Newsletter/Lettre culturelle franco-maghrébine #112

EDITORIAL

Comme nous l’avons laissé entendre, la Lettre franco-maghrébine devrait être remaniée prochainement, mais il se peut que la mise au point de la nouvelle formule demande du temps. En attendant voici une Lettre à peu près conforme au modèle ancien et qui ne manque pas de vous souhaiter à tous une très bonne rentrée.
Pour réaffirmer notre volonté d’intégrer la Mauritanie à notre domaine géographique, nous présentons un roman de Sidi Ahmed Cheine , « Au crépuscule des traditions » dont l’auteur est à la fois journaliste, poète et essayiste.
La réflexion sur la colonisation et ses méfaits continuera sans doute encore longtemps. Elle est présente ici sous la forme d’un document fourni par Samia Henni : « Toxicité coloniale », qui revient sur les essais nucléaires français entre 1960 et 1966 dans le Sahara algérien, à Reggane et In Ekker. Cette même réflexion est inhérente à l’œuvre de Mohammed Harbi, acteur de l’histoire algérienne, historien, intellectuel et écrivain récemment disparu. Notre collègue Claude Bataillon nous propose un article à son propos.
Ne manque pas dans la sélection de ce mois un exemple de la forme littéraire la plus fréquente dans l’édition entre France et Maghreb, le récit autobiographique. Ici il est l’œuvre de Hayat Berrada, qui fut exilée politique marocaine pendant plus de 20 ans comme elle le raconte dans ce livre « Exils ».
Michel Wilson présente ce mois-ci 2 livres qui pour une fois ne sont pas des BD. » Les filles du Président » de Ahmed Diab est un roman d’inspiration féministe qui nous fait rencontrer des Algériennes des années1970-1980 confrontées au patriarcat.
« Frapper juste » de Sarah Ourahmoune  nous fait connaître celle qui fut la championne du monde de boxe en 2008, et la boxeuse française la plus médaillée tant  chez les femmes que chez les hommes. « 

Le cinéma est également présent, grâce au travail de Radeh Barhoumi qui analyse le film « Belles de nuit » de Khadidja Lemkacher.  Nous remercions Radeh de son séjour (désormais terminé) auprès de Coup de soleil ARA comme volontaire en service civique.
Denise Brahimi

 

 

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Podcast

« Et de nous qui se souviendra ? », créé et produit par Nicole Guidicelli, auteure indépendante, est un podcast qui donne la parole aux derniers pieds-noirs. Il est en ligne sur toutes les plateformes d’écoute et de téléchargement (Google Podcast, Apple Podcast, Spotify, Deezer…). 

Hommage à une communauté en voie de disparition, il a pour objectif d’aider les pieds-noirs à transmettre. Il s’adresse à leurs descendants, aux enseignants qui souhaitent parler de la guerre d’Algérie, et plus largement à tous ceux qui s’intéressent aux exils et à la résilience. Il interroge l’exil comme acte fondateur ainsi que les questions d’identité, d’invisibilité et d’intégration. Il pose également la question de la transmission et de la mémoire des pieds-noirs.

Le projet a démarré en janvier 2022, année de commémoration du 60e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie.

Pour écouter les épisodes déjà parus : https://podcast.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra

« Thelma, l’héritage transgénérationnel » : le onzième épisode du podcast « Et de nous qui se souviendra, paroles de Pieds-Noirs » est en ligne.

https://smartlink.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra/thelma-l-heritage-transgenerationnel

Dans ce nouvel épisode du podcast « Et de nous qui se souviendra, paroles de Pieds-Noirs », Thelma, petite-fille de Pied-Noir, interroge la manière dont les héritages invisibles nous traversent ; elle évoque la possibilité, aujourd’hui, de se les réapproprier pour en faire quelque chose de vivant :

« Même si mon grand-père ne m’a pas beaucoup transmis, tant de choses transparaissaient dans sa manière d’être et de vivre : une façon de faire famille, le plaisir des sens, le goût de se retrouver, l’amour de la Méditerranée… Aujourd’hui, j’incarne tout cela à ma manière. »

Découvrez comment l’histoire de sa famille pied-noir a forgé son identité et inspiré sa vocation professionnelle. Car c’est aussi en tant que psychologue clinicienne que Thelma explore ce qui, d’une génération à l’autre, s’est transmis sans mot : les émotions, les silences, les traces laissées par l’exil. Ces transmissions invisibles, affectives, parfois énigmatiques ont nourri son intérêt pour les processus transgénérationnels :

« Pendant longtemps, cette histoire est restée floue pour moi, faite de bribes et de non-dits. C’est en m’y confrontant, d’abord personnellement puis dans le cadre de mon mémoire en psychologie, que j’ai commencé à en saisir la profondeur. »

Dans cet épisode, la parole du père de Thelma, Julien, s’est imposée d’elle-même. L’occasion pour eux de cheminer ensemble : « Quelque chose s’est ouvert entre nous. Là où il y avait du silence, des mots ont émergé. Là où certaines émotions restaient en suspens, elles ont pu être reconnues, mises en sens. Ce dialogue entre générations m’a permis de mieux comprendre ce que nous portions, lui et moi, chacun à notre manière. Il a aussi transformé notre lien, en rendant possible une parole plus libre, plus consciente. »

Progressivement Thelma a fait aussi participer d’autres membres de sa famille. Il s’agissait pour elle d’aller « tailler dans le flou », afin d’obtenir les précisions nécessaires à la construction du récit.

« C’est pourquoi nous avons pris tout notre temps, explique la réalisatrice, le temps que les choses mûrissent, car le travail de la parole dans les familles pied-noir est un processus long et laborieux ; parfois même, il est presque contre nature. »

Le point de départ de cet épisode vient des retours, auprès de la réalisatrice, dès la parution du podcast en 2022, des petits-enfants de Pieds-Noirs. « C’est fou de constater que, même lorsque les ainés – ceux qui ont vécu cette histoire en direct – sont encore vivants, les plus jeunes ne parviennent pas à les questionner. C’est comme s’il y avait, entre les générations, un trou noir, un fossé qui s’élargit avec le temps. » Certains utilisent le podcast pour tenter de délier la parole dans les familles. Cet épisode offre l’opportunité de leur dire : Allez-y, posez des questions, tant qu’il est encore temps !

« On imagine difficilement qu’en 2026, l’impact de cette histoire avec l’Algérie est encore important dans les familles » souligne la réalisatrice. « C’est pourquoi il m’importait, avec cet épisode, d’ouvrir la parole aux descendants de Pieds-Noirs. »

Le podcast :

👉 Chaque épisode de ce podcast donne la parole à un témoin qui porte un regard intime et personnel sur sa trajectoire. Retrouvez les récits de ces derniers Pieds-Noirs ou de leurs descendants qui ont osé nous raconter librement ce qu’ils ont encore sur le cœur. Des histoires d’exil, de mémoires blessées, de silences, mais aussi de courage et de résilience. 

