Lettre culturelle franco-maghrébine #77

Editorial
Commençons par les remerciements qui sont dus à Paola Scuccimarra , volontaire en service civique  dont la présence et l’aide ne cessent d’être précieuses  à Coup de Soleil depuis de mois. Cette Lettre ne lui doit pas moins que deux articles, témoignant de sa compétence multiple : l’un porte le cinéma, il s’agit du film tunisien de Mehdi Hmili « Amel et les fauves » et l’autre sur les arts plastiques, à partir d’une exposition de Nasreddine Bennacer présentée par la galerie Regard Sud sous le titre « Avant l’écume des vagues ».
S’agissant de cinéma, nous attirons l’attention sur un film très émouvant et précieux historiquement, « Revenir à Montluc » qui se situe, à partir d’un exemple particulier, dans la suite d’un livre dont nous avons parlé précédemment (Lettre 73 ) et qui s’est trouvé au cœur de l’actualité au moment où l’on vient de célébrer la mémoire du 8 mai 1945, jour où l’Allemagne nazie a capitulé.
C’est d’autres moments et d’autres personnages de l’histoire lyonnaise qu’on trouve dans le livre très récent d’Omar Hallouche, « Eclats de silence » qui voudrait donner rétrospectivement la parole à des inconnus restés silencieux leur vie durant.
Comme c’est à peu près le cas pour chaque lettre, celle-ci propose à votre lecture deux livres consacrés  soit à la relation entre la France et l’Algérie et montre ce qu’il en a été de la désobéissance dans l’armée française à l’époque de la guerre,  soit aux problèmes de l’Algérie après l’indépendance, et analyse  (pour d’autres pays aussi bien) ce qu’il en est de la relation entre l’Etat-Nation et les minorités qui s’y trouvent incluses
Même si ce n’est que par un note d’information, nous espérons faire apprécier un artiste , Hamid Tibouchi, assez proche de Coup de Soleil pour que certains d’entre vous le connaissent depuis longtemps déjà.
Comme la création de bandes dessinées sur l’Algérie est toujours active, Michel Wilson commente la dernière œuvre de Jacques Ferrandez, auteur qui sera d’ailleurs reçu à Lyon le 10 juin, avec participation de notre association.
Et enfin, pour la bonne bouche , nous vous proposons une brève incursion  dans un domaine jusque là ignoré de la Lettre, celui des saveurs, les crèmes glacées étant  rendues plus délectables par l’imminence de l’été.
Denise Brahimi

 

 

 

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“ECLATS DE SILENCE” par Omar Hallouche, éditions Libel, 2023

L’intention de ce livre est très explicite : son auteur y donne la parole à des gens qui ne l’ont jamais eue leur vie durant, et c’est contre l’injustice de ce silence qu’il publie aujourd’hui ce qu’il appelle des « éclats », un mot qui dit beaucoup plus que s’il s’agissait seulement de fragments prélevés sur des entretiens. Ceux- ci ont réellement eu lieu, il y a pour la plupart une vingtaine d’années alors qu’Omar Hallouche , fuyant l’Algérie de la décennie noire, était venu s’installer à Lyon. Il y a dirigé un programme d’éducation sanitaire auprès de travailleurs migrants, notamment dans les foyers qui les hébergeaient et qui ont parfois été leur dernière demeure. A Vaulx-en-Velin et dans le quartier de la Guillotière, il a recueilli les paroles de migrants sur la possibilité ou non de transmettre leur histoire migratoire à leurs enfants.
Cependant l’auteur n’a pas choisi pour son livre l’apparence scientifique, en tout cas codée, que beaucoup d’anthropologues ou sociologues donnent à leurs écrits, les inscrivant ainsi dans la catégorie des sciences humaines qui s’est beaucoup développée dans la deuxième moitié du siècle dernier. C’est en cela qu’il est original et d’une originalité peu facile à qualifier, comme on s’en rend compte dès la couverture du livre, où figurent plusieurs strophes ou fragments poétiques de l’auteur ; n’en prenons que deux vers qui auraient pu être le titre ou le sous-titre de l’ensemble :
« Frêles passerelles
Pour de furtives paroles ».
Les « éclats de paroles » qui émaillent son livre décrivent factuellement la dureté de la vie des immigrés mais au-delà, ils disent en creux le silence, la solitude, l’invisibilité, les frustrations. Et c’est surtout cela qui suscite l’émotion.

De ce livre, on perçoit assez vite ce qu’on pourrait appeler la complexité du ton, le ton étant ici la manière dont il s’adresse à ses lecteurs et ce qu’il met en œuvre pour parvenir à les toucher. Complexité veut dire au moins deux appartenances qu’il vaut mieux considérer comme complémentaires plutôt que contradictoires. Il est certain qu’Omar Hallouche a beaucoup lu sur cette question des travailleurs migrants en France, principalement ceux qui sont venus du Maghreb (mais pas que) et pour l’essentiel ceux de la première génération, arrivés entre la fin de la deuxième guerre mondiale et le début des années 60. Non seulement il ne s’en cache pas mais on pourrait aller jusqu’à dire qu’il revendique pour maître un chercheur d’origine algérienne et proche de Pierre Bourdieu, Abdelmalek Sayad, (1933-1998) qui a consacré l’essentiel son œuvre à la vie des travailleurs algériens immigrés. Omar Hallouche ne cache pas non plus l’importance qu’a eue pour lui un livre qui comme le sien est à la fois littéraire et sociologique, celui du Marocain Tahar ben Jelloun, qui s’intitule « La plus haute des solitudes » (1977) consacré à la misère à la fois physique et affective des expatriés venus en France pour y vendre leur force de travail.
Pourtant le livre ne se borne pas à être une description ou à développer une pensée
logique et démonstrative. Il est divisé en une dizaine de courts chapitres, faits eux-mêmes de sous-parties très courtes, dont chacune comporte en moyenne une page et demie. Le plus important semble avoir été pour l’auteur de leur garder la forme et le caractère de ce qu’il appelle des éclats : surgissement soudains, très brefs qui sans doute ne comportent rien de sensationnel mais donnent pourtant le sentiment qu’on est pris par surprise et atteint affectivement. Les mots rapportés ne visent pas vraiment à faire le portrait de personnages, ils donnent pourtant à entendre des paroles singulières, celles de l’homme qui disparaît après une seule rencontre ou au contraire celles de Mohammed G. qui a inspiré l’auteur 11 de ses textes) car il fait bien plus que décrire son parcours migratoire, c’est un penseur conscient de certains problèmes qui agitent la société française notamment sur la question de l’émigration. Cette diversité à chaque fois surprend et fait avancer la réflexion.

