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Retour sur notre soirée « Albert Camus et Lyon 1940-1943 »

Le jeudi 1er décembre « Coup de soleil en Rhône-Alpes » a organisé une soirée « Albert Camus et Lyon 1940-1943 » à la mairie du 2ème : Virginie Lupo, spécialiste du théâtre de Camus donnait une conférence, Nadia Larbiouène (de la Compagnie théâtrale Novecento) lisait des textes de Camus, accompagnée par le violoncelle de Selim Pénaranda. Plus de quinze jours avant la date, tout était réservé. Une prochaine soirée sera organisée en janvier 2017 afin de permettre à tous d’y assister.

« Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir – le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression ».
Albert Camus, Discours de Suède, 1957.

Lorsque Camus reçoit le Prix Nobel de Littérature en décembre 1957, c’est à son ami René Leynaud, disparu en 1944 sous les balles des Allemands, qu’il pense. René Leynaud, c’est ce poète résistant lyonnais chez qui Camus passe la nuit lorsqu’il vient du Panelier à Lyon afin de faire ses pneumothorax pour soigner sa tuberculose. Centre de toutes les attentions au moment de la remise du Prix Nobel, Camus ressent le désir, le besoin de se rappeler les choses essentielles, les amitiés profondes et sincères. Ainsi, écrit-il en effet à Louise Leynaud, le 13 novembre 1957 : « Parmi le petit nombre d’êtres qui étaient présents en moi […] René était au premier rang. Les années ont passé et je ne me suis pas consolé de lui. Il a été mon frère, non par le sang, mais par le cœur et l’esprit et dans les peines comme dans les joies, il m’a manqué, obscurément, pendant treize ans. Cet excès d’honneur qui m’est fait, il m’aurait aidé à le supporter dignement […]. Et ce jour-là, c’est à lui que j’ai pensé, le cœur serré ». C’est à cette relation profonde et sincère que nous avons souhaité rendre hommage mais aussi fêté la date anniversaire du mariage de Francine Faure et Albert Camus, le 3 décembre 1940, à la mairie du 2ème…

Lorsque le 10 janvier 1940, Soir républicain, le journal de Pia dont Camus était rédacteur en chef, cesse de paraître, les deux hommes doivent chercher du travail. Pia, engagé à Paris comme secrétaire de rédaction au journal Paris-Soir, parle de Camus à Lazareff : Camus peut y prendre ses fonctions de secrétaire de rédaction le 23 mars 1940… Toutefois, avec l’offensive allemande, le journal doit se replier à Clermont-Ferrand dans un premier temps puis à Lyon dès le mois de septembre. Après quelques tristes semaines, Francine, alors à Oran, arrive à Lyon début décembre : ils se marient donc le 3 décembre 1940, à la mairie du 2ème arrondissement, avec Pascal Pia et Lemoine – typographe à Paris-Soir – comme témoins et sous l’égide de Clément, Chevalier de la Légion d’honneur et officiel de l’état civil (information trouvée sur l’acte de mariage gentiment donné par les archives de la ville de Lyon).
Mais Camus est licencié et le jeune couple part s’installer à Oran dès le début du mois de janvier.