👉 Ce podcast a été conçu comme un outil de transmission de la mémoire des Pieds-Noirs. Sa forme très libre et l’anonymat des témoignages libèrent une parole que la société française n’a ni accueillie, ni reconnue pendant les six dernières décennies. La non-transmission, pour atténuer les souffrances ou comme condition de l’intégration, ne doit pas faire oublier le drame des Pieds-Noirs. Ceux qui l’ont vécu le porteront jusqu’à la fin de leur vie, et leurs descendants, bien qu’invisibles, en conservent la trace.

👉 Il s’adresse à leurs descendants, aux enseignants, et plus largement à tous ceux qui s’intéressent aux exils, à la résilience et aux mémoires. Il interroge la vulnérabilité des exilés et l’exil comme acte fondateur, mais aussi les questions d’identité, d’invisibilité et d’intégration, ainsi que le travail de mémoire.

👫 Production et réalisation : Nicole Guidicelli – Montage, son, mixage, arrangements : Jean-Christophe – Identité visuelle : Liza Edouard et Samuel Rozenbaum

Pour suivre le podcast :

https://smartlink.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra

https://www.facebook.com/Quisesouviendra

https://www.instagram.com/nicoleguidicelli/

Pour aller plus loin : Une enquête du CDHA d’Aix-en-Provence : « Dit, pas-dit, non-dit » disponible sur son site Internet.

Pour tout contact : Nicole Guidicelli / 06 81 91 94 99

 

 

« LUI DEVANT », un podcast audio-graphique en cinq épisodes d’Abderazag Azzouz, auteur/réalisateur.

« Lui devant », raconte l’histoire puissante et sensible de deux frères, Amine et Hakim, qui se battent pour l’indépendance de l’Algérie dans les années 1960.
Cette histoire est centrée sur leur parcours difficile et leur lien fraternel indéfectible. Nous les suivons alors qu’ils s’évadent d’un camp de prisonniers proche d’une carrière de marbre exceptionnelle située à Fil Fila, où ils étaient forcés de travailler. Cette carrière de marbre sera déterminante pour leur vie. Amine y vivra ses premières émotions, explorant sa créativité et la naissance d’une passion pour la sculpture. Hakim, quant à lui, y confrontera sa force physique lors de l’extraction de la roche, découvrant sa propre endurance et son courage.

Sortie officielle, le 19 mars 2025

Cliquer ICI pour visionner la bande annonce : https://linktr.ee/podcastime69

Ce podcast, dans sa version intégrale et audiovisuelle a été présenté samedi 27 septembre à la Bibliothèque de la Part Dieu de Lyon, devant un public conquis. Chacun s’est dit convaincu que sa présentation publique devrait connaître un bon succès, et que sa diffusion dans les établissement scolaire doit être envisagée.

LIVRES / BD

«AU CREPUSCULE DES TRADITIONS» par Sidi Ahmed Cheine, roman, 2026
« Mauritanie en mutation », tel pourrait être le sous-titre de ce livre d’un Mauritanien qui sous couvert d’explorer « la tension entre héritage et modernité » raconte l’évolution de son pays à travers un personnage narrateur, d’abord enfant berger et voué aux aventures les plus extrêmes, que l’on suit pendant une trentaine d’années.
Né en 1968, il n’a connu son pays que rendu à l’indépendance, après avoir été colonie française jusqu’en 1960. Ce fait de politique générale s’accompagne pour lui d’une autre libération, sur laquelle le livre est une source très précieuse de renseignements.
Il apparaît en effet que ce jeune garçon appartient à une famille de « serviteurs », c’est le mot moins choquant qu’il emploie pour désigner ce qu’étaient les esclaves dans la société mauritanienne traditionnelle. Ces esclaves étaient la possession des « Maîtres » et vivaient dans une totale soumission à leur égard, sans disposer en rien de la moindre autonomie.
Bien que le livre de Sidi Ahmed Cheine ne fasse pas une description indignée ni pathétique de cette situation et reste discret sur tout ce qu’elle pouvait impliquer, on comprend à quel point elle était contraire à toute notion d’égalité des droits et totalement inacceptable du point de vue de ce qu’on peut désigner comme la sensibilité moderne. Ce caractère archaïque et pour ainsi dire inavouable de l’esclavage a été ressenti partout y compris en Mauritanie en sorte que la pratique se devait d’être officiellement abolie. Elle l’a été par un décret du 9 novembre 1981comme le rappelle plusieurs fois l’auteur du livre, qui ne manque pas d’ajouter que cette nouvelle loi n’a été que partiellement appliquée, laissant place à de nombreuses survivances de l’état ancien. Les esclaves eux-mêmes ont parfois choisi de garder leur statut traditionnel, faute de savoir comment vivre cette liberté qui leur était conférée mais sans aucun moyen de lui donner sens concrètement. Ce maintien de leur statut est par exemple le fait des parents de l’enfant-berger, alors que lui-même et bien avant la loi de 1981 a vécu un tout autre destin.
C’est cette histoire assez exceptionnelle que nous raconte le roman, tant il est vrai que toute société soumise à des règles strictes engendre la rébellion ; et l’amour vient souvent à la rescousse de celle-ci. Dans ce cas il s’agit d’amour au sens le plus large, signifiant un attachement indéfectible : celui qu’éprouve et qu’éprouvera toute sa vie le garçon narrateur pour celle qui fut une petite fille appelée Mrayouma. On la découvre au moment où il vient d’être décidé (pour solder les dettes du père) que cette gamine épouserait un vieillard aussi riche que répugnant de quarante ans son aîné. Le garçon l’aide à fuir mais forcément à ses dépens et pour échapper aux représailles il se lance alors dans une cavale sans fin—au cours de laquelle il découvrira maint aspect de la société mauritanienne, principalement les deux grandes villes que sont Nouakchott et Nouadhibou. On les découvre évidemment avec lui, le but du romancier étant de nous faire connaître la diversité de son pays, à la fois géographique et sociale.
Le récit se présente comme un mélange d’appréciations personnelles et de détails réalistes, par exemple lorsqu’il s’agit des bidonvilles de Nouakchott, et des conditions de travail subies par les pauvres pour assurer à grand peine leur survie.
C’est bien une transition qu’analyse finement l’auteur, mine de rien et sans poser au sociologue. La Mauritanie de son enfance était encore un pays où la tribu pesait plus lourd que le gouvernement, forme politique moderne qui a du mal à s’imposer. Lorsqu’elle y parvient c’est sous la forme brutale d’un gouvernement autoritaire (le mot est faible) exercé par des militaires qui se succèdent au pouvoir.
Le moment arrive cependant où apparaissent quelques aspirations démocratiques, en tout cas chez une petite élite qui lit le journal « Jeune Afrique ». Des partis politiques se créent, qui souvent arborent comme leur étendard la défense et promotion des anciens « serviteurs » devenus les égaux des « Maîtres ». Globalement pour les périodes les plus récentes dont il parle, Sidi Ahmed Cheine, bien que peu porté sur le gémissement, déplore la place devenue exclusive de l’argent dans les valeurs de la modernité—d’où une corruption effroyable qui est à peu près la seule relation entre les individus.
Le héros de l’histoire, qui a 17 ans en 1983, comprend que le but de sa vie est de « devenir un homme libre », ce qui ne passe pas seulement par l’abolition de l’esclavage. Mais les choix que fait sa grande amie Mrayouma l’entraînent à sa suite dans des aventures très négatives, comme une tentative pour s’implanter en Arabie Séoudite lorsque la jeune fille cède à l’illusion d’y avoir trouvé un riche mari. Celui-ci en fait son esclave, l’enferme et la bat, jusqu’au moment où elle parvient enfin à divorcer et à revenir en Mauritanie. Elle y meurt prématurément, épuisée par les très nombreux mariages où elle a cru trouver le moyen de son autonomie. Elle laisse derrière elle une fille, mieux équipée qu’elle-même semble-t-il pour tenter de devenir une femme libre. L’ex-petit berger est devenu un personnage respectable qui a su assurer ses arrières mais le mot « assurer » a-t-il un sens dans le monde où il vit ? La fin du livre reste ouverte, faute de réponse à cette question !
Denise Brahimi

