Newsletter/Lettre culturelle franco-maghrébine #111
EDITORIAL
Voici donc la dernière Lettre de l’année avant la pause du mois d’août. Vous ne la lirez peut-être pas avant le rafraîchissement espéré mais elle vous permettra d’attendre la rentrée du 1er septembre, qui vous annoncera un changement important (sans en dire davantage pour le moment !)
Ce que la Lettre vous propose cette fois ? Comme toujours des essais et des romans et toute espèce de livres ouvrant sur la diversité de nos intérêts et de nos préoccupations.
Celui d’Alain Ruscio sur « Le Maroc, faux protectorat vraie colonie » est un essai historique et politique. On eut aussi considérer comme un essai le livre de Manuelle Roche « Algérie mes yeux …» qui pour notre plus grand plaisir est un voyage photographique, publié à titre posthume par la fille de l’auteure : celle-ci était à la fois photographe et écrivaine.
Au chapitre des romans, la diversité éclate encore davantage. Elle est historique puisqu’elle nous fait passer de l’époque de « Saint Augustin fils de Numidie » dont il est question dans le livre de Lylia Nezar, à la fin du 20e siècle qui est le sujet assez précis et encore proche de nous de celui de Tristan Jordis sur les débuts de la décennie noire : « Avant la guerre ». Le récit de Abdellah Baïda se présente dès son titre: « Mon royaume pour un crématorium », comme une sorte d’énigme teintée d’humour noir.
Après les romans nous vous parlons aussi de deux livres plus proches de la sociologie, celui que Stéphane Beaud consacre à «Zinedine Zidane»
et celui de Michèle Audin: « Berbessa ».
Le film dont nous avons voulu la présence dans cette Lettre est celui que Vincent Garenq a consacré à Samuel Paty, «L’abandon». Nous en avons confié le commentaire à deux enseignantes, amies de Coup de Soleil et collègues du professeur assassiné.
Bon été !
Denise Brahimi
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Podcast
« Et de nous qui se souviendra ? », créé et produit par Nicole Guidicelli, auteure indépendante, est un podcast qui donne la parole aux derniers pieds-noirs. Il est en ligne sur toutes les plateformes d’écoute et de téléchargement (Google Podcast, Apple Podcast, Spotify, Deezer…).
Hommage à une communauté en voie de disparition, il a pour objectif d’aider les pieds-noirs à transmettre. Il s’adresse à leurs descendants, aux enseignants qui souhaitent parler de la guerre d’Algérie, et plus largement à tous ceux qui s’intéressent aux exils et à la résilience. Il interroge l’exil comme acte fondateur ainsi que les questions d’identité, d’invisibilité et d’intégration. Il pose également la question de la transmission et de la mémoire des pieds-noirs.
Le projet a démarré en janvier 2022, année de commémoration du 60e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie.
Pour écouter les épisodes déjà parus : https://podcast.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra
« Thelma, l’héritage transgénérationnel » : le onzième épisode du podcast « Et de nous qui se souviendra, paroles de Pieds-Noirs » est en ligne.
https://smartlink.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra/thelma-l-heritage-transgenerationnel
Dans ce nouvel épisode du podcast « Et de nous qui se souviendra, paroles de Pieds-Noirs », Thelma, petite-fille de Pied-Noir, interroge la manière dont les héritages invisibles nous traversent ; elle évoque la possibilité, aujourd’hui, de se les réapproprier pour en faire quelque chose de vivant :
« Même si mon grand-père ne m’a pas beaucoup transmis, tant de choses transparaissaient dans sa manière d’être et de vivre : une façon de faire famille, le plaisir des sens, le goût de se retrouver, l’amour de la Méditerranée… Aujourd’hui, j’incarne tout cela à ma manière. »
Découvrez comment l’histoire de sa famille pied-noir a forgé son identité et inspiré sa vocation professionnelle. Car c’est aussi en tant que psychologue clinicienne que Thelma explore ce qui, d’une génération à l’autre, s’est transmis sans mot : les émotions, les silences, les traces laissées par l’exil. Ces transmissions invisibles, affectives, parfois énigmatiques ont nourri son intérêt pour les processus transgénérationnels :
« Pendant longtemps, cette histoire est restée floue pour moi, faite de bribes et de non-dits. C’est en m’y confrontant, d’abord personnellement puis dans le cadre de mon mémoire en psychologie, que j’ai commencé à en saisir la profondeur. »
Dans cet épisode, la parole du père de Thelma, Julien, s’est imposée d’elle-même. L’occasion pour eux de cheminer ensemble : « Quelque chose s’est ouvert entre nous. Là où il y avait du silence, des mots ont émergé. Là où certaines émotions restaient en suspens, elles ont pu être reconnues, mises en sens. Ce dialogue entre générations m’a permis de mieux comprendre ce que nous portions, lui et moi, chacun à notre manière. Il a aussi transformé notre lien, en rendant possible une parole plus libre, plus consciente. »
Progressivement Thelma a fait aussi participer d’autres membres de sa famille. Il s’agissait pour elle d’aller « tailler dans le flou », afin d’obtenir les précisions nécessaires à la construction du récit.
« C’est pourquoi nous avons pris tout notre temps, explique la réalisatrice, le temps que les choses mûrissent, car le travail de la parole dans les familles pied-noir est un processus long et laborieux ; parfois même, il est presque contre nature. »
Le point de départ de cet épisode vient des retours, auprès de la réalisatrice, dès la parution du podcast en 2022, des petits-enfants de Pieds-Noirs. « C’est fou de constater que, même lorsque les ainés – ceux qui ont vécu cette histoire en direct – sont encore vivants, les plus jeunes ne parviennent pas à les questionner. C’est comme s’il y avait, entre les générations, un trou noir, un fossé qui s’élargit avec le temps. » Certains utilisent le podcast pour tenter de délier la parole dans les familles. Cet épisode offre l’opportunité de leur dire : Allez-y, posez des questions, tant qu’il est encore temps !
« On imagine difficilement qu’en 2026, l’impact de cette histoire avec l’Algérie est encore important dans les familles » souligne la réalisatrice. « C’est pourquoi il m’importait, avec cet épisode, d’ouvrir la parole aux descendants de Pieds-Noirs. »
Le podcast :
👉 Chaque épisode de ce podcast donne la parole à un témoin qui porte un regard intime et personnel sur sa trajectoire. Retrouvez les récits de ces derniers Pieds-Noirs ou de leurs descendants qui ont osé nous raconter librement ce qu’ils ont encore sur le cœur. Des histoires d’exil, de mémoires blessées, de silences, mais aussi de courage et de résilience.
