Newsletter/Lettre culturelle franco-maghrébine #110

Editorial

Cette Lettre parvient à équilibrer les essais et les œuvres de fiction.

Dans la première catégorie, il s’agit de rappeler des personnages ou des événements qui ont marqué l’histoire d’un des pays du Maghreb. Ce rappel prend la forme d’une biographie dans le livre de Maurice Sarazin intitulé «Chérif Benhabylès : intellectuel et homme politique». Nous sommes pour l’essentiel dans l’Algérie coloniale en remontant jusqu’à une époque où certains esprits généreux ou naïvement optimistes croyaient encore que ce mode de gouvernement pouvait perdurer en dépit des aspirations nationalistes ou indépendantistes.

L’autre essai renvoie à des événements internes de la guerre d’Algérie, dont l’importance a été longtemps sous-estimée. Il s’agit des camps de regroupement dont parle Lorraine Rossignol dans « Une tragédie occultée de la guerre d’Algérie, les camps de regroupement ». La gravité de cette opération apparaît de plus en plus dans le long terme où l’on voit ses effets destructeurs sur la paysannerie.

Parmi les romans, celui de Magyd Cherfi, « La Vie de ma mère ! » est un peu dans la même veine que ses précédents récits plus ou moins autobiographiques et de ce qu’ils nous apprennent sur la vie des immigrés, ici à Toulouse, où Magyd Cherfi est un représentant de le deuxième génération.

Zineb Mekouar, franco-marocaine, évoque dans « Souviens-toi des abeilles » la vie archaïque dans les villages du Haut Atlas, aujourd’hui en voie de disparition.

Soundouss Chraïbi, elle aussi d’origine marocaine, évoque dans «Le soleil se lève deux fois» la mort prochaine d’une grand-mère qui a vécu à Tanger dans une société encore patriarcale.

Michel Wilson nous fait découvrir le dernier titre de l’auteur de romans policiers Ahmed Tiab « Vous ne me tuerez pas deux fois ».

Le film « L’abandon », qui analyse la tragédie dont a été victime l’enseignant Samuel Paty, est encore trop peu diffusé mais le sera sans doute davantage prochainement. Nous en parlerons dans la Lettre de Coup de soleil du 1er juillet.

Denise Brahimi

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Podcast

« Et de nous qui se souviendra ? », créé et produit par Nicole Guidicelli, auteure indépendante, est un podcast qui donne la parole aux derniers pieds-noirs. Il est en ligne sur toutes les plateformes d’écoute et de téléchargement (Google Podcast, Apple Podcast, Spotify, Deezer…). 

Hommage à une communauté en voie de disparition, il a pour objectif d’aider les pieds-noirs à transmettre. Il s’adresse à leurs descendants, aux enseignants qui souhaitent parler de la guerre d’Algérie, et plus largement à tous ceux qui s’intéressent aux exils et à la résilience. Il interroge l’exil comme acte fondateur ainsi que les questions d’identité, d’invisibilité et d’intégration. Il pose également la question de la transmission et de la mémoire des pieds-noirs.

Le projet a démarré en janvier 2022, année de commémoration du 60e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie.

Pour écouter les épisodes déjà parus : https://podcast.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra

 

 

« LUI DEVANT », un podcast audio-graphique en cinq épisodes d’Abderazag Azzouz, auteur/réalisateur.

« Lui devant », raconte l’histoire puissante et sensible de deux frères, Amine et Hakim, qui se battent pour l’indépendance de l’Algérie dans les années 1960.
Cette histoire est centrée sur leur parcours difficile et leur lien fraternel indéfectible. Nous les suivons alors qu’ils s’évadent d’un camp de prisonniers proche d’une carrière de marbre exceptionnelle située à Fil Fila, où ils étaient forcés de travailler. Cette carrière de marbre sera déterminante pour leur vie. Amine y vivra ses premières émotions, explorant sa créativité et la naissance d’une passion pour la sculpture. Hakim, quant à lui, y confrontera sa force physique lors de l’extraction de la roche, découvrant sa propre endurance et son courage.

Sortie officielle, le 19 mars 2025

Cliquer ICI pour visionner la bande annonce : https://linktr.ee/podcastime69

Ce podcast, dans sa version intégrale et audiovisuelle a été présenté samedi 27 septembre à la Bibliothèque de la Part Dieu de Lyon, devant un public conquis. Chacun s’est dit convaincu que sa présentation publique devrait connaître un bon succès, et que sa diffusion dans les établissement scolaire doit être envisagée.