«  TOXICITE COLONIALE. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara » par Samia Henni, éditions B42, 2026

L’auteure de ce livre est de formation universitaire, acquise à Zurich et à Montréal. Elle revient sur les essais nucléaires de la France, entre 1960 et 1966, dans le sud d’une Algérie d’abord coloniale, avant de devenir indépendante. Le but de son livre est une dénonciation mais sa manière de procéder ne consiste pas en énoncés théoriques ou idéologiques, le mot important pour préciser sa façon de faire est le verbe « documenter ». En effet, elle rappelle ou élucide ce qui s’est passé aux dates ci-dessus évoquées mais encore bien après. Toutes ses affirmations s’appuient sur des notes de référence mises en bas de page et qui sont autant de garanties de véracité.
Ecrivant en 2025, elle arrive après un certain nombre d’auteurs qui ont travaillé sur la question des essais nucléaires de la France au Sahara, et l’on peut considérer qu’à la date d’aujourd’hui, elle fait état d’à peu près tout ce qu’on sait de fiable, en dépit du fait que nombre de sources ne sont pas encore accessibles, ou introuvables, ou inexistantes.
Après une introduction très substantielle, qui va à l’encontre d’une occultation officielle incontestable, elle explore les données dont on dispose à propos de deux sites sahariens, Reggane et In Ekker, et elle le fait de deux façons. L’une d’entre elle est iconographique, il s’agit de deux ensembles copieux de photos pleine page, l’autre est textuelle, comme l’introduction, il s’agit de présenter et de commenter les documents visuels qui viennent du passé ou qui montrent ce qu’il en reste encore au présent.
Le souci d’information qui l’anime vient d’un constat qu’elle a du mal à supporter. Occultation certes mais beaucoup sous la forme d’un oubli regrettable de tout ceux que les essais nucléaires ont fait comme victimes. Car ces actions ont eu des effets désastreux sur beaucoup de personnes qui s’y sont trouvées impliquées, qu’il s’agisse de militaires français ou de travailleurs algériens. Ces gens n’avaient pas été prévenus de ce qui pouvait se produire et très peu incités à prendre des précautions évidemment indispensables sinon suffisantes. C’est par la suite et peu à peu qu’on a découvert à quel point le danger était grand.
De ces conséquences funestes, on a des preuves irréfutables dans la dernière partie du livre, qui regroupe un certain nombre de témoignages recueillis par l’Observatoire des armements auprès de vétérans dont on a caviardé les noms pour éviter qu’ils soient identifiés. Tous décrivent les pathologies graves qui les ont affectés suite aux explosions atomiques dont ils se sont trouvés proches sans y avoir été le moins du monde préparés. L’un d’eux écrit explicitement : « La formation des soldats aux risques nucléaires était totalement inexistante (mots soulignés par le témoin lui-même). Je n’ai jamais reçu la moindre consigne concernant l’éventuelle existence d’un accident. »
Tous les témoignages vont dans le même sens : celui de l’inévitable contamination des personnes présentes au moment des explosions « disposant pour tout vêtement d’une chemisette et d’un pantalon de toile ».
L’introduction de Samia Henni met en avant des propos de cette teneur tenus par des travailleurs algériens recrutés à son service par l’armée française. Ce qui lui permet de justifier l’emploi qu’elle fait du mot « colonial » : il n’était jamais question de ces travailleurs dans les actualités de l’époque, et pas non plus dans les archives qu’on en a gardées.
De manière plus générale, l’auteure fait apparaître l’enjeu considérable d’un accès plus ouvert aux archives (ce qui s’est produit partiellement en 2013). Il est évident qu’à l’arrière-plan mais en fait c’est un aspect considérable de la question, la reconnaissance du statut des victimes doit ou devrait aboutir à leur indemnisation.
Samia Henni ne cache nullement cet effet auquel devrait aboutir la dénonciation d’une « toxicité » qu’on cherche à occulter.
Dans les deux parties de son livre intitulées « Reggane » et « In Ekker », elle fait un inventaire extrêmement précis des faits qu’il importe de rappeler. À Reggane, la première mise à feu d’une bombe atmosphérique a eu lieu le 13 février 1960 ; 4 bombes atomiques atmosphériques ont explosé de février 1960 à avril 1961, l’ensemble portant le nom de code « gerboise », et 35 expériences ont été menées à partir de pastilles de plutonium entre 1961 et 1963.
À partir de 1963, les explosions sous l’eau ou dans l’espace ayant été prohibées, ne restait que la possibilité de bombes souterraines et le site choisi fut celui d’In Ekker ; 13 bombes souterraines furent ainsi mises à feu jusqu’en février 1966. L’indépendance de l’Algérie n’a pas empêché la poursuite du programme nucléaire français au Sahara.
La radioactivité générée par les expériences menées dans ces années-là a été transportée par vents et tempêtes en diverses parties du monde, en sorte qu’il s’agit d’une question devenue internationale.
Denise Brahimi

Samia Henni a présenté son livre à la Librairie terre des Livres de Lyon, le 10 juin 2026 dans une rencontre animée par Patrice Bouveret, de l’Observatoire des Armements.

« L’AUTOGESTION EN ALGERIE une autre révolution (1962- 1965)» Mohamed Harbi, Syllepse, Paris, 2022.

Par rapport à d’autres décolonisations, celle de l’Algérie en 1962 a été particulièrement rapide, mais aussi particulièrement chaotique. En effet l’emprise de l’OAS sur la minorité « pieds noirs » (soit un million de gens) a menacé à la fois la puissance française obligée à un dégagement rapide et le FLN obligé à improviser une prise de possession rapide avec des moyens très limités.