👉 Ce podcast a été conçu comme un outil de transmission de la mémoire des Pieds-Noirs. Sa forme très libre et l’anonymat des témoignages libèrent une parole que la société française n’a ni accueillie, ni reconnue pendant les six dernières décennies. La non-transmission, pour atténuer les souffrances ou comme condition de l’intégration, ne doit pas faire oublier le drame des Pieds-Noirs. Ceux qui l’ont vécu le porteront jusqu’à la fin de leur vie, et leurs descendants, bien qu’invisibles, en conservent la trace.
👉 Il s’adresse à leurs descendants, aux enseignants, et plus largement à tous ceux qui s’intéressent aux exils, à la résilience et aux mémoires. Il interroge la vulnérabilité des exilés et l’exil comme acte fondateur, mais aussi les questions d’identité, d’invisibilité et d’intégration, ainsi que le travail de mémoire.
👫 Production et réalisation : Nicole Guidicelli – Montage, son, mixage, arrangements : Jean-Christophe – Identité visuelle : Liza Edouard et Samuel Rozenbaum
Pour suivre le podcast :
https://smartlink.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra
https://www.facebook.com/Quisesouviendra
https://www.instagram.com/nicoleguidicelli/
Pour aller plus loin : Une enquête du CDHA d’Aix-en-Provence : « Dit, pas-dit, non-dit » disponible sur son site Internet.
Pour tout contact : Nicole Guidicelli / 06 81 91 94 99
« LUI DEVANT », un podcast audio-graphique en cinq épisodes d’Abderazag Azzouz, auteur/réalisateur.

« Lui devant », raconte l’histoire puissante et sensible de deux frères, Amine et Hakim, qui se battent pour l’indépendance de l’Algérie dans les années 1960.
Cette histoire est centrée sur leur parcours difficile et leur lien fraternel indéfectible. Nous les suivons alors qu’ils s’évadent d’un camp de prisonniers proche d’une carrière de marbre exceptionnelle située à Fil Fila, où ils étaient forcés de travailler. Cette carrière de marbre sera déterminante pour leur vie. Amine y vivra ses premières émotions, explorant sa créativité et la naissance d’une passion pour la sculpture. Hakim, quant à lui, y confrontera sa force physique lors de l’extraction de la roche, découvrant sa propre endurance et son courage.
Sortie officielle, le 19 mars 2025
Cliquer ICI pour visionner la bande annonce : https://linktr.ee/podcastime69
Ce podcast, dans sa version intégrale et audiovisuelle a été présenté samedi 27 septembre à la Bibliothèque de la Part Dieu de Lyon, devant un public conquis. Chacun s’est dit convaincu que sa présentation publique devrait connaître un bon succès, et que sa diffusion dans les établissement scolaire doit être envisagée.
LIVRES / BD
« LE MAROC FAUX PROTECTORAT, VRAIE COLONIE » par Alain Ruscio, Maisonneuve et Larose/ Hémisphères, 2026
Le sous-titre de ce livre précise qu’il s’agit de fragments d’histoire, ce qui signifie qu’il n’était pas question pour l’auteur de revenir en continu sur la période dite du Protectorat français au Maroc. Ces fragments, au nombre de 25, sont un choix de moments ou d’événements que l’auteur a jugé pertinent de rapprocher à l’appui de sa thèse, clairement exprimée dès le titre du livre. L’affirmation qu’elle contient est celle-ci : avec l’instauration du Protectorat en 1912, le gouvernement que la France a imposé au Maroc correspond tout à fait à ce qui s’est passé dans les autres pays qu’elle a colonisés. Il s’agit d’un gouvernement direct exercé par les représentants du pouvoir politique français, et non comme le mot « protectorat » le laisserait entendre d’une aide et d’un soutien accordés par la France à un Maroc resté autonome, libre de ses choix. Le mot « protectorat » avec ses implications est donc trompeur, volontairement, par hypocrisie, il n’a jamais été autre chose qu’un faux-semblant.
Les 25 manières dont l’auteur illustre cette affirmation, voire cette dénonciation sont parfaitement convaincantes et recouvrent des aspects très divers du fonctionnement de la société marocaine pendant plus de quatre décennies : de 1912 à 1956, 44 années de cohabitation entre un gouvernement tenu en main par la France et la population marocaine tout entière. En réalité, les premiers chapitres du livre montrent bien qu’on peut considérer la date de 1912 comme un aboutissement, tant il est vrai que le projet de prendre pied au Maroc, après l’Algérie et la Tunisie, mûrissait de longue date et de façon non dissimulée ; vu l’abondance et la complexité des manœuvres politico-diplomatico-militaires qui l’ont précédé, on ne saurait parler d’une improvisation !
L’ensemble du travail ici proposé par Alain Ruscio est assurément une expression de l’anti-colonialisme qui est l’idéologie partout affirmée par l’auteur. La démonstration s’appuie sur la volonté de préciser certains points qui ne l’ont pas toujours été auparavant ou pas complétement ; mais l’idée générale, constamment présente, prend la forme d’une question posée par le très beau vers d’Aragon : « Gens de chez nous que cherchiez-vous là-bas » qui est cité à la fois en exergue et à la fin du livre après l’évocation des massacres commis en différents lieux du Maroc.
Les fragments qui composent le livre sont présentés dans un ordre chronologique, et reviennent sur des événements historiques dont certains sont connus. Alain Ruscio s’appuie souvent sur des textes d’époque et par exemple sur les dénonciations des massacres commis au Maroc dans des articles de Jean Jaurès, qui malheureusement n’a pu continuer ce travail au-delà de son assassinat en juillet 1914.
La Guerre du Rif occupe évidemment une place importante dans le livre, tant pour ses différentes phases de 1921 à 1926 que pour la personnalité très remarquable d’Abd el-Krim. A propos des réactions françaises à cette guerre, Alain Ruscio insiste surtout sur le soutien apporté par le Parti communiste et la CGT à la cause de l’indépendantisme, alors que d’autres ouvrages évoquent davantage celui des Surréalistes, Breton en tête.