A quoi on peut ajouter que le livre comporte une sorte de chronologie interne, où l’on distingue assez clairement, à force d’apports successifs, une première d’une deuxième génération, la deuxième renvoyant d’ailleurs à la première par l’effet d’une comparaison à peu près constante à laquelle se livrent les plus anciens : pour le dire très vite, toutes les valeurs qu’ils croyaient devoir défendre, celles du patriarcat traditionnel de leurs parents, leur paraissent en voie d’effondrement, d’une manière déjà irréversible. Et les faits sont si patents qu’on ne saurait leur dire le contraire même s’il est évident qu’il y a aussi des aspects positifs à cette évolution Mais elle a été si rapide qu’on peut la dire brutale et comprendre qu’ils la ressentent ainsi.
Ce vers quoi s’oriente la situation actuelle ne fait pas partie du projet du livre, c’est à peine si les sociologues du présent arrivent à en saisir le rythme ; ce à quoi s’emploie « Eclats de silence » est à réparer des manques non sans savoir qu’il est impossible de revenir sur certaines vies. La tristesse vient de cet irréparable, on espère cependant que certains des transplantés qui prennent ici brièvement la parole ont été contents de pouvoir le faire alors qu’ils étaient, et c’est bien le pire, résignés au silence.
Denise Brahimi

“DESOBEIR EN GUERRE D’ALGERIE, LA CRISE DE L’AUTORITE DANS L’ARMEE FRANCAISE” par Marius Loris Rodionoff, éditions du Seuil, avril 2023
On trouve dans ce livre nombre de faits déjà connus, que ce soit dans la hiérarchie militaire ou parmi les simples soldats de l’armée française, qui comporte alors un nombre important d’appelés ou de rappelés pour faire face à ce qu’on appelait la rébellion. Cependant c’est un fait relativement nouveau de les aborder systématiquement du point de vue de la discipline militaire, en se demandant dans quelle mesure elle est respectée ou pas ; et l‘auteur du livre apporte un sens appréciable de la nuance dans sa réponse à cette question.
Il faut reconstituer sa bibliographie de base car elle n’existe pas en tant que telle, l’auteur ayant évité une présentation purement universitaire non sans avoir consulté pourtant un grand nombre de documents officiels ; mais on constate son grand souci, très légitime (et qui a sans doute été exigé de lui) de respecter l’anonymat des gens dont il parle, sauf évidemment quand il s’agit de personnages célèbres (de la haute hiérarchie militaire) dont les comportements sont par ailleurs connus et appartiennent à l’Histoire.
S’agissant de bibliographie on a vite fait de constater qu’il existe de nos jours et depuis plusieurs années quelques références absolument obligées dès qu’il s’agit de la guerre d’Algérie, en tout cas telle qu’analysée du point de vue français. Nous nous contenterons ici d’évoquer le nom de trois auteur(e)s qui constituent l’équipe de recherche reconnue comme aussi fiable que bien informée. Beaucoup de nos lecteurs connaissent maintenant leurs trois noms, que Marius Loris Rodionoff cite dans ses notes ; il s’agit de Raphaëlle Branche, de Sylvie Thénault et de Tramor Quemeneur dont un titre correspond exactement au sujet traité dans le livre dont nous parlons : « Une guerre sans « non » ? Insoumissions, refus d’obéissance et désertions de soldats français pendant la Guerre d’Algérie (1954-1962) ».
« Désobéir en Guerre d’Algérie » se déroule en 6 chapitres qui suivent à peu près un ordre chronologique, mais obéissent aussi à des regroupements thématiques. Il est d’autant plus important de suivre l’ordre chronologique que la guerre d’Algérie, vue du point de vue de la France et de son histoire militaire, fait suite à d’autres qui ne sont pas de moindres et qui ne peuvent manquer d’être présentes à tous les esprits. Naturellement le grand choc qu’a subi l’armée traditionnelle est celui de 1940, de la défaite certes et aussi de ce coup de force extraordinaire annoncé par l’appel du Général de Gaulle le 18 juin ; inutile de dire que la question de l’obéissance militaire ou plutôt de la désobéissance s’y trouve directement posée, au point d’en constituer l’exemple même et une figure incontournable. M.L.Rodionoff utilise beaucoup pour parler de ces événements et les re-situer dans une histoire de l’armée française un livre qui est dit-il un « témoignage saisissant de la faillite des chefs, livre testamentaire de Marc Bloch intitulé « L’Etrange défaite ». Plus proche encore de la guerre d’Algérie à tous égards (elle lui fait suite immédiatement) est la guerre d’Indochine, dont le souvenir récent ne peut évidemment pas être de bon augure. Certains des rescapés de cette pénible et humiliante défaite sont évoqués par des « appelés » français qui sont frappés par leur décrépitude, alcoolisme notamment.
La guerre d’Indochine ne pouvait manquer d’être vue comme un exemple de guerre contre-révolutionnaire, mais la question en Algérie devient plutôt comment gagner cette guerre, quelles erreurs sont à éviter et à quels procédés nouveaux faut-il recourir. Pour ce qui est des faits eux-mêmes, le livre s’oriente dans deux directions différentes.
La première concerne le comportement des soldats et notamment de ces fameux appelés ou rappelés dont beaucoup ont subi bien à contre-cœur une interminable prolongation de leur service en Algérie. Le mécontentement de la plupart était prévisible et certain, on a pourtant l’impression que les formes ouvertes de révolte contre le commandement sont restées très rares, et qu’il s’agissait plus souvent de formes ou de « techniques de résistance discrètes » notamment à l’égard des petits chefs plutôt que des hautes instances, forcément mal connues. Sans doute les prescriptions données par le Parti communiste francais aux appelés ont-elles joué un rôle (qu’on peut juger criticable). Il n’était pas question selon Maurice Thorez de se dérober à l’appel de l’armée, ni par insoumission ni par désertion, il fallait au contraire y aller mais tâcher de continuer à suivre sur place les directives et lignes de conduite préconisées par le Parti. Et le plus admirable est que certains y sont parvenus !
La deuxième série de faits évoqués par le livre se trouve principalement dans son chapitre 5 « Crise politique et crise de l’autorité dans l’armée. » Il y est question des trois moments les plus importants de cette histoire violente qui s’est jouée en quelques années. Cela commence évidemment avec le 13 mai 1958, puis on voit les soubresauts que traverse l’armée de métier dans les années 1960-1961, jusqu’à ce qu’éclate en avril 1961 le putsch des généraux dont les conséquences seront évidemment considérables y compris après la fin de la guerre.
L’auteur a certainement raison de voir dans certaines mises en cause de l’autorité militaire un prélude aux turbulentes et spectaculaires agressions qui vont éclater en mai-juin 1968.
Denise Brahimi