LIVRES / BD

« CHERIF BENHABILES : INTELLECTUEL ET HOMME POLITIQUE » par Maurice Sarazin,   éditions Les 3 colonnes, 2026
Maurice Sarazin s’est trouvé en Algérie pendant la guerre d’indépendance et il en est devenu spécialiste en tant qu’historien. Dans le présent livre, c’est à un personnage en particulier qu’il s’intéresse, Chérif Benhabylès, et à travers lui, il est amené à évoquer toute une période de l’Algérie à l’époque coloniale, avant que ne commence la guerre d’indépendance dont cet homme politique, aujourd’hui peu connu, sera une des victimes, puisqu’il meurt assassiné en 1959.
Chérif Benhabylès est l’occasion d’un retour en arrière dans un passé qu’on peut juger aujourd’hui très lointain, puisqu’il est né en 1891. Ce qui amène l’historien à évoquer l’Algérie d’avant la guerre de 1914, période pendant laquelle son personnage acquiert une solide formation qui l’accompagnera pendant toute sa vie, non seulement sur le plan professionnel, où sa carrière est celle d’un cadi-notaire, appartenant à ce qu’on appelle alors l’élite indigène, mais plus largement grâce au prestige que lui vaut la qualité de ses discours. Ceux-ci sont d’ailleurs abondamment cités dans les différents chapitres du livre (qui en comporte neuf) et permettent d’y apprécier l’élévation du style aussi bien que de la pensée à quoi l’on peut joindre celle de sentiments. Car Chérif Benhabylès est un homme de cœur et pas seulement un politique. Du début jusqu’à la fin de sa vie adulte, il ne cesse de s’exprimer en tant qu’ami de la France, et au nom de cette amitié. Celle-ci résiste à l’évolution bien visible et clairement exprimée de ses opinions ; leur modification au fil du temps est un des grands intérêts offerts par la lecture de cet essai historique et mérite qu’on s’y arrête sans idée préconçue.
On jugera sans doute que cette élite indigène, à laquelle le personnage appartient, a été suffisamment dénoncée par les nationalistes et combattants de l’indépendance pour ne plus faire illusion : leur amitié déclarée pour la France n’a pas été autre chose qu’une sorte de blanc-seing accordé aux exactions coloniales ; et les représentants du pouvoir colonial en ont usé hypocritement pour prétendre que la présence de la France en Algérie correspondait aux vœux les plus chers des populations musulmanes—soumises et reconnaissantes, trop heureuses des prébendes qu’elles recevaient en échange ainsi que des insignes généreusement distribués de la Légion d’honneur.
Caïds, aghas et bachaghas ont été des exécutants soumis qui parfois se sont montrés plus cruels et plus violents que les maîtres qui les manipulaient et c’est ainsi que certains sont entrés dans une légende noire qui les vouent à la haine populaire encore aujourd’hui.
Le livre de Maurice Sarazin reste modeste et ne cherche pas à imposer des opinions ni à refaire l’histoire. Il essaie de faire celle d’un homme, Chérif Benhabylès et sa force vient de qu’il s’appuie entièrement sur les écrits de celui-ci. Les citations qu’il en fait se suivent au fil du temps, sur plusieurs chapitres, et il n’est nul besoin de sous-titres ni de commentaires pour qu’apparaisse un fait flagrant, d’ailleurs terrible et consternant : aucune des remarques adressées aux maîtres du pouvoir par leur « ami musulman » n’a jamais été entendue ni suivie du moindre effet. Si explicite qu’il soit et si pressant dans sa manière de les exhorter (toujours courtoise au demeurant, exemple de cette éducation qui le suivra jusqu’à la fin de sa vie).
Le moment vient évidemment où il a compris et où il perd toute illusion. En sorte qu’il se trouve condamné au rôle de celle que la mythologie grecque appelle Cassandre : voir venir les catastrophes, les annoncer à haute et intelligible voix mais ne pouvoir les empêcher. En cela et en dehors des apparence modestes de ce livre, c’est vraiment un personnage tragique qui nous est conté. Et en dehors de toute tragédie personnelle comme l’assassinat de Chérif Benhabylès à Vichy en 1959, c’est certainement une histoire tragique que celle de gens comme lui qui s’étant déclarés les amis de la France n’ont pas voulu trahir cette amitié quoi qu’il en soit, même en sachant la cause perdue et même en connaissant les responsables de cette perte.
Chérif Benhabylès était très ami de Ferhat Abbas qui, né en 1899, avait huit ans de moins que lui. lI était lui aussi intellectuel musulman de culture française, d’abord favorable à l’assimilation mais devenu nationaliste en 1943. Il y a beaucoup de points communs entre les deux hommes, mais Ferhat Abbas va plus loin dans son évolution et dans ses choix politiques, puisqu’il rallie le FLN en 1956, quitte à entretenir plus tard avec le pouvoir algérien des relations complexes.
En tout cas l’exemple de Chérif Benhabilès devrait inciter à éviter les jugements péremptoires. Se vivant comme un homme de double culture, il a tenté de trouver les voies d’une conciliation entre son amour pour son peuple et son désir d’entente avec la France. Il a échoué. Est-ce assez pour le considérer comme un traître ? Vaincu et victime sûrement. Constant dans ses erreurs il en a payé le prix.
Mais y a-t-il lieu de le vilipender ?
Denise Brahimi