On trouve dans ce livre des analyses importantes de l’effet produit par le débarquement des Anglo-Américains en Afrique du nord le 8 novembre 1942. Les idées personnelles de Franklin D.Roosevelt ont certainement joué un rôle, du fait qu’il a pu s’entretenir avec le Sultan Mohammed Ben Youssef, mais on peut dire plus généralement que dès ce moment, les Etats-Unis ont favorisé l’idée que le Maroc devait s’émanciper de la présence française, promettant d’aider le pays au moins économiquement s’il devenait indépendant.
On lira aussi avec intérêt et consternation ce qui concerne le développement du racisme en France à l’égard des travailleurs émigrés marocains. Son fonctionnement est particulièrement clair à propos d’un horrible fait divers qui eut lieu à Hayange en Moselle en 1952. Après avoir accusé un Marocain puis deux du meurtre d’une petite fille, on découvrit le coupable qui n’avait rien d’un Nord-Africain, pour reprendre le langage de l’époque. Et c’est d’ailleurs sur le langage que cet article attire l’attention : le Nord-Africain a été considéré comme « l’assassin probable » mais que peut vouloir dire l’adjectif « probable » et quel est son rapport avec la vérité ? De même pour l’adjectif « légitime » dans la formule « une réaction légitime » justifiant officiellement les massacres de masse de Marocains en réponse à leur « fanatisme ».La colonisation développe un vocabulaire qui peut aller jusqu’à la contre-vérité la plus flagrante, par exemple lorsqu’il est question des prostituées « libres et joyeuses » qui peuplent le Bousbir, célèbre bordel de Casablanca à l’époque coloniale.
Alain Ruscio se montre particulièrement précis et détaillé lorsqu’il en vient à la déposition du Sultan en août 53, suivi de son retour à Rabat en 1955, après ses déportations en Corse et à Madagascar. L’évocation officielle de son retour est une étonnante manière de faire profil bas (après tant d’indécentes rodomontades). Comme dit si bien l’auteur, quoi que les Français soient allés chercher là-bas, ils n’y ont trouvé « ni gloire ni honneur ».
Denise Brahimi
« ALGERIE MES YEUX… De TLEMCEN A TAMANRASSET(1959-1976)» par Manuelle Roche, Maison de l’Architecture de Franche-Comté, 2026
Ce livre est publié à titre posthume par la fille de son auteure, disparue en 2010. Maya Ravéreau, elle-même architecte, s’emploie à faire connaître l’œuvre de ses deux parents, grâce aux archives abondantes dont elle dispose. Son père André Ravéreau est un architecte célèbre, longtemps au service des monuments historiques en Algérie et connu notamment pour la compétence avec laquelle il a parlé du Mzab qui fut pour lui, dès ses débuts dans le métier, une véritable révélation. Son livre le plus connu et plusieurs fois réédité en raison de son succès s’intitule « Le Mzab, une leçon d’architecture », il est illustré par des photos de Manuelle Roche. Celle-ci dont le métier principal était d’être
photographe, a parcouru l’Algérie pendant les 17 années dont il est question dans le titre du livre, avec autant de passion que de talent, travaillant au service des Antiquités mais en s’y impliquant de façon toute personnelle comme il apparaît clairement à chaque page de cet itinéraire, puisque telle est la forme qu’elle a choisie. On la suit donc à travers 24 sites répartis dans toute l’Algérie, du nord (Tlemcen) au sud (Tamanrasset), d’une manière linéaire à l’exception de ce qu’elle appelle des boucles, rares petites incursions en marge du trajet principal qu’une simple carte de l’Algérie permet de suivre aisément. Et pourtant, à l’époque comme encore aujourd’hui, rares sont ceux et celles qui connaissent plus qu’un petit nombre des sites qu’elle a visités, commentés et photographiés ! D’ailleurs, depuis l’époque où elle l’a fait, dans les années 60 à 70, au début de l’indépendance algérienne, il est évident que le pays a connu de nombreux changements. En ce début du 21ème siècle déjà avancé, la nostalgie contribue au charme de certains lieux qu’elle décrit.
La grande majorité de ses photos sont en noir et blanc, un contraste qu’elle utilise avec une grande maîtrise, pour des effets certains mais dont elle sait ne pas abuser, tant il est vrai que sa manière exclut toute espèce de brutalité. Le format des photos est modeste, jamais écrasant, elle use très peu des gros plans auxquels elle préfère manifestement une sorte de discrétion, ce qui n’empêche pas une parfaite netteté. Les pages étant d’un grand format, elles comportent toujours plusieurs images (souvent cinq), de taille inégale, ce qui offre au regard une agréable diversité. On a envie de dire que ce travail montre un respect artisanal pour son objet.
Il faut évidemment lire avec soin les commentaires qui accompagnent les photos car ils sont compétents et précis, sans être pour autant réservés à la compréhension des professionnels. La Maison de l’architecture de Franche-Comté qui a pris en charge l’édition de ce livre se montre en cela conforme à sa politique qui est de s’adresser à « un public le plus large possible ».
Les textes sont bien plus qu’un accompagnement des photos, ils sont une œuvre personnelle qui rappelle que Manuelle Roche était aussi une écrivaine. Les écrivains sont d’ailleurs très présents dans son livre, elle les cite en grand nombre et les emprunte à différentes époques, le moyen-âge arabe, l’orientalisme des Occidentaux, la littérature algérienne moderne, celle des hommes comme Mouloud Mammeri ou Rachid Mimouni mais aussi celle des femmes comme Anna Greki ou Djamila Amrane (à une époque où le féminisme n’avait pas encore fait de leur présence un « must »). C’est d’ailleurs sur le récit d’une rencontre brève mais inoubliable avec l’écrivain Kateb Yacine qu’elle a choisi d’ouvrir son livre.
Les éditeurs de ce livre consacré à l’Algérie ont voulu que tous les textes soient traduits en arabe, ce qui en fait un ouvrage bilingue mais mieux vaudrait dire trilingue car les photos qui en sont le matériau principal sont à elles seules le plus direct des langages.
Ce qui frappe dans ce parcours est un ensemble d’équilibres qui le rendent harmonieux . Équilibre géographique et anthropologique entre le nord et le sud du pays, alors que c’est le nord en général qui est le plus abondamment exploré et décrit. Équilibre entre la vie et l’art, c’est-à-dire entre les personnages vivants, dont beaucoup d’enfants, et la reproduction d’œuvres plus anciennes voire antiques rencontrées dans les musées, d’intérêt à la fois archéologique et esthétique. Équilibre encore qu’elle parvient à maintenir entre les connaissances objectives qu’elle apporte en nombre parce qu’elle les sait précieuses et sa sensibilité personnelle forcément subjective, qui la rend constamment présente en dépit de sa modestie.