« ETATS-NATIONS CONTRE MINORITES », publication collective du Forsem, Editions En toutes Lettres, Casablanca 2023, 232 pages, coordonnée par Tahar Khalfoune.

Le titre de ce recueil de huit réflexions sur l’État-nation en rapport avec les minorités dans certains pays de la rive sud de la Mediterranée en indique clairement l’intention principale : entre les deux entités qui s’y trouvent opposées, le choix des auteurs est tout à fait clair, il s’agit de dénoncer l’attitude et le comportement des États-nations qui s’emploient à «minoriser les minorités » si l’on ose dire les choses ainsi. C’est-à-dire que faute de pouvoir les éliminer (du fait de leur importance numérique et de leur combativité), les pouvoirs centraux et centralisateurs (de création souvent récente voire très récente) s’efforcent de limiter le statut qu’ils sont bien obligés de reconnaître aux minorités, à défaut de les admettre à part entière avec toutes les autres composantes de la nation.
Le livre contient des exemples nombreux et variés de minorités développés par plusieurs spécialistes dont les analyses ne portent pas seulement sur les pays du Maghreb, mais plus largement sur d’autres pays qui partagent l’espace du Forsem, ou « Forum de solidarité euroméditerranéenne ». Il y est donc question aussi de la Libye, de l’Egypte, de la Syrie, de la Turquie, de l’Irak et de l’Iran. Pour la Lettre de Coup de Soleil, nous retiendrons de toutes ces études un long article qui est l’œuvre du coordinateur du livre, Tahar Khalfoune, spécialiste de droit public algérien ; il ne manque pas de rendre hommage au début du livre à l’historien Gilbert Meynier membre fondateur du Forsem disparu en 2017 et que beaucoup d’adhérents à Coup de Soleil connaissaient bien.
Les articles réunis dans ce livre ont été conçus depuis une dizaine d’années et certains ont fait l’objet d’un séminaire organisé par le Forsem en avril 2014. Reste que la synthèse proposée par Tahar Khalfoune reflète une préoccupation constante, multinationale mais aussi réactivée chez lui au fil des années et des mois par la façon dont l’Algérie en tant qu’Etat-nation gère la question berbère et plus spécialement ses rapports avec la Kabylie (qu’on peine à considérer comme une minorité !). Il est évident que tous les faits concernant cette région sont extrêmement présents à l’arrière-plan et même à l’avant-plan des analyses de Tahar Khalfoune, qui s’appuie beaucoup sur l’histoire, remontant à la période coloniale et au XIXème siècle, mais principalement à ce qui s’est passé depuis 1962. Son objet le plus urgent est de faire apparaître les attendus et présupposés, d’ailleurs tout à fait explicites, de l’Etat-nation algérien tel qu’il fonctionne tant bien que mal, mais toujours dans le même sens depuis une soixantaine d’années.
Le travail ici entrepris implique en effet de rechercher les origines du mot et de l’idée de nation dans le contexte euroméditerranéen qui est celui du Forsem. On ne peut que résumer très sommairement ce qu’il faut lire au contraire avec beaucoup d’attention pour profiter de tout un travail aux résultats parfois inattendus (par exemple sur les liens entre le nationalisme arabe et un certain nationalisme allemand, appelé national- socialisme à partir des années 30 du siècle dernier)
On découvre alors que la pensée du XIXème siècle a vécu non pas sur une, mais sur deux idées de ce qu’est une nation (ou de ce qu’elle devrait être) selon sa définition à la française ou à l’allemande. Il faut revenir au titre de la longue étude proposée par Tahar Khalfoune : « D’une approche organique à une conception citoyenne de la nation », pour commenter les deux termes opposés, étant entendu que le choix vivement souhaité est celui qu’indique la seconde formule et qui comporte le mot « citoyen ».
La conception organique veut dire que l’appartenance à une nation ne peut se faire qu’à travers trois conditions indispensables, l’ethnicité (=la race), la langue (unique) et la religion. On voit bien que ces termes visent à l’exclusion des minorités, par exemple celles qui en Algérie sont d’origine berbère et non arabe ; ou encore celles qui parlent d’autres variantes de tamazigh (berbère) et parfois pas du tout l’arabe alors que celui-ci est considéré comme la seule langue officielle jusqu’à la révision constitutionnelle de 2016 qui a doté tamazight du même statut ; et naturellement pour ce qui est de la religion, en Algérie ce ne peut être que l’islam, ce qui exclut de fait de la nation et de la nationalité Juifs et Chrétiens. Cette position est soutenue par les « Ulémas » qui en ont fait leur cheval de bataille et mot d’ordre exclusif. Ils sont docteurs de la loi musulmane et s’octroient le double rôle de théologiens et de juristes.
L’autre position qu’on pourrait appeler la conception citoyenne (française) et qui remonte au XIXeme siècle considère que l’accès à la citoyenneté, au sein d’une nation, ne repose pas sur des déterminismes comme ceux dont on vient de parler précédemment, mais sur des formes d’adhésion personnelles et libres, évidemment consignées par la loi, elle-même cautionnée par l’État – mais ce n’est pas celui-ci qui prend les décisions et les impose de façon unitaire et autoritaire.
Dans les développements actuels de cette deuxième position, on voit apparaître une notion utilisée par Tahar Khalfoune dans sa conclusion qui s’intitule « Pour en finir avec les approches jacobines ». On sait que le jacobinisme est une forte tendance à la centralisation, par laquelle la Révolution française de 1789 a vu un moyen de lutter contre les féodalismes locaux. Mais le moins qu’on puisse dire est que les exigences des gens actuellement minorés par leur Etat-nation ne sont nullement celles des chefs révolutionnaires français en 1789-92. Le jacobinisme est une violence politique qui n’est pas sans lien avec la Terreur. Les minorités actuelles souhaitent en revanche la reconnaissance de la pluralité dans la tolérance réciproque.
Denise Brahimi

