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Une exposition de la photographe Farida Hamak

Du 10 septembre au 29 octobre 2016, l’artiste donne à voir un choix de ses œuvres à la galerie Regard Sud de Lyon, une ville où elle s’est elle-même installée depuis cinq ans. Cette exposition ne présente que des œuvres récentes, toutes inspirées par l’oasis saharienne de Bou-Saada, qui n’est d’ailleurs pas le lieu d’origine de la photographe, dont la famille est venue de Kabylie en France lorsqu’elle avait six ans. Elle est retournée elle-même dans cette région montagneuse et verdoyante où elle a pris des photos à une période particulièrement critique, la fameuse décennie des « années noires » (1990-2000)— conformément à son premier métier, le reportage de guerre, qu’elle a exercé notamment à Damas, Bagdad et Beyrouth. Pour autant, la France ne lui est pas étrangère, surtout pas celle des femmes, qu’il s’agisse de femmes immigrées de Châlon-sur-Saône ou des femmes et filles de mineurs du bassin de la Loire, sur trois générations.
Ces quelques détails, qui ne donnent qu’une idée très incomplète de ses activités et de ses centres d’intérêt, incitent à croire que ces derniers sont d’ordre sociologique voire politique. Ce qui n’est sûrement pas faux mais très réducteur par rapport à l’exposition actuelle de la galerie Regard Sud.
Cette dernière s’appelle « Sur les traces » ce qui est un indice évidemment confirmé par les photos elles-mêmes. Si le but de la photographe était de porter témoignage sur l’état présent des populations qui vivent à Bou-Saada, elle aurait sûrement choisi un titre plus réaliste que celui-ci. Le mot « traces » implique que bien évidemment elle cherche quelque chose mais que ce quelque chose n’est peut-être pas de l’ordre de l’immédiatement visible. Ce mot ne renvoie d’ailleurs pas davantage à un passé qu’il faudrait retrouver sous ce qu’on voit aujourd’hui et qui serait lui aussi d’ordre factuel, comme il arrive lorsque montrant un lieu on dit : « Ici, il y avait autrefois … ». Pas plus que sociologue de profession, Farida Hamak n’est archéologue, et le véritable intérêt de cette exposition est de se demander en quoi elle est, profondément, une photographe.
On est tenté de remonter à l’étymologie de ce mot pour rappeler que « photo » en grec signifie lumière tant il est clair (si l’on ose dire) que Farida Hamak se consacre, dans cette série d’œuvres, à des variations sur une luminosité exceptionnelle. Il ne suffit pas pour l’expliquer d’invoquer le fait que l’Algérie est globalement un pays méditerranéen, ce qui met les peintres de ses paysages aux antipodes de ce qu’ont été par exemple, les Impressionnistes. Bou Saada est tout sauf une ville méditerranéenne, c’est une ville saharienne qui d’ailleurs n’est pas une ville avec toute la pollution rattachée à ce mot mais une oasis pourvue d’une palmeraie et de jardins ; et qui dit oasis évoque en même temps le désert, son environnement immédiat. La lumière de Bou-Saada est celle d’un pays extrêmement sec et des gens plus savants nous diraient à quel point son degré d’hygrométrie est infime. Une telle absence d’humidité dans l’air produit des effets visuels que la photographie est sans doute l’art le plus apte à faire ressentir. On comprend que Farida Hamak ait eu un véritable choc en découvrant Bou-Saada si son idée de l’Algérie lui venait de souvenirs personnels ou familiaux de la Kabylie. C’est à partir de sa propre expérience, et très concrètement, qu’elle a voulu en rendre compte.
L’originalité de son propos vient de ce qu’il n’entre dans aucune des deux manières les plus attendues. L’une vient de l’idée que l’on se fait du désert comme d’une immense étendue inhabitée de dunes et d’ergs. Les photos qui en résultent sont souvent très esthétiques ou esthétisantes, aux confins du tourisme de luxe et sur papier glacé. L’autre est incarnée par les plus connu de ses prédécesseurs, le peintre Etienne Nasr Eddine Dinet généralement rangé au nombre des Orientalistes. Ceux-ci ont aimé la vivacité voire la violence des couleurs et c’était bien leur droit. Farida Hamak qui ne prétend certes pas être la première à vouloir évoquer Bou-Saada, ne cherche cependant pas à se situer par rapport à l’une ou l’autre de ces traditions. Et pour ce qui est de la référence à l’orientalisme, on constate qu’à l’inverse de celui-ci, la photographe de 2012 veut exalter la transparence et le blanc qui sont la conséquence ultime de l’extrême luminosité. L’effet produit est de gommer tous les détails accessoires et de nous montrer des épures, mais des épures exaltantes qui nous transportent d’admiration par leur raffinement.
Les photos de Farida Hamak ne nous montrent pas l’étendue infinie des dunes, pas davantage les ébats joyeux des petites filles ou des jeunes femmes venues laver leur linge dans l’oued. Son oasis est peuplée mais de figures relativement rares et un peu énigmatiques. On les voit dans des paysages ou en tout cas dans des lieux réduits à très peu d’éléments, souvent une grande part de ciel et un peu de terre ou encore l’intérieur d’une maison, c’est-à-dire un mur blanc dans lequel s’inscrit la forme d’une fenêtre ouverte sur des branchages d’un joli vert tendre. Les personnages ? deux femmes, ou une seule, deux hommes et un enfant ; ou encore quelques troncs de palmiers, surmontés d’un plumet de branches desséchées ; ou le mur extérieur d’une maison dont la fenêtre ne donne à voir que des persiennes obstinément closes.
Est-ce aussi un signe de clôture que la très remarquable tendance de la photographe à peindre ses personnages de dos ? Par les temps qui courent, on ne manquera pas d’y voir une manière de contourner ou d’observer l’interdit islamique sur la représentation figurée des êtres humains—et de le rattacher au port du voile par les musulmanes. On n’a pas de peine à croire que le fait de photographier dans un pays comme l’Algérie impose une certaine prudence mais pourquoi ne pas parler, aussi, de décence ou de pudeur : il ne serait pas étonnant qu’une femme comme Farida Hamak ait scrupule à capter la figure des gens dans la boîte noire de son appareil —ce qui est certainement une prise de possession et une violence, comme l’a expliqué le photographe Marc Garanger à propos de ses portraits d’ « Algériennes 1960 ». Et c’est aussi la preuve que Farida Hamak ne cherche pas à traquer « la psychologie de ses personnages » comme on dit ou comme on disait à propos de certains romanciers ; c’est leur présence au monde qui l’intéresse et la manière dont ils sont modelés par la lumière de leur pays ou accordés à elle. Les photographies ainsi obtenues suggèrent une intériorité qui n’est pas traduisible en mots, de telles images ne s’épuisent pas dans un discours, c’est en cela qu’elles sont des œuvres d’art.

Denise BRAHIMI

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