Ni travail ni mission, ce qu’elle fait partager est une sorte d’évidence dans le fait de se mouvoir là où elle se trouve, sans jamais en souligner l’étrangeté, encore moins l’inquiétante étrangeté pour reprendre la formule de Freud. Tout se passe comme si c’était la chose la plus naturelle que d’être là parmi des gens si différents d’elle en apparence et dont pourtant elle se sent si proche.
Denise Brahimi
« SAINT AUGUSTIN FILS DE NUMIDIE, UNE HISTOIRE D’AMOUR ET DE GRÂCE » par Lylia Nezar, roman, éditions Hibr, Alger, 2026.
Lilia Nezar nous est déjà connue par son livre « Matriochkas » paru chez le même éditeur en 2024. Ce précédent livre était consacré par l’auteure aux femmes d’une même famille, sur quatre générations.
Malgré les apparences et le titre qui met en évidence la personne de Saint Augustin, le nouveau roman ici évoqué est lui aussi principalement dédié aux femmes, à l’une d’entre elles en particulier, Una ou Elidon, qui a partagé pendant quinze ans la vie de Saint Augustin et l’a aimé d’un amour passionnel, que les avatars d’une histoire complexe n’ont jamais démenti. On peut dire que oui, c’est bien de saint Augustin qu’il s’agit dans ce livre —et les aspects théologiques de sa pensée ne sont nullement négligés ; mais le personnage principal et le plus cher à l’auteure est une femme étonnante par les capacités de son esprit et de son cœur et pourtant ignorée par l’histoire : Augustin lui-même ne la mentionne que par quelques lignes de ses « Confessions » alors que le titre donne à penser qu’il s’y est longuement consacré à sa vie intime.
De la part de Lylia Nezar, il y a une volonté de réhabilitation et même plus encore, elle veut mettre au premier plan la femme dont le rôle a été occulté parce qu’en ce temps-là et encore bien au-delà, elle était de celles qui ne comptaient pas.
L’époque dont il s’agit est celle de Saint Augustin connu pour avoir été évêque d’Hippone dans une Numidie devenue aujourd’hui l’Algérie et pour avoir vécu aux quatrième et cinquième siècles de l’ère chrétienne. Hippone a toutes les raisons d’intéresser Lylia Nezar qui est originaire d’Annaba, dans cette même partie Nord-Est de l’Algérie. Elle dédie ce livre à son père qui très tôt lui a fait connaître saint Augustin « dans cette belle basilique d’Annaba où nous nous rendions souvent ».
Hippone a été une cité très importante de l’Afrique romaine, dont il reste aujourd’hui des ruines magnifiques rappelant le souvenir des influences très diverses qu’elle a connues et sa prospérité particulièrement remarquable à l’époque de saint Augustin. Elle était en relation avec les autres grandes villes du moment et notamment Carthage où Augustin fut envoyé pour ses études. C’est là qu’il a connu la jeune femme héroïne du livre et généralement désignée sous le nom d’Elidon (où il faut entendre un hommage à Didon, fondatrice mythique de la ville chantée par le poète latin Virgile). De cela il ressort que ces lieux de l’Afrique romaine étaient prestigieux et que la vie culturelle y était très riche. Comme ce brillant passé a été oublié ensuite, Lylia Nezar juge utile de le rappeler, c’est là aussi un devoir de réhabilitation et elle le fait en toute connaissance de cause, s’étant fort bien renseignée.
Ce « Saint Augustin fils de Numidie » étant largement inspiré par le féminisme de l’auteure et dans la mesure où celui-ci est devenu de nos jours une sorte de pensée dominante, il faut en préciser quelques aspects dans ce roman, qui est d’ailleurs à cet égard dans la droite ligne du précédent.
La répression de l’amour au féminin, à laquelle on assiste aux dépens de la malheureuse Elidon, est aussi bien le fait des hommes du patriarcat que des femmes matriarches et c’est de celle-ci qu’il est beaucoup question dans le présent livre. La représentante d’un matriarcat impitoyable y est celle que nous connaissons sous le nom de Monique mère d’Augustin, ici Monna ou Monnica. Elle prétend veiller sur les comportements de son fils chéri et régenter sa destinée, forcément brillante. Elle veille en particulier à ce qu’il fasse un « beau » mariage qui lui permette de prendre place dans la meilleure société et soit le garant de son prestige social. Il est clair pour tout le monde qu’Augustin ne peut même pas songer à épouser Elidon, Carthaginoise c’est-à-dire étrangère, d’origine plus que modeste et pauvre, et mère d’un enfant , Adéodat, qui ne peut être qu’un bâtard, puisqu’elle n’est pas l’épouse de son père. Augustin est très attaché à sa concubine, ce qui ne l’empêche pas de l’abandonner et de la condamner à partir. Elle retourne à Carthage sans son fils et vivra désormais dans une douloureuse solitude, qui lui vaut la compassion de l’auteure. Lorsqu’enfin meurt la redoutable Monica, il n’est plus temps qu’une vie amoureuse puisse reprendre entre les deux anciens amants, il ne reste plus qu’à dénoncer les forces contraires qui se sont liguées contre eux—car la différence de leurs religions s’en est mêlée aussi.
La vie à Hippone fut parfois belle et la grande intelligence d’Elidon trouva moyen de s’y déployer. Reste que, comme dans les plus brillantes civilisations, des femmes en ont été victimes, exclues du bonheur et définitivement broyées. Lylia Nezar a voulu faire le lien avec l’époque actuelle et pour cela a inventé un dispositif romanesque dont le personnage principal est Inès, universitaire et archéologue, qui vient travailler sur les fouilles d’Hippone. L’homme qu’elle aimait l’a abandonnée sans ménagement, de manière si traumatisante qu’elle hésite à s’engager dans une nouvelle liaison, avec un collègue très épris d’elle. Prudence, prudence, d’autant que la mère là aussi fait obstacle !
Bonne occasion de se demander ce qui a changé—ou pas—en une bonne quinzaine de siècles.