Le butin de guerre des vainqueurs (le FLN et son armée des frontières cantonnée au Maroc et en Tunisie) fut on l’a beaucoup dit (Kateb Yacine) la langue française, mais aussi plus encore la machine administrative « à la française » (selon Malika Rahal). Mais enfin matériellement la société algérienne a récupéré un capital foncier et immobilier considérable accumulé en plus d’un siècle, rendu « vacant » par le départ particulièrement précipité des « pieds noirs ». Les quartiers urbains « modernes » des villes où logeait l’énorme majorité de ces européens ont été réoccupés par des Algériens de tous les niveaux sociaux : on sait très peu quelle part de ces logements a été squattée et quelle part récupérée par l’Etat algérien et attribuée selon des procédures régulières. Beaucoup de pieds noirs locataires ont abandonné l’essentiel de leurs meubles et les nouveaux locataires ont souvent conservé ces biens avec respect. Si le transfert des immeubles administratifs vers le nouveau pouvoir allait de soi, la prise en main des boutiques, locaux de services, d’artisanat ou d’industrie par de nouveaux exploitants semble avoir été un mélange d’achats et d’arrangements négociés par une bourgeoisie d’acquéreurs de tous niveaux, mais aussi de prise en main par des salariés (plus souvent des cadres en haut de la hiérarchie) sous couverture d’une autogestion contrôlée par des administrations fréquemment débordées. L’accès au crédit, aux matières premières et l’organisation des débouchés pour les productions ou les services ont été des cascades d’arrangements très mal connus. Ces transferts ont fonctionné en quelques mois.

Hors des villes c’est une petite minorité de colons qui possédait, avec des maisons rurales généralement confortables, les locaux d’exploitation, le matériel agricole et le cheptel, la majorité des terres agricoles de qualité du pays en des exploitations généralement grandes. Celles-ci employaient une minorité de main d’œuvre permanente souvent qualifiée et assez francophone, parfois logée sur l’exploitation, et une majorité de main d’œuvre temporaire peu qualifiée et peu francophone logée essentiellement dans les mechtas des douars environnants. Le transfert de ce capital rural a été beaucoup plus difficile que pour les biens urbains, à la fois symboliquement et matériellement. Symboliquement l’agriculture coloniale était « l’œuvre majeure » de la France et la récupération de son territoire une victoire fondamentale pour la nouvelle nation algérienne. Matériellement c’était un monde très mal connu par le nouvel Etat, où les décisions mettaient en jeu l’alimentation du pays, l’essentiel de son commerce extérieur (vin ,agrumes, en attendant les hydrocarbures qui commençaient à peine), la satisfaction ou les frustration d’une majorité de la population et en particulier les couches sociales les plus démunies. Comment employer les ouvriers agricoles, les anciens petits fellahs déracinés, des chercheurs d‘emploi sans qualification « rurale » ? Par ailleurs l’exploitation agropastorale relève d’un temps beaucoup plus long que les activités urbaines : cycles de plusieurs années pour les agrumes et vignes, cycle annuel des céréales, de quelques mois à plusieurs années pour le bétail. Les décisions et les financements sont du long terme alors que la paye des ouvriers agricoles est hebdomadaire.

Par ailleurs les choix d’autogestion pour les terres agricoles ont répondu à l’urgence (de l’été 1962 au printemps 1963). Pour une mise en œuvre qui est remise en cause très vite, dès le printemps 1965 avec le coup d’Etat qui écarte et emprisonne Ben Bella. Celui-ci était hésitant mais favorable à un « socialisme autogestionnaire ». Boumedienne, qui lui succède était favorable à un mixte d’économie privée et d’économie d’Etat. Il est souvent difficile de savoir à quel degré les décisions d’autogestion étaient déjà réellement appliquées au printemps 1965 et plus encore de savoir quels réaménagements plus ou moins rapide ont fait passer des exploitations agricoles « autogérées » vers l’administration d’Etat ou vers la propriété privée.

Le livre a été édité par Robi Morder (déjà co -éditeur des entretiens filmés de Mohamed Harbi) et par Irène Paillard. Ces aides étaient nécessaires parce que depuis plusieurs années Mohamed Harbi, parfaitement lucide, était empêché d’écrire lui-même par une cécité croissante. Si bien que Harbi et ses éditeurs ont décidé qu’aux textes de Harbi lui-même (une quarantaine de pages pour trois textes) il fallait ajouter, pour un ensemble fort cohérent, trois blocs de textes. D’abord le « rapport Favret » sur l’autogestion (une petite centaine de pages). Puis sur le même thème des articles publiés dans la revue Révolution africaine (une petite centaine de pages). Enfin toujours sur l’autogestion algérienne et de même volume des textes généralement inédits ou introuvables. La qualité de l’édition est rigoureuse : chronologie, notes, commentaires sur l’origine des textes, bibliographie, index des personnes et des lieux permettent de se plonger dans ce monde algérien vieux de soixante ans et de comprendre ce que fut une volonté politique aux prises avec les improvisations liées aux urgences et avec des adversaires de poids.

Les trois textes de Harbi. Le premier texte de Harbi (Afin que nul n’oublie), est une sorte de testament synthétique, fondamental, composé à partir de trois conférences, de 2011, 2017, 2018. Nous en avons extrait l’essentiel pour notre propre introduction ci-dessus. Le second est repris d’un article de Harbi dans Les temps modernes de 1982, L’expérience de 1962- 1965 : texte ramassant sa pensée dans une perspective théorique marxiste. Le troisième, En même temps que les moissons, provient de Révolution africaine, Juillet 1963, analyse à chaud des forces favorables ou contraires à l’autogestion quelques mois après le lancement de cette politique et un an après l’indépendance algérienne.

Le rapport de Jeanne Favret- Saada. Celle-ci, anthropologue, avec une petite équipe de sociologues et économistes, a reçu de Mohamed Harbi la commande à l’été 1963 d’un rapport sur l’autogestion, pour un trimestre d’enquête. Deux exemplaires dactylographiés de ce rapport sont remis l’un à Ben Bella, l’autre à Harbi et tous deux disparaissent. Jeanne Favret réutilisera ces données dans son livre publié en 2005 par Bouchène. Ici nous trouvons l’introduction synthétique et une série de brouillons écrits ou enregistrés. En résumé c’est l’Office National de la Réforme agraire qui décide quels regroupements des fermes formeront les unités autogérées, qui recevront quels financements, quels cheptels « vifs ou morts ». Le seul personnel compétent disponible pour ces décisions est celui hérité des Sociétés agricoles de prévoyance mises en place en 1951 par l’Etat colonial. Ces cadres font peu confiance aux « salariés – coopérateurs », qui eux-mêmes ne font confiance qu’à Ben Bella, le « roi des pauvres » qui leurs parle dans leurs transistors.
Il semble que l’essentiel de l’enquête a lieu en français (même si les équipes sur le terrain sont « mixtes »). Usage très majoritaire du français aussi dans les congrès et autres réunions politiques ou techniques. Les enquêtés croient que les enquêteurs sont des « agents » de Ben Bella venus les aider. Les lois et règlements français servent de base aux études comme aux décisions. On compte généralement en « anciens francs » (devenus des centimes vers 1960 en France comme en Algérie coloniale). La réforme agraire algérienne hérite du Plan de Constantine de 1959 comme des amorces « coloniales » de réforme agraire sur 300 000 hectares. Ces brouillons de l’enquête apportent des données précises sur la confusion qui règne dans la rémunération des dirigeants, cadres, salariés permanents ou temporaires, sur la lourde charge des comptables peu formés, sur le caractère fictif du regroupement de fermes trop éloignées (jusqu’à 25 km) pour intégrer les travaux, sur la contrainte de transport à pied pour des salariés temporaires habitant dans des douars éloignés des exploitations, sur les djnouns (ex-maquisards) qui se sont emparés des logements des ex-colons. Imbroglio des responsabilités entre ceux qui sont nommés par l’autorité supérieure et ceux qui ont été élus souvent dans hâte et sans choix démocratiques.