« SUITES ALGERIENNES 1962-2019 Seconde partie» de Jacques Ferrandez Editions Casterman 2023

Jacques Ferrandez interviendra à l’Hôtel de Ville de Lyon samedi 10 juin à 14h, dans un partenariat entre la Librairie La BD de Lyon et notre association.

Peut-être Jacques Ferrandez nous a-t-il livré là son ultime épisode d’une saga débutée en 1994 pour la date d’édition, le 24 mars 1836 pour le début de l’histoire. A moins que le personnage de Nour, que Paul-Yanis cherche en vain, n’ouvre la piste à un prochain épisode?

Il a donné ses traits au personnage de Paul-Yanis Alban, désormais sexagénaire lors de son séjour en Algérie le 1er et le 2 novembre 2019, débuté lors de l’album précédent. Comme une forme de convergence entre l’auteur et son dernier héros, et à travers lui toute cette longue histoire.
Ce personnage, né des amours du capitaine Octave Alban, pied-noir, et de Samia, la fille du Djebel Amour porte donc en lui cette forme de fusion que persiste à être l’Algérie d’aujourd’hui.
Au fil de ses 12 albums, l’auteur a tressé un formidable entrelacs de destins tous impliqués à des titres divers dans les soubresauts de cette histoire franco-algérienne. Certains de ces personnages incarnent les diverses postures dans lesquelles se sont trouvées toutes les personnes qui ont été mêlées à cette longue histoire, insoumis, pieds rouges, soutiens de l’indépendance, pieds-noirs proches ou opposés à l’OAS, militaires aux différentes options, côté français, et combattants du FLN, de l’intérieur ou de l’armée des frontière, harkis, et plus tard, membres des réseaux islamistes, côté algérien. Et au fil de l’histoire, et c’est particulièrement vrai dans ce dernier album, des personnages aux trajectoires inimaginables, dont le parcours recoupe des rumeurs plus ou moins fondées dont l’imaginaire algérien est friand. Citons les généraux Bouzid et Salihafa, des services spéciaux, qui se révèlent être des personnages rencontrés plus tôt dans la saga, aux parcours tourmentés. Le personnage de Salihafa fait un peu penser à celui de Tombeza, dans le roman éponyme de rachid Mimouni.
Le général Bouzid a été marié après l’indépendance avec une militante révolutionnaire française, Mathilde, qui est partie vivre d’autres aventures avec des militants maoïstes révolutionnaires, en laissant son fils, Hakim, devenu militant islamiste…
Mathilde, que rencontre Paul-Yanis, lui narre ses désillusions progressives face à l’évolution de la politique algérienne entre 1962 et 1969, et notamment la montée d’un antisémitisme de plus en plus affiché, ainsi que la mise à l’écart de l’ensemble des femmes algériennes.
« Dans chaque homme, il y a toujours deux hommes, et le plus vrai, c’est l’autre ». Cette formule de Borges, reprise par Kamel Daoud dans la préface de l’album, est particulièrement mise en œuvre par Ferrandez, dont nombre de personnages ont deux faces, deux appartenances, souvent écartelées entre Algérie et France.
Ajoutons à ces personnages de fiction souvent inspirés de personnages réels des rencontres régulières avec des personnes ayant existé qui jalonnent l’univers de ces 12 albums . On peut citer notamment pour ce dernier récit le poète Momo de la Casbah, déjà croisé dans le passé, l’humoriste Fellag, et « L’Ecrivain », Rachid Mimouni, mort en 1995, dont Ferrandez prolonge l’existence jusqu’à aujourd’hui, ce que le lecteur qui aime cet auteur magnifique, ressent avec un pincement au cœur. L’auteur met dans la bouche de Mimouni, incarnation de l’hommage qui est fait aux écrivains continuant à œuvrer en Algérie, des propos somme toute optimistes quant aux suites attendues du hirak “Il est temps enfin de recouvrer notre indépendance”. Un optimisme qu’on a peine à trouver dans l’œuvre abondante de l’écrivain.

Ces rencontres sont chaque fois l’occasion de développements et d’analyses sur la situation et sur l’identité algériennes.
Comme toujours, les références historiques sont soigneusement contrôlées, mais Ferrandez ne se prive pas de broder autour de faits historiques pas complètement avérés, comme la démarche des services spéciaux algériens auprès de leurs homologues étatsuniens pour les prévenir de la possibilité d’un attentat aérien en 2001. Le général Salihafa, à qui est attribuée cette démarche va perdre la vie dans les Twin Towers ! Comme le rappelle Kamel Daoud « Quand la légende, reprise ici, du général Toufik avertissant les Etats-Unis sur l’imminence des attentats du 11 septembre 2001 circula, personne ne la moqua : en Algérie, on est en avance sur la mort, en retard sur la naissance ».
Cette façon ingénieuse de mêler histoire et fiction, personnages imaginaires, personnages inspirés de parcours réels et personnages ayant existé, voir même historiques, est représentative du talent de Ferrandez, et du succès de son œuvre. Il donne vie à cette longue et difficile coexistence entre la France et l’Algérie, illustre les multiples drames individuels et collectifs qui l’ont ponctuée.
Et si le récit tient en haleine, il faut aussi évoquer le dessin, réaliste et classique, qui le soutient et l’amplifie, avec parfois de belles représentations de paysages urbains ou ruraux. Ce dernier ouvrage fait peut-être un peu moins que par le passé la place à des images de grand format où l’auteur donne pleine mesure à son talent, en même temps que du souffle dans le récit. Peut-être est-ce lié cette fois au fait qu’il faut faire place à plus de texte pour alimenter un récit plus explicatif, beaucoup de clés devant être données pour conclure une longue histoire…
Plus que jamais cette Suite algérienne a tout ce qui permet de captiver ses lectrices et lecteurs, mais aussi va prendre toute sa place dans les centres de documentation des établissements scolaires où l’œuvre de Ferrandez (comme bien d’autres BD sur l’histoire de l’Algérie) est un très efficace support pour renforcer l’enseignement des professeurs.