Denise Brahimi
« AVANT LA GUERRE » par Tristan Jordis, roman, L’Arpenteur, 2026
La guerre dont il est question dans ce titre est la guerre civile algérienne qui a sévi dans le pays de 1990 à 2000 pendant ce qu’on appelle la décennie noire. Mais il est bien précisé que le supposé récit rapporté dans le livre ne concerne pas la guerre elle-même, celle qui s’est répandue dans toute sa force et toute son horreur à partir de 1992 et dans les années qui ont suivi. Tristan Jordis s’en tient aux préliminaires, ce qui n’empêche que son livre compte presque 400 pages, alors que le rappel qu’il fait des événements ne va pas au-delà de janvier 1992. Le dernier des 11 chapitres, qui s’intitule « La mort dans l’âme », s’ouvre sur les résultats du premier tour des élections qui ont vu le triomphe du FIS ou Front Islamique du Salut. En fait, l’aboutissement de tout ce qui précède peut se lire dans le titre du chapitre précédent ou 10e : « Le basculement dans la guerre civile ». Il révèle ce qu’est l’intention profonde de l’auteur dans ce retour minutieux sur quelques années, de la fin des années 80, alors que Chadli Bendjedid est Président de la République depuis 1979, jusqu’au début de l’année 1992 qui verra la fin de cette présidence et les débuts de la guerre civile.
Tristan Jordis choisit de présenter son récit sous la forme d’un retour en arrière, insistant par là sur une certaine occultation des faits, notamment dans la diaspora algérienne qui vit en France et dont les jeunes n’ont pas connu les événements ni même leurs traces ultimes. C’est le cas d’un garçon de 17 ans, Idir, qui à la mort de son père ouvrier sur un chantier, prend conscience de l’ignorance où il est d’un passé pourtant encore proche : personne ne lui en a parlé, sinon par allusions diverses.
Fort heureusement pour lui, le grand-père d’idir, Tewfik, accepte de lui en faire le récit et c’est à partir du 4e chapitre, intitulé « Tewfik et la guerre d’Algérie » qu’on entre dans ce qui va constituer toute la suite du livre, c’est-à-dire les préliminaires de la guerre civile. Il ne saurait y avoir de meilleur informateur que Tewfik, à la fois témoin et acteur de ce qu’il raconte. On se laisse donc désormais porter comme s’il s’agissait d’un livre d’histoire, à la différence que Tristan Jordis est romancier : son livre sera un roman construit sur une trame historique. Ce qui commence par le choix de celui qui sera son personnage principal dans toute la suite, le jeune Jilali auquel on va s’attacher, bien qu’il ne puisse échapper à la contagion islamiste et aux tares monstrueuses qui en découlent.
Jilali a découvert Alger en1989, ayant quitté son village de Kabylie. Il n’a pas la tête politique, ce qu’il préfère est jouer de la guitare sur la plage, mais à partir de là, c’est son évolution que va scruter Tristan Jordis parce qu’on peut la dire exemplaire de ce qui s’est passé pour de nombreux garçons comme lui : ils sont devenus souvent en quelques mois membres des groupes islamistes qui constituent l’une des deux forces opposées par lesquelles le pays a été ravagé pendant plusieurs années. On désigne globalement cette force sous le nom de FIS, Front Islamique du Salut, l’autre étant constituée par l’armée et plus spécialement la Sécurité militaire. Tristan Jordis parle surtout de la première, du fait que son « héros » Jilali est récupéré par les islamistes (et a la chance de survivre au-delà de la guerre, ce qui ne sera pas le cas de beaucoup d’autres).
Pendant qu’il vit sur la plage et y partage des orgies diverses, Jilali participe à un viol collectif, ce qui et pour lui une source de honte car il n’a pas encore perdu ses scrupules et son sens moral. Le récit consiste à analyser la façon dont cette perte va s’opérer et à montrer pourquoi elle est à peu près inéluctable.
Pour justifier l’emploi du terme roman, du fait que celui-ci comporte presque toujours une histoire d’amour, l’auteur en mêle une à l’évolution politique de Jilali qui se trouve engagé dans une liaison à la fois amoureuse et sexuelle avec Hassan. Lui aussi fait partie d’un groupe islamiste mais il est différent des autres par la qualité de son intelligence et de son sentiment religieux. Il ne partage pas leur cruauté cynique, il n’hésite pas à parler du cœur et de l’âme et l’on est prêt à croire en son histoire d’amour avec Jilali.
Pourtant il apparaît que les jalousies et les rivalités entre égos sont très importantes au sein des groupes islamistes et que par ailleurs, l‘homosexualité y est la chose du monde la plus répandue. En tout cas, Jilali se sépare de Hassan et entre bientôt dans la criminalité pure et simple ; ce qui est navrant parce qu’on sait qu’il était naguère un bon garçon, mais ce temps n’est plus.

Photo Francesca Mantovani
Tristan Jordis est soucieux du langage, celui qu’il met dans la bouche des islamistes est un étonnant mélange de propos haineux, parfois orduriers et de formules plus ou moins coraniques, pleine de dévotion. Il a d’ailleurs étudié de près, pour s’en inspirer, les discours connus de certains d’entre eux, tels qu’Abbassi Madani et Ali Belhadj. Ce langage des islamistes est aussi le moyen par lequel ils exercent leur emprise, notamment sur les esprits jeunes et peu formés comme celui de Jilali. Ce sont des maîtres de la manipulation et parfois des individus toxiques comme on dit aujourd’hui, pour parler d’une perversité dangereuse, jouant du chantage et de la menace et, dans le cas des islamistes, convoquant Dieu à la rescousse sans la moindre vergogne.
Le tableau est évidemment fort sombre, c’est le moins qu’on puisse dire mais l’auteur ne prétend pas que les choses soient préférables dans le parti opposé : tous suppôts d’iblis, le Satan des Musulmans !
Denise Brahimi
« MON ROYAUME POUR UN CREMATORIUM» par Abdellah Baïda, roman, éditions Marsam, 2026
L’auteur de ce livre est un enseignant chercheur, romancier et essayiste marocain, qui prête ici sa voix, c’est-à-dire son écriture, à une femme Izza, elle-même marocaine, néanmoins en révolte contre un interdit imposé par son pays : le Maroc n‘accepte pas la crémation des corps post-mortem et c’est pourtant la manière qu’elle a choisie de faire disparaître son corps. La question se pose d’autant plus qu’elle se sait atteinte d’une maladie mortelle dont les effets ne devraient guère attendre—trois mois peut-être—à se faire sentir.
