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Théâtre: « Vertiges » de Nasser Djemaï 2017

vertiges2_cjeanlouisfernandez_040_0Nasser Djemaï persiste et signe, non sans diversifier et amplifier son propos, mais restant dans le domaine auquel il est lié par des liens personnels et affectifs profonds. On sait depuis sa pièce de 2011, Invisibles, que c’est celui des travailleurs d’origine algérienne immigrés en France, jusqu’à ce que mort s’ensuive—ce ton tragique n’est pas de trop puisque c’est bien la fin de vie des « chibanis » (en arabe algérien, les vieux) qui provoque en lui une émotion indépassable. Dans Vertiges, cette mort est mise en scène de façon à la fois pathétique et très douce, elle est à la fois au cœur et au dénouement de toute la pièce, qui se passe en huis clos dans la famille de l’un de ces chibanis, joué avec beaucoup de finesse et de talent par Lounès Tazaïrt, bien connu grâce au cinéma.
A partir de cinq ou six personnages, le père, la mère, la fille, les fils, on découvre à la fois la diversité des choix et des caractères individuels et ce qui reste la profonde unité de cette famille en dépit des séparations, des scènes et des déchirements. Il suffit de l’arrivée impromptue du fils aîné Nadir, chassé par sa femme qui veut divorcer, pour que se révèle ce qu’on pourrait appeler d’un terme un peu complexe un ensemble de fragilités fortement cimenté dans son instabilité même ; et c’est justement cet aspect original de Vertiges—on peut parler d’une découverte —qui mérite qu’on y insiste—parce qu’il donne à voir un décalage opéré dans la pièce par rapport à son contenu sociologique évident.
Nasser Djemaï a fait du frère aîné Nadir un personnage intéressant, dont les certitudes apparentes cachent de grandes fragilités. La névrose dans laquelle il se réfugie faute de pouvoir supporter l’échec de sa vie familiale consiste à vouloir mettre de l’ordre partout, ranger, organiser, clarifier, bref affirmer sa maîtrise de situations qui échappent forcément à sa volonté de contrôle, et le résultat ne se fait pas attendre : tous les autres, chacun à sa manière, se révoltent absolument contre les tentatives de Nadir et les mettent à bas—c’est le cas de le dire puisqu’ils jettent au sol tous ses mirifiques rangements. Nadir est évidemment pathétique et dérisoire mais il est évident aussi que sur le fond il n’a pas tort : il paraît non seulement souhaitable mais possible de vivre autrement que dans ce désordre permanent —et encore, le mot est faible, il en est de plus grossier pour le dire. Cependant, concrètement,, dans la situation telle qu’elle est, il témoigne d’une incompréhension qui l’expose à s’entendre dire en effet, notamment par la mère : « tu n’as rien compris ».
Ce qu’il n’a pas compris, semble-t-il, c’est que bon an mal an la famille s’y retrouve en laissant s’exprimer librement les lubies de chacun (non sans esprit critique des uns à l’égard des autres) et qu’il y a en effet dans cette anarchie pas seulement apparente mais bien réelle un respect des individualités, des personnes quelles qu’elles soient. Pour prendre un exemple très présent dans la pièce, on dira peut-être que le père se porterait mieux si quelqu’un lisait vraiment ses ordonnances et lui donnait vraiment les médicaments qu’il faut quand il faut. Rien de moins certain cependant et il y a assez de sagesse chez ce chibani et même chez les autres pour savoir que l’essentiel n’est pas là. Il est bien davantage dans le désir irréaliste étant donné son état de partir en Algérie terminer la maison de ses rêves et soigner les arbres qu’il a déjà plantés ou que, croit-il, il plantera. Qui peut dire ce qui provoque la mort, la défaillance du corps ou la fin des désirs ? Quand elle est imminente à ce point, la question n’a sans doute plus guère de sens. Mais c’est bien sur cette question du sens que se termine la pièce et l’ultime débat qui en nourrit l’intérêt. Fera-t-on venir un imam, pour que la mort du père soit accompagnée des rituels adéquats ? Ou bien est-ce une affaire purement familiale comme le pense Nadir qui après la douloureuse épreuve de son rejet par les autres a retrouvé intelligence et raison.
Le père n’a jamais été religieux et Nasser Djemaï tient visiblement à se montrer clair sur ce point. La famille se range donc à l’avis de Nadir, ce qui donne lieu à un rituel—si rituel il y a— purement sentimental et affectif, plein de tendresse et de respect pour le vieil homme une dernière fois présent. Le huis clos dont il a été question et qui caractérise en effet toute la pièce est maintenu jusqu’au bout, ce qui nous donne le sentiment que ces gens sont fidèles à eux-mêmes et que ce petit groupe humain doit sa force au fait qu’il est comme il est (pour le meilleur et pour le pire, mais les deux termes sont excessifs) et ne se renie pas. C’est le monde autour d’eux qui est incapable de se maintenir et malheureusement ils n‘y peuvent rien. Le spectateur est conduit s’il le veut bien à la conclusion que le problème n’est nullement là où les médias, le monde politique et l’opinion dominante le situent, c’est-à-dire dans des gens coupés de leurs valeurs ( ?) et de leur origine, si vulnérables qu’ils seraient prêts à toutes les folies y compris criminelles. Il est bien davantage dans la fameuse société d’accueil, en tout cas dans certains de ses aspects, un sujet que la pièce de Nasser Djemaï n’entend pas traiter mais vers laquelle elle oriente notre réflexion.
Ce que signifie fort bien le dispositif scénique, intéressant et complexe, qui mérite à lui seul des félicitations. Car s’il est vrai qu’il est centré sur l’intérieur de l’appartement familial, celui-ci n’en est pas moins mobile et l’angle de vue se modifie plusieurs fois, permettant à divers moments des ouvertures sur des extérieurs un peu sombres, qui aident à comprendre pourquoi la mère est si peu désireuse de sortir. Les autres sortent mais ce qu’ils rapportent à chaque fois est assez dérisoire. En revanche on comprend pourquoi la voisine mutique qui a plus ou moins perdu la tête a décidé de venir s’installer dans l’appartement chaleureux où on lui laisse à elle aussi la liberté d’être comme elle est. Folle mais respectée, cela pourrait être un mot d’ordre de tolérance, auquel Nasser Djemaï, faute de mieux, nous incite à nous rallier. Et c’est déjà beaucoup, en effet.*

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(Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon, avril 2017, Editions Actes Sud-Papiers)

Denise Brahimi

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