Michel Wilson

Note d’information :
Nous avons plaisir à vous signaler une parution à La Maison de la poésie Rhône-Alpes (Saint-Martin d’Hères) spécialisée dans la poésie contemporaine.
Il s’agit, dans la petite collection “Zeste”, du livre de Hamid Tibouchi, « Des traces de riens », recueil de textes courts et en même temps carnet de dessins, introuvable ailleurs que chez Pierre Vieuguet, animateur de la revue “Bacchanales”
dont le dernier numéro, sur le thème “Désobéissances”, contient cinq poèmes inédits d’Hamid Tibouchi

 

« AVANT L’ECUME DES VAGUES » Exposition de Nasreddine Bennacer, Galerie Regard Sud Lyon

L’écume de mer est provoquée par un vent violent, qui forme cette mousse, au gré du roulement des vagues. « Avant l’écume des vagues », titre de l’exposition de Nasreddine Bennacer sur l’immigration, est très parlant. L’immigré est celui qui voit ses racines balayées par un vent violent et qui baigne dans un entre-deux instable et aqueux. Arrivé à bon port, il est aussi vulnérable que la mousse de l’écume. Notre artiste, né en Algérie, a traversé la mer Méditerranée dans les années 90 pour rejoindre la France. L’adverbe « avant » place l’exposition sous l’égide du temps. L’œuvre « Sans titre », figurant une tour, porte elle-même la marque du temps puisqu’elle est composée de pastel, d’encre et de poudre de métal. Cet effet corrosif de l’oxygène sur le fer, on peut aisément le rapporter au migrant, qui voit ses rêves se déliter sur la terre d’accueil, au gré des saisons. Le temps, principe vivant que rien ne retient, fait d’autant plus sentir notre propre immobilité. Le pastel confère un effet déteint à l’œuvre, usée par le temps. A peine formulé, le rêve s’effrite déjà, comme cette tour aux allures de ruine. Les contours s’estompent, montrant l’incertitude d’espoirs-mirages. Matière impalpable de cette œuvre dont on se demande presque s’il ne s’agit pas d’une hallucination.
La représentation est plutôt économique : une fraction de ciel et de tour, qui déchirent l’espace en deux. On pense à la fracture identitaire profonde qu’induit la migration. On pense aussi à la fraction de mer, qui s’étend à perte de vue, dans un entre-deux dépourvu de temps, lors des traversées migratoires. La circularité et l’infinitude du chemin qui contourne la tour, donne à voir l’aspect ingrat, laborieux, décourageant, d’une traversée à risque dont la destination est douteuse. Les routes se croisent et se décroisent, comme ses bateaux de migrants dont le point de carrefour est la Méditerranée. Paradoxalement, l’absence de limites en devient étouffant. Le sommet de la tour s’érige comme un monstre inatteignable. Elle illustre le rapport disproportionné entre nos chimères et la réalité. Les rêves, hors de portée, n’ouvrent aucune perspective d’avenir. Le tragique demeure dans l’illusion d’un ailleurs meilleur, jeu de l’esprit assez fort pour être le moteur d’un départ vers l’inconnu. Le rouge ardent, en même temps qu’il réchauffe l’œuvre, est apocalyptique. Tel une coulée de lave, les désirs brûlant, déchirent le quotidien. On distingue même cette plaie ardente, au sein de la peinture. La tour, couleur de cendre, mortifère, symbolise l’extinction progressive de sa propre culture. Tragédie d’un rêve qui a la durée de vie d’une étincelle.
Dans la genèse, il est écrit que les hommes construisent la Tour de Babel afin de « se faire un nom ». L’espoir d’atteindre un but infiniment éloigné est motivé par le désir d’exister, de voir enfin son humanité honorée. La Tour de Babel est aussi symbole de la division des civilisations, Dieu inventant les langues pour désunir les hommes, coupables d’hubris car ils ont voulu toucher le ciel par cette construction purement humaine. Les rêves dépassent dangereusement les frontières et les cultures. La migration pose la question de l’autre rive : existe-elle réellement ou n’est-ce qu’un mirage ? En tout cas, croire à cette autre rive est existentiel pour incarner l’espoir. Force est de constater que le panorama donnant sur l’autre rive est aussi étriqué que ces espèces de meurtrières, qui font le tour de l’édifice. Le noir charbon bouche toute perspective : que ce soit ce paysage obscur que l’on perçoit par les meurtrières, ou le sommet de la tour, tunnel cloisonné. La base fantomatique de la construction questionne les repères qui motivent la traversée. Le migrant navigue de l’incertain à l’incertain, structure bancale à l’image de la tour. L’épisode biblique, surgissant au sein de l’exposition est caractéristique du choc de cultures, du monde hétérogène dans lequel le migrant tente de se nicher, comme le suggère la phrase biblique « l’Eternel dispersa [les hommes] sur la face de la terre ». Lorsque nous avons demandé à l’artiste sa technique pour établir la poudre de métal, il a lui-même fait ce geste de dispersion du bout des doigts… dispersion qui ne tient qu’à un fil.