C’est dire que le roman d’Abdellah Baïda aborde des questions difficiles et éprouvantes, souvent même considérées comme tabou : qu’en est-il de notre corps après la mort ? Comment devons-nous prévoir et éventuellement gérer sa disparition ? Quels droits gardons-nous sur ce corps alors que nous sommes morts ?
En raison même du tabou qui entoure ces questions et pour s’opposer à lui, Abdellah Baïda choisit de les aborder ouvertement et sans faux-semblant, nous amenant à nous étonner qu’elles ne le soient pas plus souvent étant donné leur importance. Du même coup, son attitude implique qu’il n’y a rien de morbide dans ce qu’il écrit ni assurément aucune complaisance mais un réalisme qui consiste à éviter tout pathos. Il en est ainsi pour Izza à l’égard d’elle-même et c’est en cela que le roman d’Abdellah Baïda est original : la mort n’y est pas traitée comme un objet de déploration, elle est un constat d’évidence, qu’il est absurde d’occulter.
Cette prise de position de l’auteur est comme on s’en doute une attitude qui s’oppose aux pratiques dominantes, celles-ci ayant choisi d’exorciser la peur par le ou les rituels, eux-mêmes définis et contrôlés par la religion. Cette dernière quelle qu’elle soit puise là une partie de son pouvoir : être un rempart contre l’angoisse de la mort est un rôle essentiel, ultraprivilégié. Abdellah Baïda ne se livre pas à une critique en règle contre la religion de son pays, qui se trouve être l’islam, mais c’est un non-dit qui pèse lourd et il ne faut pas manquer de courage pour l’affronter. A l’occasion et sans avoir l’air d’y insister, il signale qu’il est agnostique et son héroïne aussi. Pour Izza, disposer de son corps après la mort est une des formes de son exigence de liberté, qui sans doute symbolise et s’ajoute à toutes les autres dont elle voudrait bien bénéficier. Quoi qu’il en soit, la mort occupe une telle place dans la vie des gens que personne ne peut se targuer d’indifférence à son égard et ceci vaut pour les mécréants autant que pour les croyants.
Sur les racines ethniques, culturelles, éventuellement religieuses de son personnage, le romancier fournit beaucoup d’éléments et ce faisant, du même coup, il donne aussi un tableau de la diversité marocaine. Abdellah Baïda accorde beaucoup d’importance à la composante amazigh de cette société, désignant sous ce nom ceux qu’on a longtemps appelé les Berbères, population encore nombreuse dans certaines régions du Maroc et attachée à des traditions tout autres, beaucoup plus anciennes, que celles des Arabes.
La particularité principale d’Izza vient du fait que sa famille est en fait originaire d’Andalousie. Elle fait partie de ce groupe qu’on appelle les Morisques, Musulmans d’Espagne convertis au catholicisme et cependant suspects de ne pas l’être vraiment, en sorte qu’au moment de la « Reconquista » de l’Espagne par les rois très catholiques, ils sont expulsés du pays (1609). Les ancêtres d’Izza sont alors venus au Maroc, mais elle sait qu’elle est d’ascendance morisque et se sent des affinités avec l’Espagne. C’est donc tout naturellement qu’elle pense à ce pays lorsqu’elle comprend que pour être incinérée elle doit quitter le Maroc où elle ne trouve personne qui soit disposé à la soutenir. L’Espagne est un pays proche où elle pense pouvoir se rendre aisément et mener tranquillement ses investigations.
En quoi elle se trompe cependant. Pas de problème certes pour la partie du voyage en train de Rabat à Tanger, ni pour le ferry de Tanger à Tarifa. Mais sitôt sur le sol espagnol, les difficultés commencent : son trajet est celui d’innombrables candidats à l‘immigration vers l’Europe, auxquels la police espagnole s’oppose sans ménagement. Par erreur elle est prise pour l’une d’entre eux et malmenée assez brutalement. C’est pour le romancier l’occasion de nous donner un aperçu de la manière dont s’opère ce refoulement. Ezza finit par retrouver sa liberté, son sac de voyage et son téléphone, en revanche il lui faut perdre l’illusion que l’Espagne sera le lieu de son incinération.
La voilà donc de retour au Maroc, plus mal en point que jamais !
L’auteur fait le choix d’une fin ouverte, qui nous épargne d’assister à la mort d’Izza et qui lui redonne un certain mystère, malgré ce qu’on croyait savoir sur elle. Qui est-elle vraiment, qu’est-elle devenue ? Le livre nous réservait une sorte de pirouette finale, appréciable facétie que s’autorise le romancier.
Denise Brahimi
« ZINEDINE ZIDANE » de Stéphane Beaud Mai 2026 éditions La Découverte
Le sociologue Stéphane Beaud, dont nous avons naguère commenté le best seller « La France des Belhoumi » 2018 (vous trouverez l’article en cliquant ICI) ainsi que la pièce qu’en à tiré Dominique Lurcel, « Passeport pour la liberté » grand succès dans les lycées (article ICI), s’est aussi intéressé au sport, notamment le football (« Sociologie du football » avec F. Rasera, 2020). Dans cette ligne, il a choisi de consacrer les premiers mois de sa « jubilacion »(puisque nous parlerons d’Espagne…) à Zinedine Zidane. Le professeur émérite de Science-Po Lille n’a pas fait un portrait de l’artiste mais une analyse sociologique de son parcours. Certes, une telle recherche centrée sur une personne nous amène à faire connaissance de la famille, le père, Smaïl, à qui une éditrice avisée a fait écrire son autobiographie « Sur les chemins de pierre » 2017 , la mère marseillaise,
Malika, les frères et sœurs d’une adelphie soudée, dont Zinedine/Yazid est le benjamin, mais aussi de celles et ceux qui ont influencé son parcours, formateurs, amis, coachs, et particulièrement sa femme ,Véronique, rencontrée jeune, pendant sa formation à l’AS Cannes, et mère de ses quatre enfants. Parmi les divers talents ou atouts qui ont joué un rôle dans la trajectoire de ZZ, sa capacité à écouter, à faire son profit des conseils, des recommandations, et même de quelques sanctions sont fondamentales. A commencer par les principes acquis auprès de ses parents, à la Castellane. Sa famille est très modeste, mais veille à la réussite de chacun de ses enfants, scolaire, de préférence, mais aussi sportive si les parents y voient un équilibre et la chance d’un parcours de vie. Le football en pied d’immeuble permet, certes d’acquérir des techniques de jeu qui seront un utile bagage dans la suite de sa carrière. Mais Yazid semble y avoir aussi développé un sang un peu chaud, qui lui vaudra pas mal de sanctions (14 cartons rouges dans toute sa carrière!) par la suite, en particulier la sanction suite au coup de tête à Materazzi en finale de la Coupe du Monde 2006, qui le fait sortir par la petite porte de son parcours en bleu.