France, Paris, 2019

Richard Dumas / Agence VU

Les textes de l’hebdomadaire Révolution africaine. Ce sont des articles courts, de discussions dans le feu de l’action, entre avril 1963 et juillet 1964. Cette revue est dirigée par Mohamed Harbi pendant cette période (et jusqu’à quelques semaine avant son arrestation au printemps 1965) ; elle est la vitrine d’une Algérie à la fois internationaliste et en révolution interne. 14 articles ont été sélectionné, liés au thème de l’autogestion. Des auteurs en majorité algériens, mais aussi des « coopérants » de poids, comme Daniel Guérin.

Les textes annexes généralement inédits proviennent parfois d’archives privées. Ainsi le « rapport » de Daniel Guérin (adressé à Ben Bella ?) est une analyse plus critique que son texte publié dans Révolution africaine. Une note sur la Coopérative de tourisme Cogehora concerne la gestion de 140 hôtels où le Comité de gestion se comporte comme un « conseil d’administration capitaliste ». Comment coordonner de petits établissements hôteliers avec des palaces comme l’Hôtel Aleti ? Problèmes de statuts très hiérarchisés des personnels et de décisions de politique à long terme d’investissements ou de rénovation et entretien. Deux notes de Michel Raptis : l’une sur « l’organisation des paysans » montre comment son option vers un syndicat de paysans pauvres « révolutionnaires » a été contrée par le choix d’un syndicat regroupant électoralement tous les ruraux avec comme leaders la bourgeoisie algérienne moyenne du monde rural. L’autre note de Raptis sera publiée en France en 1967 dans la revue Autogestion, après son départ d’Algérie : sous le titre Réforme agraire et réforme communale : ce texte synthétise un inventaire de toutes les populations rurales (7 millions de « paysans traditionnels », 0,3 millions d’ouvriers agricoles permanents et khammes, 0,4 millions de saisonniers) ; il faut s’occuper de la moitié des terres « agricoles » de l’Algérie, soit 3, 5 millions d’hectares, mais aussi 7 millions d’hectares de « terres dégradées des ruraux traditionnels ». Le projet de Raptis concerne aussi les conseils communaux : il souhaite que toutes les mechtas de tous les douars y soient représentés, que ces « communes » coïncident avec les unités de la réforme agraire.

Ce livre qui sort trois ans avant la mort de Mohamed Harbi (au 1er janvier 2026) permet de conserver la trace de cette « autogestion » qui a résumé son projet pour la très courte période où il a pu agir politiquement dans l’Algérie indépendante naissante.

Claude Bataillon

« EXILS, Itinéraires d’une militante marocaine » par Hayat Berrada, L’Harmattan, 2026
L’auteure de cet itinéraire autobiographique en est arrivée à l’âge des bilans. Elle est née en effet en 1949, ce qui veut dire qu’au moment où elle publie ce livre, elle a 77ans. D’origine marocaine, elle a vécu toute une partie de sa vie à l’époque du Roi Hassan II qui a régné de 1961 jusqu’à sa mort en 1999. Mais à l’égard de ce roi, elle a toujours été dans l’opposition, et c’est ce militantisme politique qui est au cœur du récit de sa vie qui est le sujet du livre. On peut y distinguer plusieurs périodes. Elle fait d’abord partie comme beaucoup d’autres des étudiants opposés au régime autoritaire de son pays et ses études supérieures se passent en France à l’université de Grenoble. Arrive ensuite une période où elle ne peut vivre que dans la clandestinité en raison de ses activités politiques. Après quoi elle n’a plus d’autre solution que l’exil, qui recouvre une partie considérable de sa vie puisque de 1973 à 1994, il dure 22 ans.
C’est l’amnistie générale décrétée par le Roi en 1994 qui lui permet de rentrer dans son pays, sans que cessent pour autant ses activités de militante, en tout cas jusqu’à la mort du Roi en 1999.
Le personnage principal de sa vie est un militant actif et connu qui a été son conjoint, Abdelghani Bousta, même si les activités de celui-ci les ont souvent amenés à vivre séparés l’un de l’autre. En fait leur accord était profond et indéfectible, jusqu’à la mort prématurée de A.Bousta en 1998. C’est surtout à partir du retour dans leur pays en 1994 qu’ils ont pu travailler ensemble. L’un des buts du livre est de montrer les particularités remarquables du militant et de l’homme qu’il a été.
Le retour en arrière sur la carrière politique clandestine de celui qui fut son mari amène Hayat Berrada à évoquer longuement ce que furent les relations de celui-ci avec cet autre militant très connu de l’opposition marocaine que fut Mohamed Basri, voué successivement à toutes les formes d’opposition, d’abord contre le colonialisme exercé par la France dans le cadre du Protectorat puis contre le Roi Hassan II qui n’a pas manqué de l’emprisonner maintes fois. Les deux hommes ont en effet vécu dans les mêmes années, de 1920 à 1999 pour Hassan II et de 1930 à 2003 pour Mohamed Basri plus connu sous son surnom de Fqih.
Hayat Berrada s’efforce d’expliquer pourquoi Abdelghani Bousta a été souvent très critique à l’égard du Fqih alors qu’ils étaient l’un et l’autre tout aussi opposés au gouvernement d’Hassan II et à la personnalité de ce Roi. Elle étudie en particulier une lettre de 1974 qui permet d’analyser les prises de position du Fqih.
Pour ce qui est d’Abdeghani Bousta elle en reprend de nombreux articles et fait état de son admiration pour lui, cependant elle est bien consciente du machisme régnant auquel elle tente en vain de s’opposer et ne peut qu’en constater les effets : chacun autour d’elle voudrait la cantonner au rang d’épouse et mère, c’est-à-dire lui dénier le caractère personnel de son engagement.
Cette lacune, mot faible pour désigner un tel mépris de toute réflexion féministe, n’est d’ailleurs pas le seul aspect du militantisme mâle dominant sur lequel Hayat Berrada exerce sa critique. Elle a été formée en ce sens par ses études universitaires en matière de philosophie politique, qui ont porté sur le rapport entre pouvoir et contre-pouvoir au sein de l’État, alors même qu’elle s’est trouvée pendant toute sa vie au point d’affrontement entre l’un et l’autre. Pour résumer un peu vite la conclusion qu’elle en tire et si pénible que lui soit ce constat :  Il arrive que le contre-pouvoir ne soit pas autre chose que le reflet du pouvoir dominant et utilise les mêmes méthodes que lui.
Dès l‘école primaire et secondaire la formation d’Hayat Berrada a été très classique, au sens français du mot. Ce qui fait qu’il lui arrive de déplorer sa connaissance insuffisante du Maroc profond ainsi que de la langue arabe. On constate cependant qu’elle y a gagné la possibilité de porter ses analyses au-delà des limites de son pays. C’est ainsi que travaillant en France, elle découvre la misère qui y sévit et déplore le type d’action qu’on est supposé y mener pour la formation et l’insertion des adultes  : « Ce n’étaient pas les parcours humains qui étaient pris en compte, mais l’exigence de résultats rapides de réinsertion professionnelle… »
Au sein de l’action militante, c’est donc la lucidité dont elle fait preuve qui est remarquable, et qui la distingue d’un activisme non critique très fréquent dans les partis d’opposition. En annexe de son livre, elle donne à l’appui quelques-uns de ses articles qui font apparaître en référence les noms de Jean Jaurès et de Bakounine. Certains des passages où elle évoque ses souvenirs baignent dans une sorte de lumière qui est un hommage rendu à la personnalité de son père ; de cet homme elle a reçu en héritage un humanisme généreux qui l’a imprégnée dès l’enfance ; ainsi s’explique qu’elle ait pu être à ce point militante et cependant exempte de tout sectarisme.
Denise Brahimi