Ce triptyque appartient à un ensemble d’œuvres de Nasreddine Bennacer dont le titre est « Je respire sous l’eau », 2020. Il s’agit de l’histoire d’un migrant syrien, mort noyé, dont on a retrouvé le corps échoué sur la plage. Il a écrit une lettre d’Adieu à sa maman qui inspire l’œuvre. Les trois panneaux, lus de gauche à droite, figurent le passé, le présent et l’avenir.
La lettre, recopiée dans sa langue originelle, s’efface progressivement, de même que les racines culturelles s’estompent avec le temps. Les rêves se noient, vague après vague, ne laissant qu’une trace d’écume comme le suggère le dernier panneau. Ecume, ou nuages de mots, dans lesquelles naviguent les oiseaux. Cette ribambelle d’oiseaux montre qu’il n’y a pas qu’un seul homme derrière le rêve du migrant, mais aussi les espoirs de toute une famille. La lettre s’adresse au frère, à la sœur, à la femme, à la mère. Il se désole d’avoir construit une « maison de l’illusion », de ne pas pouvoir rembourser les frais de voyage, ou permettre à son frère de se divertir un peu avant l’obtention de son diplôme. L’homme s’excuse de s’être noyé. Situation paradoxale dans laquelle nous plonge un monde injuste.
La diversité des oiseaux pourrait symboliser les effets variés de la migration sur chacun : aussi voit-on un oiseau de plomb, au centre du deuxième panneaux, alors que le suivant a une attitude plus légère. Plus globalement, la légèreté des oiseaux migrateurs qui volent en formation en V, véhicule une étrange impression de gravité : le petit peuple se dirige progressivement vers la terre, à l’image d’une vie qui décline, ou encore de rêves qui perdent de leur hauteur. Ou, peut-être, ces oiseaux désirent-ils être plus proches de la terre, ne plus avoir à vivre le risque. Cet apprentissage découle de l’expérience d’un migrant syrien, qui semble être le dernier oiseau de la danse. Si on lit l’œuvre à l’aune du temps, ce même oiseau migrateur laisse un héritage aux générations futures. Les caractères arabes s’effacent pour se fondre dans la grande histoire des migrants, une tragédie parmi une autre. Une histoire singulière qui embrasse le grand courant de la vie, et s’érige comme une leçon sur les conditions dramatiques des traversées. Les mots du noyé même résonnent, refrain impérissable qui appelle au changement politique : « Rassurez-vous autorité de demandeurs d’asile je ne serai pas un fardeau pour vous. Merci ô mer, qui nous a accueillie sans visa ni passeport, merci pour les poissons qui partageront ma chair sans me poser de question sur ma religion ou mon affiliation politique. »

Paola Scuccimara

“AMEL ET LES FAUVES”, film tunisien de Mehdi Hmili , 2023

Son film, Mehdi Hmili l’a voulu tel « un cri dans la nuit », bouleversant. Le spectateur reçoit des images crues en pleine face, comme un coup de poing, mais ces scènes criantes de vérité prennent sens en tant qu’elles décillent les yeux pour montrer ce qui est. C’est l’histoire de sa mère et la sienne que le réalisateur nous raconte dans une nudité et une authenticité courageuse. La violence devient magique : elle transforme les mentalités en brisant l’armure de l’indifférence pour éveiller l’empathie et l’humanité du spectateur. Le réalisateur plante le décor de son histoire dans une Tunisie post-révolutionnaire où la loi du plus riche et du plus fort l’emporte. Moumen, rêve d’intégrer le club de foot de l’Espérance de Tunis. Sa mère, Amel, ouvrière dans l’industrie de chaussures Soprotic, est engagée dans une démarche sacrificielle pour son fils. La caméra, au plus près des corps, nous montre que c’est dans l’intime et le détail que les liens se saisissent. La douche donne à voir la relation fusionnelle mère-fils, quand Amel frotte le dos de son fils, mais c’est aussi un lieu de refuge pour Moumen, stratégie d’évitement lorsque son père rentre ivre et se dispute avec sa mère.

Dans un système où l’ascenseur social fonctionne sur la trahison de soi, Amel accepte de dîner avec un ami de son patron, qui pourrait permettre la promotion de footballeur de son fils. Profitant de la situation, l’homme abuse d’elle. La police les surprend et condamne Amel pour « outrage et attentat à la pudeur ». La descente aux enfers commence… La période d’emprisonnement d’Amel est délibérément marquée par une ellipse, afin de ne pas mettre l’accent sur l’œuvre de la machine judiciaire. Ragots et gestes diffamatoires vont bon train dans le quartier et poussent le jeune homme à fuir de chez lui. Colère irrépressible d’un enfant, qui n’apprendra la réalité des faits que des années plus tard en retrouvant sa mère. Sortie de prison, Amel se trouve abandonnée par son mari qui ne paye pas les factures, et par une famille bigote. Cette travailleuse irréprochable qui luttait contre les grèves et dénonçait les perturbatrices sort enfin du cadre et entame un périple dans les nuits underground de Tunis pour retrouver Moumen. Mère et fils vivent parallèlement un « voyage au bout de la nuit », la lumière du jour ne voulant pas d’eux, ils vont se réchauffer vers un autre soleil, celui des néons bleus et roses des boîtes de nuits. Moumen perpétue les violences subies comme pour exorciser le mal, animé par un feu à la fois destructeur et purificateur. On pourrait dire qu’il se donne en sacrifice en éprouvant le pire qu’un système injuste peut produire (drogues, prostitution et viols par des hommes, violences physiques données et reçues, soirées débauchées dans des boîtes transgenres…). En se faisant fauve à son tour, la violence comme principe d’action pour prendre sa revanche se vide peu à peu de son sens, et l’ordre se rétablit. Bouc émissaire, donc, il agit comme les héros de tragédies grecques qui délivrent leur famille du fléau.