Mais cette faiblesse n’a pas altéré d’immenses qualités techniques, humaines (son humilité, son charisme, son goût du travail et sa constante envie de progresser…) reconnues par tous ceux qui l’on approché, et qui lui valent de solides amitiés dans un métier où elles ne sont pas si fréquentes.
Le regard du sociologue sur cette remarquable trajectoire éclaire le parcours d’un jeune fils d’immigrés qui a fait sa place progressivement au plus haut de la hiérarchie de son métier, et dans l’estime réciproque entre sa patrie et lui. L’auteur reprend une classification sur les âges du football immigré en comparant les parcours de Mustapha Dahleb, de Zizou et de Karim Benzema, notre homme appartenant au deuxième âge de ce football immigré qui se caractérise par une relation plus distendue avec le pays d’origine (auquel il s’intéressera tardivement, mais activement), service militaire en France, rapport assez distant à la religion…). Zizou avouera même un caractère un peu « franchouillard » dans certaines interviews.
Stéphane Beaud se penche ensuite sur le parcours d’entraîneur de ZZ, tout aussi patiemment construit que son parcours de joueur. Une formation assidue, et relativement courageuse, à 39 ans reprise d’études, abandonnées très tôt, avec l’acquisition d’un diplôme universitaire de management sportif à Limoges, et en parallèle les brevets d’état puis le brevet national d’entraîneur professionnel de football. L’auteur voit dans ce parcours un cas « particulièrement intéressant sociologiquement dans la mesure où il illustre la manière dont un individu singulier, issu d’un milieu populaire, peut parvenir d’une part à contrarier les effets d’assignation de son « habitus » scolaire et, d’autre part, à repousser le « sens des limites » qu’il a intériorisé dans toute son enfance ».
Il identifie pour cela des raisons familiales, plusieurs membres de sa famille et son épouse ont fait des études supérieures, mais aussi l’impact de rencontres liées à son statut de star du sport l’amenant à fréquenter régulièrement des personnalités du monde des affaires comme Franck Riboud ou Jacques Bungert, ou du spectacle (son ami Djamel Debbouze) qui ont « contribué à façonner peu à peu sa personnalité sociale et à élargir fortement son horizon mental tout en accroissant ses possibilités de reconversion professionnelle ». Ses formateurs soulignent son sérieux, son assiduité et son attitude humble.
La mise en pratique de son expérience, de ses talents propres, et des compétences acquises lors de ses formations l’amènent à un véritable triomphe comme entraîneur de la grande équipe du Real de Madrid (trois titre en Ligue des Champions). Reconversion parfaitement réussie.
En attendant la prochaine, à la tête d’une équipe de France déjà comblée de titres et de résultats (voyons quelle sera la fin du Mondial américain…).
Nul doute que dans cette posture d’une extrême visibilité nationale, le sociologue aura de nouveau du travail pour analyser les relations qu’il saura établir avec les footballeurs et le monde complexe de ce sport si populaire, mais aussi avec une nation prompte à aduler ou à se détourner de ses idoles, à qui les outils numériques donnent des armes nouvelles pour les mises à mort comme pour les triomphes…
Nous serons nombreux à suivre ce nouveau parcours, en lui souhaitant de nouvelles réussites !
Michel Wilson
« BERBESSA, MES ANCÊTRES COLONS », de Michèle Audin, 2026, EHESS.
Berbessa est un village (ou un hameau ?) qui a appartenu à la commune coloniale de Kolea, dans la Mitidja, actuellement dans la wilaya de Tipaza, banlieue d’Alger. Kolea est une commune proche de celle étudiée par l’historienne Colette Zitnicky, Draria. L’auteure est mathématicienne, comme son père, Maurice Audin, assassiné par l’armée française en 1957, lors de la « bataille d’Alger ». Elle est aussi romancière et historienne, pour son travail sur la Commune de Paris (1871) en particulier, aussi approfondi que nuancé.
Elle nous présente ici sa famille de pieds-noirs, entre autres originaires du Valais suisse. Le livre paraît au début de 2026, deux mois après la mort de l’auteure, dans la collection Apartés, éditions EHESS, où nous avons déjà lu 1000 histoires seraient la mienne de Malika Rahal. Une collection de livres sur les mémoires, à la fois au sens de production de témoignages écrits et d’activités mentales.
Michèle Audin nous donne un essai sur ce qu’elle sait, et ne sait pas, sur cette famille pied-noire, en une très vaste enquête sur ce milieu pied noir. Elle a su très jeune que les opinions « Algérie française » prédominaient chez ces gens proches de ses parents
communistes, qui les fréquentent très peu. Elle se fait démographe de ce milieu de petits colons, en particulier grâce aux Archives d’Outre-mer d’Aix en Provence, mais elle analyse aussi comment interpréter les noms des lieux et des familles, les générations successives, la maladie et la mort, la religion, l’effacement des femmes, la présence des hommes dans le service militaire et dans les métiers, l’ignorance vis-à-vis des indigènes que l’on côtoie sans les fréquenter.
Ce livre à la composition en jeux de miroirs successifs, sans armature linéaire, est passionnant pour comprendre de l’intérieur le monde colonial algérien, loin des jugements lapidaires.
Claude Bataillon

« L’ABANDON » Film de Vincent Garenq 2026
C’est l’École qu’on assassine
16 octobre 2020. Enfin le vendredi des vacances de la Toussaint. Les élèves sont surexcité.e.s, les professeur.e.s fatigué.e.s aspirent à du repos après une rentrée mouvementée – comme toutes les rentrées – et se projettent déjà dans ces quelques jours de calme et de sérénité.
Pourtant, l’un d’entre eux n’est pas serein. Il s’agit de Samuel Paty, professeur d’Histoire-géographie d’un collège de Conflans-Sainte-Honorine. Depuis onze jours, sa vie est devenue un enfer. Lynché sur les réseaux sociaux, menacé de mort, il vit dans l’inquiétude et la peur. Seul face à un système, seul face à un mensonge, seul face à l’obscurantisme haineux.