« UNE TRAGEDIE OCCULTEE DE LA GUERRE D’ALGERIE, LES CAMPS DE REGROUPEMENT», par Lorraine Rossignol, essai, Solin Actes Sud, 2026
L’auteure de ce livre, qui est journaliste, considère son travail sur la question évoquée dans le titre comme une sorte de grand reportage, résultat d’une enquête qui remonte aux origines de la guerre d’Algérie et qui étend ses observations bien au-delà. Elle s’appuie sur nombre de travaux qui sont principalement le fait d’historiens, mais explique pourtant qu’une de ses raisons pour avoir écrit ce livre est que le fait principal dont elle va parler a été comme elle le dit dès son titre, « occulté ». Ce qui est un mot fort et implique une volonté tout à fait claire de la part de ceux qui sont responsables de cette méconnaissance sidérante de faits pourtant incontestables. Reste donc à expliquer en quoi consistent les faits eux-mêmes et pourquoi ils ont tant de mal à être reconnus en dehors d’un cercle relativement étroit d’historiens.
Les faits se sont passés pendant la guerre d’Algérie par la volonté de l’Etat colonial et principalement de l’armée française. S’il fallait fixer un moment où ils ont été particulièrement intenses et menés bon train, ce serait l’année 1957. C’est le moment où il est devenu incontestable que l’emprise du FLN s’est étendue à tout le pays et s’est imposée à la population paysanne ni désireuse ni capable de lui échapper. Alors du point de vue de l’armée française, dont les exécutants ont été souvent des « appelés » (aux forces soutenues par celles des Harkis), il faut prendre les grands moyens et soustraire les paysans répandus partout dans l’intérieur du pays au pouvoir sans limite que les combattants de la rébellion, comme on disait encore à l’époque, exercent sur eux. En regroupant les paysans dans des sortes de camps (difficile d’éviter ce mot quoi qu’il soit de sinistre mémoire) il sera beaucoup plus facile de les surveiller et de les maintenir sous le contrôle de l’armée : du moins le croit-on et cela paraît en effet vraisemblable, même si la suite de l’histoire prouve que le procédé est loin d’être parfait, quelles que soient par ailleurs les difficultés à le mettre en œuvre et ses effets dramatiques à court comme à long terme.
Le déplacement des populations rurales, qui au total ne concerne pas moins de deux millions de personnes, principalement des femmes et des enfants, entraîne généralement la disparition de leurs villages d’origine détruits ou brûlés, et du même coup celle des ressources traditionnelles qui tant bien que mal leur permettaient de survivre. On ne s’était pas demandé, semble-t-il, comment ces gens pourraient le faire dans les camps de regroupement où, de fait ils se sont trouvés entièrement tributaires des subsistances fournies par l’armée, souvent fort maigres et de toute façon insuffisantes étant donné le nombre considérable de ces personnes déplacées. Il y aurait eu au total 2500 camps et l’opération de regroupement serait à l’origine de 200.000 morts.
Les témoignages sont nombreux sur l’état de dénuement dans lequel ces populations ont vécu, semant notamment la consternation chez les appelés du contingent français qui n’avaient jamais imaginé auparavant devoir gérer une telle misère et un tel manque de moyens. Le rapport le plus célèbre, adressé à Paul Delouvrier, est celui de Michel Rocard, alors jeune inspecteur des finances. Il y eut des fuites, qui ne manquèrent pas de provoquer un certain scandale dans les milieux politiques. Mais c’est à un niveau beaucoup plus modeste que les constats et révélations eurent des effets délétères, causant la démoralisation des soldats. Heureusement, et c’est souvent le seul point positif dont il est question, le regroupement a permis de créer des écoles si déficientes soient-elles pour la plus grande satisfaction des petits élèves dont la plupart n’avaient jamais été scolarisés auparavant.
Les effets à long terme de cet immense regroupement sont apparus assez vite comme considérables, et véritablement révolutionnaires par rapport aux structures traditionnelles du pays. En dehors des villes celui-ci était principalement constitué par une masse paysanne vivant ou survivant grâce à la pratique conjuguée d’un peu d’élevage et d’un peu de culture ou d’arboriculture—rien de tout cela ne pouvant évidemment perdurer en dehors des villages ou des hameaux que le regroupement avait obligé à quitter. Les sociologues dont le plus célèbre est sans doute Pierre Bourdieu ont dû inventer par la suite, après l’indépendance de l’Algérie, des mots pour parler de ces ex-paysans qui désormais n’en étaient plus – et n’étaient plus capables ni désireux de le redevenir même lorsqu’après la fermeture des camps, on les a incités à retourner dans leurs lieux anciens, pour y reprendre leur mode de vie d’autrefois. C’est en ce sens et non en termes purement politiques qu’on peut parler d’une révolution provoquée en Algérie par les années de guerre qui ont conduit le pays à l’indépendance et ont eu par la suite des effets prolongés. « Une violence aux effets durables », c’est le dernier titre de Laurence Rossignol, qui parle aussi d’une « onde de choc dans la durée», alors même que le parti pris de son livre est de s’en tenir à la période de la guerre d’Algérie. Mais il lui était impossible de traiter avec sérieux le sujet qu’elle aborde sans croiser une réflexion historique de grande envergure, même si modestement elle s’en tient pour désigner son livre au terme d’ « essai »
Denise Brahimi

