrière-plan il y a donc cette morale de bon sens populaire que Férid Boughédir aime montrer à travers les personnages pittoresques voire picaresques des quartiers de Tunis chers à son cœur. Fidèle à lui-même, il n’en évolue pas moins au rythme de sa propre vie et à celui des événements collectifs, ce qui suffit à expliquer l’immense succès de son film en Tunisie. S’y ajoute cependant, et c’est bien plus qu’une cerise sur la gâteau, un éloge de l’amour qui dit-on soulève les montagnes et infuse sinon toutes les révolutions du moins celle-là. Bonne occasion de rappeler que les Tunisiens ont voulu faire la leur sans effusion de sang : c’est leur différence à eux, dont on ne leur rendra jamais assez grâce.

Denise BRAHIMI

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