Ce vendredi 16 octobre, à 16h52, il sort seul de son collège, capuche sur la tête – faible « protection » – un marteau dans son sac – preuve de la menace dont il a bien conscience.
Un homme l’attend. Il s’appelle Abdoullakh Anzorov, il est tchétchène, radicalisé. Il ne connaît pas Samuel Paty, donc il demande à des élèves de le lui montrer dès qu’il sort. Ceux-ci s’exécutent.
Tout se passe très vite. Le professeur sort. Les élèves le désignent. Son assassin le décapite.
A l’annonce de cet assassinat monstrueux, l’École tout entière, chaque professeur.e de chaque établissement ressent en son sein la consternation, l’horreur, la peur, la colère.
Que s’est-il passé pour que ce geste barbare puisse advenir ? Une succession d’erreurs, de petites lâchetés, de mensonges, de haine. Un système fait de lourdeur et d’incohérence.
L’Abandon, de Vincent Garenq, relate les onze derniers jours de Samuel Paty. Antoine Reinartz incarne le professeur avec une justesse infinie. Un professeur investi qui décide de travailler sur la liberté d’expression avec une classe de quatrième. Sachant que le sujet peut être sensible, il s’entoure de précautions : il se sert de documents fournis par Canopé, le site validé par l’Éducation Nationale pour aider les professeur.e.s dans l’organisation de leurs cours, et il propose à des élèves qui pourraient être choqué.e.s par les caricatures qu’il va montrer, de sortir de la classe pendant leur diffusion. Un cours précis, encadré, qui s’inscrit dans le programme. Samuel Paty est un professeur aimé de ses élèves, il leur raconte des blagues en fin de cours, il est juste, passionné. Il prend son métier à cœur, il veut enseigner le respect, le savoir et la possibilité d’un monde meilleur à ses élèves.
Mais, suite au mensonge d’une élève – absente le jour de son cours – un engrenage se met en place. Punie pour un comportement déplacé et insolent – retards et absences nombreux notamment – la jeune fille, pour se défendre, accuse son professeur. Selon elle, il serait raciste et rejetterait les musulmans. Son père, furieux, lance un appel sur les réseaux sociaux… repris par des musulmans radicalisés. La machine s’emballe.
Face à cela, que fait l’École ? Comment réagit l’Institution pour protéger l’un de ses membres mis en cause, et plus grave, menacé de mort ?
D’abord, on lui demande de s’expliquer, puis de s’excuser. S’excuser d’avoir construit un cours au programme ? Première absurdité.
Une sorte de conseil d’établissement est demandé. La situation engendre des tensions. Des collègues ont peur et « abandonnent » Samuel Paty, lui tournent le dos, ne veulent pas être assimilés à ses agissements. D’autres le soutiennent mais, si humainement c’est nécessaire, pratiquement, cela n’enraye pas l’engrenage.
Et l’administration ? La principale ? Elle se débat face au colosse de l’Éducation nationale, à son immobilisme, à ses acronymes stupides, à sa volonté patente de ne « pas faire de vagues ». Justement, Samuel Paty est malmené, chahuté par le flot d’insultes, de menaces, de haine, de lâchetés. Les quelques un.e.s qui souhaiteraient l’aider ne peuvent pas grand-chose face à l’immobilisme, le je-m’en-foutisme général. La police chargée de protéger l’établissement ? La municipale et la nationale ne communiquent pas, donc rien de ce côté-là non plus.
C’est l’abandon général, d’où le titre du film.
Un film qui ne tombe jamais dans le pathos, ni la haine. Non, il n’est pas anti-islamiste comme on a pu l’entendre, il relate des faits. Non, il n’est pas un tableau à charge de l’Éducation nationale, il relate des faits. Et non, il n’est pas une statue dressée à effigie de Samuel Paty, il relate des faits. Il montre que dans notre société actuelle, faire son métier de professeur.e, avec conviction, est de plus en plus difficile. Non respect de notre statut, non respect de nos personnes, non respect du savoir.
Le film résonne longtemps en chaque spectateur.trice, a fortiori, sans doute, lorsque l’on se sent concerné.e au premier chef.
Un film nécessaire donc car, assassiner l’École, c’est assassiner le savoir, la liberté d’expression, c’est assassiner la République.
Virginie Lupo, professeure de Lettres Modernes
– L’abandon, c’est le récit d’une tragédie contemporaine.
Film réalisé par Vincent Garenq, L’abandon, c’est surtout l’histoire de Samuel Paty, professeur d’Histoire Géographie mort par décapitation.
Samuel Paty dispense ce jour là un cours
sur la liberté d’expression
et fait le choix d’utiliser les caricatures de Charlie Hebdo prises sur le réseau Canopé, site du ministère.
En voulant ménager les susceptibilités de ses élèves, il n’imaginait sans doute pas que son destin serait scellé.
Un mensonge amplifié et relayé sur les réseaux sociaux, un homme fiché S, une institution absente, une protection policière inexistante… Et cet enseignant qui reste debout, face à la haine et aux menaces, face à certains collègues peu solidaires. Le plus important c’est sa mission : élever les jeunes pour en faire des citoyens éclairés. Pas d’arrêt maladie, pas de plaintes,
juste un profond sentiment d’abandon.
Les 11 jours qui précèdent cet assassinat plongent le spectateur au cœur d’un drame qui fait banalement écho au quotidien d’un certain nombre d’entre-nous.
À l’heure actuelle combien sont maltraités, sacrifiés pour prioriser le « pas de vagues » ?
Un silence …. Puis deux, puis trois…,
Un seul s’est levé, puis deux, puis trois…. face à ceux qui se sont couchés… Ils ont été assassinés…
Et pourtant, combien d’alertes ? combien d’abandonnés ? Combien de Samuel ? De Dominique ?
À quoi servent les hommages et les mausolées si rien ne change ?
Un film d’une vérité saisissante sur les conditions de travail des enseignants.
Isabelle Tissot Professeure de lettres Modernes

- Mercredi 1er juillet, à 19h l’écrivain mauritanien Beyrouk rencontrera ses lecteurs et lectrices, actuels et futurs, à la Librairie terre des Livres 86 rue de Marseille Lyon 7ème
- Jeudi 2 juillet 18h15 au cinéma Gérard Philipe de Vénissieux, projection du film « One two three viva l’Algérie »