Cet univers underground et urbain contraste avec certains films traditionnels maghrébins, qui voilent la réalité. En Tunisie, ce film a rencontré un immense succès parmi les jeunes et les femmes. Le premier titre, « Streams », qui signifie « flux », pourrait illustrer le lien affectif mère-fils qui irrigue la trame. En somme, le courage de la femme est mis à l’honneur. Amel tient bon au milieu des prédateurs. Comme une infiltrée, perruque sur le crâne, elle rejoint le monde des cabarets pour survivre, tout en gardant sa dignité. Le magnifique regard face caméra que nous offre l’actrice Afef Ben Mahmoud, avant qu’Amel ne se rende dans la voiture pour échanger des rapports sexuels contre des informations sur son fils, prend à témoin le spectateur, comme pour dire « Regardez ce que vous me faites ». Le regard porté vers l’extérieur insiste sur la déresponsabilisation de cette femme, dont l’humiliation est en fait celle d’une société profondément déséquilibrée. Le gros plan souligne le visage d’Amel, qui ne perd pas son identité, même dans les actes les plus rabaissant. A contrario, Amel se voit dé-visagée dans la scène où elle danse librement, lors d’une soirée avec son amant (aussi actuel patron) et son amie du cabaret. Son corps se meut avec grâce et énergie, comme pour se débarrasser de toute saleté. Le plan coupe la tête de la danseuse, on peut voir son cou se tordre dans une forme de transe, d’hypnose. Unique scène d’amusement et de lâcher prise d’Amel, où la misère, en un bref instant, est presque rendue séduisante. Son amie, interprétée par la chanteuse Zaza figure du mezoued, en Tunisie, clame « Depuis le berceau, jusqu’au tombeau, je suis une étrangère ». Et justement, cette étrangeté est salvatrice, alors que le tourbillon de la danse efface toute histoire.

Dans ce film où le flux des péripéties s’enchaînent, les retrouvailles mère-fils font office de rupture. Un silence profond. Deux êtres étrangers qui se dévisagent, rien ne se dit, peut-être par ce qu’il y aurait trop à dire et que ce serait vain. Ou bien parce que Moumen et Amel se comprennent, ils ont vécu le même « voyage au bout de la nuit ». Cette pudeur, à l’antagonisme des effusions maghrébines, accentue la solennité du moment. Il faudra se réapprendre. Retrouver l’autre, c’est aussi être forcé de se retrouver soi-même et de se raccrocher à la réalité, perdue quelque temps. C’est cette même démarche de réconciliation qui a conduit le réalisateur à faire de sa vie un scénario ficelé, pour sublimer la matière trop brute de sa vie en une œuvre d’art.

Paola Scuccimarra

 

“REVENIR A MONTLUC”, film de Béatrice Dubell, présenté à Lyon en avril-mai 2023. Grand Ensemble 2023

Ce film a pu être vu grâce au Musée Gadagne ou Musée d’histoire de Lyon, où il est en effet tout à fait à sa place, même si l’on peut s’accorder à reconnaître qu’il fait bien autre chose que de rappeler un épisode historique récent, lié à la fois à la ville de Lyon et à la Guerre d’Algérie.
Le personnage principal auquel le film est consacré (bien qu’il ne s’agisse nullement d’un biopic ni d’un hommage à elle consacré) est une personne âgée aujourd’hui de 85 ans mais dont le nom n’est pas pour autant devenu inconnu. Il s’agit de Claudie Duhamel qui a fait partie des réseaux d’aide aux nationalistes algériens alors qu’elle avait tout juste une vingtaine d’années (née en 1937) et qui pour cette raison a passé plus de trois ans de sa vie en prison dans les dernières années de la Guerre d’Algérie et même au-delà puisqu’elle n’a finalement été libérée qu’en décembre 1963, un an et demi après les Accords d’Evian. Elle avait été jugée et condamnée dans un procès du 6 avril 1961 en tant que « porteuse de valises » comme on disait à l’époque, et avait refusé d’invoquer quelque excuse que ce soit, jugeant qu’il n’y avait pas lieu de s’excuser pour des actes qu’elle assumait pleinement.
Elle a été détenue dans la prison de Montluc à Lyon, un lieu bien connu pour son passé encore récent à l’époque , puisque de 1940 à 1944, Montluc avait été utilisé par le régime de Vichy pour interner les résistants et les y fusiller éventuellement— en sorte que Claudie Duhamel avait sous les yeux l’impact des balles qui avaient tué certains d’entre eux ; il est certain que la pensée des résistants de la deuxième guerre mondiale n’a cessé d’être présente pour elle et de la soutenir dans son action. Pour cette continuité entre les deux formes de résistance, on peut se reporter à notre Lettre franco-maghrébine n° 73 qui présente le livre de Marc André  : « Une prison pour mémoire, Montluc de 1944 à nos jours ».
Pour ceux qui souhaitent des lectures plus directement en rapport avec l’histoire de Claudie Duhamel , on ne peut que renvoyer à l’autrice qui est à l’origine du film et qui a publié un article intitulé « Soutiens directs des Lyonnais aux nationalistes algériens » dans un livre édité par Bouchène en 2012 : « Récits des engagements des Lyonnais auprès des Algériens en guerre ».
Le film de Béatrice Dubell est présenté par Grand Ensemble, atelier de cinéma populaire. Ces détails qui insistent sur la difficulté à le voir, au point qu’on soupçonne ici ou là un certain malaise à en assurer la diffusion, contrastent remarquablement avec la simplicité, le naturel et la modestie dont fait preuve Claudie Duhamel telle qu’on la voit et entend pendant toute la durée du film, à son âge actuel.
Loin de vouloir jouer à l’héroïne, elle explique plutôt comment et pourquoi elle a agi comme elle l’a fait et sa simplicité même la rend plus convaincante. Elle ne fait pas l’histoire détaillée des réseaux lyonnais et pas davantage la sienne propre jusqu’au moment où elle abandonne ses études universitaires pour se consacrer à l’action politique qu’elle a choisie délibérément.
De sa vie en prison, elle ne tire pas non plus avantage pour insister sur ce qu’elle a souffert—on en retient au passage quelques détails comme le droit qu’elle avait obtenu de faire un peu de jardinage et de soigner des chats— mais il y a pourtant des épisodes où transparaissent comme malgré elle la gravité et la violence de ce qu’elle a subi : en novembre 1961, elle décide de suivre la grève de la faim lancée par le FLN et c’est sans doute le moment où sa vie même a été le plus en danger ; ceci dit, durant toute sa captivité , la mort n’a jamais été loin. Pour la période de 1959 à 1961, il y a eu à Montluc 11 exécutions capitales de militants du MNA et du FLN : la mort à Montluc n’est pas seulement le souvenir de la Gestapo ! Claudie Duhamel, incarcérée en novembre 1960, était présente au moment de l’exécution de Salah Dehil le 31 janvier 1961.
Les relations de Claudie Duhamel avec la cause algérienne ne s’arrêtent pas au moment (tardif) de sa libération. Le film se termine lorsqu’elle sort de prison. Mais elle va en Algérie peu après, et malgré son habituelle discrétion elle ne peut cacher une partie de ce qu’elle éprouve, notamment lorsqu’elle constate que les Algériennes qui se sont battues pour l’indépendance de leur pays, évidemment au risque de leur vie, n’en sont pas moins renvoyées à leurs foyers, c’est le cas de le dire, et exclues de tout participation à la vie politique sinon formellement. C’est à ces femmes qu’elle pense, non pour gémir sur sa propre déception.
Il faut souhaiter que nombre de gens aient la possibilité ou l’occasion de voir ce film, et n’en soient pas détournés par le conflit entre les mémoires des différentes catégories de victimes qui ont toutes également le droit de revenir à Montluc ou de nous inciter à le faire.
Denise Brahimi