« LES FILLES DU PRESIDENT » de Ahmed TIAB, Editions Elans Sud 2025

Nous suivons depuis des années l’écriture d’Ahmed TIAB dans son genre de prédilection, le roman policier (ICI ou encore ICI ). Ce livre ouvre sur une autre forme d’écriture, entre roman historique contemporain et livre féministe, écrit à la première personne par un personnage féminin.
Meriem, veuve mal consolée du décès de son mari, se lance dans une sorte de tour d’Algérie, dans la 505 break que lui a léguée son défunt époux, et que ses deux fils ont remise à neuf. Cette voiture est pleine du souvenir du défunt.
Dans sa démarche pour émerger de l’anéantissement causé par la mort récente de son époux, elle a retrouvé une vieille photo d’une petite fille endimanchée, elle-même, dans le salon d’honneur de l’aéroport d’Oran. Elle a fait partie de ces petites princesses systématiquement réquisitionnées pour accueillir des personnalités. Dans son cas ce fut le président Houari Boumediène lors d’une visite à Oran en 1972. Mais avec ce souvenir effacé reviennent aussi ceux des multiples ennuis et tourments que lui valurent cet honneur pendant son enfance, une sorte de syndrome post traumatique que met à jour sa psy, et qui vient se superposer au deuil de son mari.
Elle prend alors la décision d’entreprendre un voyage pour rencontrer un maximum de ces anciennes petites poupées, réquisitionnées pour le prestige national, et constituer un  FLFP, « Front de libération des filles du Président ».
Sur cette base l’auteur nous embarque dans un périple qui décrit aussi bien divers aspects de l’Algérie d’aujourd’hui qu’une plongée dans l’Algérie des années 70/80, parsemé des savoureuses anecdotes et de personnages variés. Elle bénéficie de l’aide de son cousin Younès, colonel à la sécurité militaire, qui lui procure le nom et l’adresse de 10 ex-petites princesses que Mériem va rencontrer, connaître, et dont elle va recueillir le parcours.
Chaque chapitre est intitulé du prénom de l’ex petite princesse, du nom et la date de la personnalité rencontrée. Chaque rencontre fournit l’occasion de découvrir un itinéraire de vie, et une façon particulière que chacune a investie pour la construire. Baya de Tlemcen, (Kossyguine 1971) encore belle, veuve, musicienne mène une vie joyeuse après les concerts de mariage. Anissa de Saïda (Giscard d’Estaing 1975) malheureusement handicapée par un accident mais assistée par un mari aimant. Fadila de Medroussa (Nasser 1970), que le « recruteur » de petites filles a réussi à la longue à épouser pour la laisser rapidement veuve, mais qui a pu ensuite faire carrière d’archéologue, mettant un temps en valeur les vestiges de la région. Louisa d’Alger (Tito 1973), l’ancienne militante kabyle. Zineb de Bou Saada (Khadafi 1973), médecin, investie dans la médecine sociale, qui lui fait connaître Keltoum, à Alger (Arafat 1973), femme de général en retraite, comédien amateur qui donne une représentation de sa « pièce » dans le petit théâtre de sa villa, temple du mauvais goût. Touraya de Bedjaïa (Nina Simone 1969), affaiblie par une sclérose en plaques. Naïma d’Annaba, (Fidel Castro 1972), musulmane traditionaliste, mariée à un ancien dirigeant du FIS, en rupture avec ce parti, ce qui leur valut l’incendie de leur maison et le décès de leur petite fille. Ils s’occupent depuis plusieurs années d’entraide dans un bidonville d’une grande pauvreté.
C’est après la rencontre avec ce couple pieux qu’elle doit se confronter au vol de sa voiture, et la charge de souvenir qu’elle contenait.
Cela vient comme la confirmation du processus de sortie de son deuil. Il lui faudra encore prendre sur elle, avec l’aide de ses deux garçons pour mener à bien le projet d’exposition conçu pendant le périple, portraits des personnes rencontrées, photos des petites filles, mais aussi les paysages traversés, une sorte d’évocation en 3D de cette belle Algérie.
L’exposition est inaugurée à Oran, en présence de toutes les ex-petites filles que l’ancien général a généreusement invitées pour l’occasion. C’est alors le lancement de ce Front de Libération des filles du président, qui se donne pour objectif d’en finir avec cette pratique, et surtout d’être un outil d’entraide entre les femmes d’Algérie.
Au fil de la rencontre de ces femmes, mais aussi de maintes péripéties qui ponctuent cette quête, de multiples rencontres, l’auteur décline la situation de la femme en Algérie, et plus largement un portrait du pays, aussi bien de ses paysages, de diverses situations, comme différents types de rapports à l’Islam, de plusieurs situations de misère en plusieurs points du pays.
Mais principalement, pour cet auteur homme, plutôt spécialisé dans la violence du roman policier, dont du reste le personnage-héros récurent est homosexuel, nous trouvons là un beau livre féministe, riche en portraits de femmes, confrontées à un patriarcat multiforme, qui est au final un portrait subjectif et finalement amoureux de son pays d’origine, l’Algérie.