Un nouveau changement intervient dans la vie de Camus : un soir de janvier 1942, il crache du sang. C’est désormais son poumon gauche qui est atteint de la tuberculose. Il doit se reposer, cesser de nager et partir à la montagne. Un membre de la famille Faure possédant une pension de famille au Panelier, hameau situé près du Chambon-sur-Lignon, Francine et Camus partent s’y installer mi-août 1942. Ils sont mieux nourris qu’en Algérie, ils se reposent et Camus peut se rendre à Saint-Étienne tous les douze jours afin de subir des insufflations. Lorsque Francine doit rejoindre l’Algérie, une vie ascétique commence pour Camus, entre travail et soins. C’est une période douloureuse qui empire avec l’opération Attila : en effet, le débarquement allié en Afrique du Nord pousse les Allemands à progresser vers le sud de la France, ce qui met fin à la zone libre. Camus se retrouve bloqué au Panelier, seul, sans aucune possibilité de correspondre avec Francine, avec sa famille et ses amis. C’est l’exil.
Pia est à nouveau à Lyon parce qu’il est entré dans la Résistance. Il envoie des messages de soutien à Camus et surtout, il lui permet de rencontrer des résistants lyonnais de culture pacifiste. C’est ainsi que Camus rencontre Francis Ponge, l’auteur du Parti pris des choses et René Leynaud. Entre ce dernier et Camus commence une extraordinaire histoire d’amitié, profonde, immédiate et totale. Ils vont ensemble avoir de longues discussions, sur la morale, la littérature, la guerre. Lorsqu’il vient à Lyon, Camus est hébergé par Leynaud 6, rue de la Vieille-monnaie, devenue depuis la rue René Leynaud. Mais le 16 mai 1944, le jeune poète est arrêté par les miliciens en possession de documents clandestins. Il tente de s’enfuir : il est blessé à la jambe. Soigné à l’Hôtel Dieu, il sera ensuite incarcéré à la prison de Montluc dont ses amis résistants ne parviennent pas à le faire évader. Au matin du 13 juin 1944, les Allemands embarquent dix-neuf résistants dans l’Ain et les abattent froidement, dans le dos. Un seul en réchappera. En apprenant la nouvelle, Camus écrit une lettre à Ellen, la femme de René Leynaud : « Je ne pouvais pas me résoudre à vous écrire. C’est une terrible et atroce nouvelle. Je la porte en moi depuis tout ce temps et je ne peux m’en détacher. Aujourd’hui mon plus amer regret est de ne pas lui avoir assez dit combien je l’aimais et combien sa vie m’était chère. Mais les hommes ne parlent pas de cela. Ils attendent de s’être perdus et alors il est trop tard » (lettre du 13 juin 1944).
S’il est assassiné le 13 juin, le corps de René Leynaud ne sera identifié que le 24 octobre 1944. Le 26 octobre, Combat publie un petit article dans lequel il relate les conditions de l’exécution de Leynaud. L’article se conclue sur ces mots : « Un de ses amis, qui voulait parler de Leynaud ce matin, dans notre journal, n’a pas pu. Nous avons un immense chagrin ». L’ami en question est bien entendu Camus qui a dû laisser passer deux ou trois jours avant d’écrire sur la mort de celui qu’il considérait comme un frère. Il parvient à lui rendre un vibrant hommage dans l’éditorial de Combat, du 27 octobre 1944 : « Il faut que nous parlions de lui, écrit-il. Il faut que nous en parlions pour que la mémoire de la résistance se garde, non dans une nation qui risque d’être oublieuse, mais du moins dans quelques cœurs attentifs à la qualité humaine ».
En 1947, Ponge et Camus décident de publier les poésies posthumes de René Leynaud. Camus en écrit la préface. Une belle et longue préface dans laquelle il relate la mort de son ami, leurs échanges, leurs rencontres à Lyon, les images qui lui restent de lui. Cette préface se termine sur ces mots : « […] On ne fait pas du bien aux hommes en tuant leurs amis, je le sais maintenant du reste. Et qui donc pourra jamais justifier cette terrible mort ? Que sont le devoir, la vertu, les honneurs auprès de ce qu’il y avait d’irremplaçable dans Leynaud ? Oui, que sont-ils sinon les pauvres alibis de ceux qui restent en vie ? Nous avons été frustrés d’un homme, il y a trois ans, et nous en gardons depuis un cœur affreusement serré, voilà tout ce que je puis dire. Pour nous qui l’aimions et pour tous ceux aussi qui, ne le connaissant pas, auraient mérité de l’aimer, c’est une perte sèche ».

Virginie LUPO

Photo © Collection Catherine et Jean Camus, Fonds Albert Camus, droits réservés.

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