Et toujours ces deux films sur la richesse de la vie associative algérienne que nous vous invitons à visionner.

Utiles
de Bahia Bencheikh-EL-Feggoun

Cliquez ici pour voir le film et le mot de passe utilesjoussour

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entre nos mains

de Leila Saadna

Cliquez ici pour voir le film, puis mot de passe utilesjoussour

Et sa bande-annonce, cliquez ici

 

 

 

 

 

 

 

 

NOTE SUR LE GOÛT (une fois n’est pas coutume)
Serge Bellemain, qui est un ami de Coup de Soleil, s’est installé à Mahdia en Tunisie en tant que « glacier traditionnel ».
Bonne occasion pour La Lettre de faire une petite place aux saveurs qui n’y figurent que trop peu.

Voici une  liste des sorbets qu’il propose et qui devraient faire rêver
les amateurs:
SORBETS DE FRUITS ET DE LEGUMES

ABRICOT

3 AGRUMES-FRAISE

ANANAS

ANANAS-BANANE-ORANGE-PAMPLEMOUSSE

ANONE

BANANE

BANANE-BIGARADE

BANANE-POIRE-PAMPLEMOUSSE

BETTERAVE ROUGE

BETTERAVE ROUGE-FRAISE-MIEL

BIGARADE (ORANGE AMERE)

BIGARADE-FRAISE

BUTTERNUT

CASSIS

CAROTTE-ORANGE-CITRON

CERISE GRIOTTE

CHOCOLAT

CITRON

CITRON-POIRE

COING

FIGUE

FRAISE

FRAMBOISE

FRUIT DE LA PASSION

GINGEMBRE

JUJUBE

KIWI

MANDARINE

MANGUE

MELON

MELON-BANANE

ORANGE

ORANGE-CITRON

ORANGE-FRAISE

PAMPLEMOUSSE

PAPAYE

PASTEQUE

PECHE JAUNE

POIVRON

POIRE

POMME-KIWI

POMME TATIN

POTIRON

PRUNE

QUETSCHE

RHUBARBE

TOMATE

TOMATE-BASILIC

COCKTAIL DE FRUITS DE LA SAISON

COCKTAIL DE FRUITS TOUTES SAISONS

 

 

 

 

 

Si vous souhaitez aider notre association régionale à développer ses actions, vous avez aussi la possibilité de faire un DON, via Hello Asso. Soyez-en remercié.e.s.

Si vous souhaitez vous investir à nos côtés, nous serions heureux d’accueillir votre adhésion. Il vous est possible de le faire en ligne sur notre site via Hello Asso.

 

 

Vous pouvez aussi nous commander notre livre “Algérie à coeur” en envoyant un chèque de 16€, port compris,

chez Michel Wilson 5 rue Auguste Comte 69002 LYON.

 

 

 

Et également vous avez la possibilité de souscrire en ligne sur notre site à l’ultime numéro de la Revue Le Croquant, un hommage à son créateur Michel Cornaton, que nous avons co-édité.

 

Nous souhaitons aussi contribuer à la diffusion du livre posthume de notre cher Abdelhamid LAGHOUATI, poète, artiste plasticien, ami de Jean Sénac et de tant d’autres. Une souscription est ouverte pour commander son livre par la Maison de la Poésie Rhône-Alpes à Saint Martin d’Hères.

SOUSCRIPTION
BON DE COMMANDE
Je commande .. .. .. .. exemplaire(s) de « Entre cri et passion » de Abdelhamid Laghouati.
Je règle par : ☐ chèque bancaire
☐ autre moyen (sauf carte bancaire)
☐ postal
À l’ordre de :
Maison de la Poésie Rhône-Alpes
33 avenue Ambroise Croizat
38400 Saint-Martin-d’Hères
Date : .. .. / .. .. / .. .. Signature :

 

 

 

 

  • Jeudi 8 juin Intervention Mémoires croisées de la guerre d’Algérie avec le collège de Yenne (73) aux Archives départementales de Lyon
  • Samedi 10 et dimanche 11 mai, rencontre à Mareseille des sections de Coup de Soleil, visite de l’exposition sur Baya.
  • Samedi 10 juin, à l’Hôtel de Ville de Lyon, rencontre avec Jacques Ferrandez autour de son dernier album de Suites Algériennes.
  • Jeudi 15 juin, présentation du livre d’Omar Hallouche Eclats de Silence au centre social Bonnefoy de Lyon 
  •  Vendredi 16 juin, soirée Maghreb des films, courts métrages à l’Olivier des Sages, à Lyon
  • Samedi 24 juin, assemblée générale de Coup de Soleil à Paris
  • Samedi 1er juillet “gala Coup de Soleil” à la Maison des Passages, à Lyon

N’hésitez pas à nous signaler livres, films, expositions relatifs au Maghreb, et même à nous envoyer des petits textes à leur sujet.

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