Michel Wilson

« FRAPPER JUSTE » de Sarah Ourahmoune Editions Equateurs avril 2026

Sarah Ourahmoune affiche un parcours remarquable de sportive suivi d’une carrière professionnelle de haut niveau. Championne du monde de boxe en 2008, 10 fois championne de France des moins de 51 kg, 3 fois championne d’Europe, médaille d’argent aux Jeux Olympiques de Rio où elle met fin à sa carrière de boxeuse, elle est la boxeuse française la plus médaillée après 265 combats, un records tant chez les femmes que chez les hommes. Fille de parents immigrés d’Algérie, elle doit à sa mère, native de Hammam Bouhadjar, près d’Oran, le refus d’une éducation qui discrimine filles et garçons, ce qu’elle avait connu dans son enfance. Après le séparation de ses parents, elle déménage avec sa mère et ses frères et sœurs à Aubervilliers où elle met les pieds pour la première fois dans la salle de Saïd. « Qu’est ce qu’elle fait là cette fille », fut la réaction rituelle face à cette gamine de 40 kg. Elle doit vite apprendre à vaincre ces préjugés, y compris ceux de son père et d’un de ses frères.
A faire de son corps un « outil », un « allié »…Vaincre le doute, en faire un levier de vigilance, de concentration plutôt que s’épuiser à le chasser. Et trouver des personnes alliées pour cheminer sur cette voie difficile. Son premier entraîneur, Saïd lui apporte ce précieux appui, « il a nommé ce qui était en train de naître en moi »… Il y a aussi les modèles qui créent la motivation. Pour elle ce fut Marie-José Perec, avant la boxe, et des boxeurs, Laurent Boudouani, « au style propre, fluide, très rapide, qui était la preuve qu’on peut boxer sans brutalité », Norbert Ekassi, Jean-Paul Mendy, Regina Halmich… Il faut aussi apprendre à se nourrir pour adapter son corps aux combats à livrer. Apprendre aussi à se libérer de l’assignation au statut de « femme d’origine algérienne, ayant grandi en banlieue, dans un milieu social modeste ».Cela l’a amenée dans la suite de sa carrière, à accepter des responsabilités qui « collaient » au mieux avec cette étiquette qu’elle a assumée, malgré elle.
Pour vaincre ces assignations, qui interviennent très tôt, à l’école et au collège, la réussite sportive a été un atout pour échapper à la trajectoire de « miskine » à laquelle elle était promise. L’ambition, qui permet de sortir des ces assignations sociales, il lui a fallu la construire avec 10 titres de championne de France, vaincre chaque fois la peut de monter sur le ring. Et la porter encore plus haut quand, jeune maman, et ayant interrompu la compétition, mais pas la boxe, elle décide de se présenter aux Jeux de Rio, malgré les nombreux doutes exprimés par ses proches. Il lui faut se préparer, retrouver sa compétitivité, passer par un nouveau championnat de France, qu’elle remporte. Pour arriver en finales des Jeux Olympiques et perdre un combat épique contre la britannique Nicola Adams.
La suite de sa trajectoire, hors compétition ne la sépare pas de la boxe : elle anime des salles et des programmes, Boxer Inside Club, en direction des jeunes et « Les Puncheuses » à destination des femmes.
Son livre est un témoignage, une leçon de vie mais aussi un enseignement ce que le « noble art » peut apporter comme règles de vie, illustrer pour donner des exemples salutaires. Sa construction est très astucieuse pour y parvenir.
Le premier chapitre est intitulé « Entrer en puissance », et énumère les obstacles à vaincre pour construire son parcours, à la fois, celui particulier de l’auteure, mais aussi celui que lectrices et lecteurs voudront bien y puiser pour se l’approprier.
Le deuxième chapitre, « Combattre », est divisé en 12 rounds, la métaphore du combat de boxe permettant d’évoquer divers stades de l’existence, et les situations auxquelles nous sommes confronté.e.s..
On aimerait citer ces 12 rounds et les situations qu’ils décrivent de façon remarquablement pédagogique. Ce serait céder à la tentation de la paraphrase, et j’ai plutôt envie d’encourager les lectrices et lecteurs de cette petite chronique à se procurer et lire ce petit livre. Voici quelques extraits pour essayer de vous en donner l’envie. Le match retour du championnat du monde des années 70 entre le panaméen destructeur Roberto Duràn et l’inoubliable styliste américain Ray Sugar Leonard. Ce dernier s’est fait battre dans un premier combat, acceptant le corps à corps avec son adversaire. Lors du match revanche l’Américain retrouve sa boxe, et danse autour de son adversaire en se créant des ouvertures lui permettant de le toucher. Au milieu du combat, Duràn lui tourne le dos  « et lâche ces mots devenus mythiques « No màs ! », plus rien ». Cette anecdote illustre le round 3 « Être toujours en mouvement ». Ce que le style de Sarah, acquis auprès de son entraîneur Saïd a appliqué au plus haut point, danser, glisser.. Et aussi occuper le ring, montrer une « autorité silencieuse »… J’aime aussi beaucoup le round 7 « L’échec révèle la force »
Sarah partage avec clarté et lucidité tout ce qu’on peut apprendre de ses échecs, et comment en tirer une force nouvelle.. .
Dans le troisième et dernier chapitre, « Agir », l’auteure délivre un message plus particulièrement destiné à ses lectrices. « Pour avoir du courage, il faut s’encourager…ou avoir la chance d’être encouragée ». Prendre la parole, ce qu’elle donne l’occasion de tester aux jeunes reçus dans sa salle. Et l’écoute, le dialogue, l’autorité bienveillante… Face au sexisme, son programme Les Puncheuses qui allie les enseignements de la boxe, « occuper l’espace », acquérir la confiance en soi en commençant par son corps, apprendre à gérer les confits entre femmes…

Le livre se conclut par des réflexions éclairantes sur le sport féminin, sur le rôle que la pratique et l’éducation sportive peuvent utilement jouer pour l’insertion sociale, pour la santé y compris mentale. Des efforts d’investissement dans ce domaine sont indispensables, bien au-delà de la recherche de performances et de résultats sportifs.

Ce petit livre plein d’enseignements donne à voir une trajectoire sportive et personnelle en tous points admirable et une générosité dans la transmission à saluer.
Championne !

Michel Wilson

« BELLES DE NUIT » Film tunisien de Khadidja Lemkacher 2026

Belles de Nuit : le cri silencieux d’une jeunesse en quête d’avenir

Le film tunisien Belles de Nuit, réalisé par Khadija Lemkacher, est sorti dans les salles tunisiennes le 7 janvier 2026. Après cette sortie, il a été présenté pour la première fois en France le 28 juin 2026 à l’Institut Français de Civilisation Musulmane (IFCM) de Lyon. La projection a été suivie d’un échange d’environ une heure avec le jeune acteur franco-algérien lyonnais Ilyas Kadri, qui interprète le personnage principal du film, Yahia.
Le film s’est déjà distingué sur la scène internationale en remportant, lors du Festival du cinéma et des migrations d’Agadir (Maroc) en 2025.
Belles de Nuit aborde un sujet profondément actuel : celui de la harga, cette traversée clandestine de la Méditerranée entreprise par des milliers de jeunes qui espèrent rejoindre l’Europe. Le film est marqué par une grande sobriété. Les dialogues sont peu nombreux, mais les regards, les silences et les images transmettent une intensité émotionnelle remarquable. Sans tomber dans le pathos, il montre le désespoir, les rêves et les contradictions d’une jeunesse qui cherche une place dans le monde.
Dans un quartier populaire de Tunis, le jeune Yahia grandit dans une famille brisée par le deuil et la précarité. Son père, incarné par Bahri Rahali, noyé dans l’alcool depuis la mort de sa mère, est incapable d’assumer son rôle. C’est auprès de son meilleur ami, interprété par Amir Tlili, petit dealer du quartier, qu’il trouve un semblant de refuge, et c’est lui qui l’entraîne vers le rêve de la harga, convaincu que Lampedusa leur offrira une vie meilleure. Le destin de Yahia bascule lorsqu’une bagarre attire l’attention de Djalloul, interprété par Younes Megri, propriétaire d’une petite salle de boxe qu’il entretient avec passion aux côtés de Rocky, incarnée par Fatma Ben Saïdane. Percevant en lui un potentiel brut, il lui propose une autre voie. À force de travail et de persévérance, Yahia remporte le championnat de Tunisie, mais l’appel du départ reste le plus fort. Avec leurs économies, les deux amis confient leur sort à un passeur surnommé Lampedusa, interprété par Moez Toumi. La traversée tourne rapidement au cauchemar…
L’un des aspects les plus marquants du film réside dans son travail sur les symboles. Quatre éléments reviennent tout au long du récit et donnent une profondeur supplémentaire à l’histoire.
Le premier est celui de la sirène. Tout au long du film, un symbole hante le récit : la sirène, peinte sur le mur de la chambre de Yahia, tatouée sur son bras, présente dans ses rêves, personnification silencieuse d’une mort silencieuse qui accompagne les jeunes disparus en mer et transforme leurs rêves d’avenir en tragédie.
Le deuxième symbole est celui des belles de nuit, ces fleurs qui donnent leur titre au film. Elles poussent sur une colline que Yahia nettoie avec soin afin de les préserver. C’est également à cet endroit qu’il rencontre Djalloul pour la première fois, et c’est là encore que son corps sera finalement enterré. Lors de l’échange avec le public, Ilyas Kadri expliquait que ces fleurs sont belles malgré la rudesse de la terre où elles poussent. Elles représentent cette jeunesse maghrébine qui naît dans des conditions difficiles mais qui possède malgré tout la capacité de s’épanouir, si elle en a la possibilité. Leur beauté contraste avec la misère du quartier et rappelle que, derrière chaque jeune confronté à la précarité, se cache un potentiel immense.
La boxe constitue un troisième symbole essentiel. Ce sport ne représente pas seulement une activité physique : il incarne le combat quotidien que doivent mener ces jeunes pour conserver leur dignité, trouver leur place et espérer un avenir meilleur. Grâce à Djalloul, Yahia découvre une autre voie que celle de la délinquance et de la fuite.
Enfin, le film met en lumière le poids de l’entourage. L’amitié entre Yahia et son meilleur ami est sincère, mais elle illustre aussi l’influence que peuvent avoir certaines fréquentations. Son ami, déjà engagé dans le trafic de drogue et convaincu que seule la traversée clandestine pourra les sauver, entraîne progressivement Yahia dans cette logique. Le film montre ainsi que les choix individuels sont souvent le résultat d’un environnement social marqué par la précarité, le manque d’opportunités et le désespoir. À travers ces différents symboles, Belles de Nuit raconte le destin d’une jeunesse qui lutte pour exister. Une jeunesse qui rêve, qui combat, qui tente de s’élever malgré les obstacles, mais qui se retrouve trop souvent confrontée à des réalités plus fortes qu’elle. Un dialogue du film résume particulièrement bien cette réflexion. Un dialogue qui oppose Djalloul au passeur. Ancien pêcheur, Djalloul explique que la Méditerranée représentait autrefois la vie et qu’elle est devenue, à cause des passeurs, un immense cimetière. Le passeur lui répond avec cynisme qu’il ne transporte pas des jeunes hautement qualifiés, mais des jeunes qui n’ont déjà plus d’avenir, des jeunes qui, selon lui, sont « morts » avant même d’embarquer. Cette réplique est d’une violence extrême, car elle traduit la déshumanisation de toute une génération.
Pourtant, le film montre une réalité plus complexe. Yahia n’est pas un jeune délinquant sans avenir. Il est travailleur, respectueux, passionné de boxe et parvient même à devenir champion national. Malgré cela, les difficultés familiales, la solitude, la pauvreté et l’absence de perspectives lui font croire que son seul espoir se trouve de l’autre côté de la Méditerranée. Quant à son meilleur ami, son parcours illustre celui d’un jeune déjà brisé par son environnement, persuadé que l’exil est la seule issue possible. Le film nous laisse pourtant croire que d’autres chemins restent envisageables. D’une part, la boxe représente pour Yahia une possibilité de construire un avenir différent, notamment grâce à son talent le coach Djalloul était très optimiste concernant son avenir. D’autre part, une scène montre les deux amis parcourant la ville à moto avant de s’asseoir en silence, tandis que l’adhan, appel à la prière, de la mosquée résonne en arrière-plan. Ce moment nous laisse croire à la possibilité d’un retour vers la religion islamique. Pourtant, ces voies ne sont finalement pas empruntées. Tout se passe comme si la harga constituait, dès le départ, leur seul horizon possible, reléguant toutes les autres perspectives au second plan. Le film montre ainsi que, pour beaucoup de jeunes, la harga apparaît comme la réponse à toutes les souffrances : à la pauvreté, au chômage, aux conflits familiaux, à l’absence d’avenir, ou à un avenir qu’ils jugent insatisfaisant. Pourtant, cette illusion occulte une autre réalité : même lorsque la traversée réussit, les difficultés ne disparaissent pas. L’arrivée en Europe ne signifie pas nécessairement une vie meilleure. Entre précarité, isolement, obstacles administratifs et discriminations, beaucoup découvrent une réalité bien différente de celle qu’ils avaient imaginée.
Enfin, il est intéressant de souligner que le rôle principal est interprété par Ilyas Kadri, jeune acteur franco-algérien originaire de Lyon. Lors de la rencontre organisée à l’IFCM, il rappelait que le message du film dépasse largement les frontières tunisiennes. Cette histoire concerne l’ensemble du Maghreb, mais aussi toutes les sociétés confrontées au désespoir et au mécontentement d’une jeunesse qui ne voit pas d’avenir chez elle.
Par son réalisme, sa sobriété et la puissance de ses symboles, Belles de Nuit est un film profondément humain. Il ne cherche ni à justifier ni à condamner la migration clandestine, mais à en révéler toute la complexité. En refusant un discours univoque, il laisse au spectateur le soin de construire sa propre lecture, entre espoir, désillusion et quête de dignité.

Radeh BARHOUMI

 

 

  • Mercredi 23 septembre, à 19h l’écrivaine lyonnaise Yamna Salhi, membre de Coup de Soleil, auteure de « Cher Dieu » aux éditions Chèvrefeuilles Etoilées rencontrera ses lecteurs et lectrices, actuels et futurs, à la Librairie Terre des Livres 86 rue de Marseille Lyon 7ème

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