« LA VIE DE MA MERE ! » par Magyd Cherfi, roman, éditions Actes Sud 2024, coll.Babel
Sitôt lancé par la verve qui caractérise l’auteur de ce récit, on se sent porté par son plaisir de conter, portraits, dialogues et événements, et tout se passe comme si lui-même était dépassé par ce qu’il raconte : presque incroyable et pourtant vrai ! (de là vient peut-être le ! qui figure dans le titre ).
Ce qu’il raconte est un très beau sujet de récit, l’histoire d’une émancipation féminine, celle de sa mère, qu’il croyait connaître justement parce qu’il n’y avait rien à connaître mais qui le conduit d’étonnement en étonnement. D’autant plus que cette mutation se produit alors que la dame est déjà très âgée et que rien ne laissait prévoir ce qui va la transformer sous le regard de ses fils, dont certains sont très réticents. Ce n’est pas le cas du narrateur Slimane qui est lui-même un individu singulier (peut-être moins qu’il ne le croyait), capable de comprendre beaucoup de choses mais non sans être quelque peu abasourdi et estomaqué !
Cette histoire d’émancipation tardive et à rythme accéléré est d’abord un prétexte pour dire ce qu’il en est d’une femme algérienne émigrée en France, ayant vécu dans la violence, les mauvais traitements et les frustrations. Lorsque Slimane va retrouver sa mère, après des mois où elle l’a tenu à l’écart par la méchanceté féroce de ses propos, il commence par une sorte de prologue sur ce qu’a été l’aridité de leur relation, ou plutôt de son absence et de son impossibilité. De cette dureté des mœurs Magyd Cherfi parvient à parler plaisamment parce qu’il sait jouer avec les mots et s’en amuser, reste pourtant le choc provoqué par une telle ignorance de tout sentiment. Cet auteur si prompt à rire et à faire rire n’en est pas moins de ceux qui vont très loin lorsqu’il s’agit d’évoquer les « eaux glacées » dont parle Marx et le mur qui sépare les êtres radicalement.
Comment imaginer à partir de là ce qui pourrait être autre chose, un monde où existerait quelque tendresse, n’allons pas jusqu’à parler d’amour ! Cette éventualité est l’enjeu du livre qui va suivre ; sous le récit burlesque et loufoque au langage aussi cru qu’inventif, la question va se poser et Slimane le fils n’a rien prévu de ce qui va se passer : la rencontre avec cette mère jusqu’ici ni aimante ni aimée l’entraîne sur le chemin de la découverte, c’est lui qui l’a voulue et pourtant—le mot est faible— il ne va cesser de se sentir bousculé.
A travers une abondance d’anecdotes souvent truculentes, Magyd Cherfi suit de près et même avec minutie la découverte d’elle-même par cette femme dont on dirait qu’elle ne se savait même pas exister. L’enquête menée par son fils Slimane est l’occasion de rappeler ce qu’il en fut de son corps toujours souffrant (pas moins de neuf grossesses, fausses-couches, avortements), véritable terrain d’exercice pour les divers services médicaux et sociaux ; mais des innombrables médicaments dont on la gave, aucun évidemment ne peut se substituer à la plus petite dose d’attention et d’amour dont elle a toujours été frustrée. Chosifiée dans sa rancœur, elle reste éloignée de ses enfants, hostile et amère à leur égard, en sorte qu’ils la fuient eux aussi. On ne voit pas d’où pourrait venir le changement… et pourtant il vient, c’est le miracle de ce livre, qui ne cesse de s’amplifier au cours du récit.
Magyd Cherfi a des trouvailles qui semblent simples, mais il s’avère qu’elles sont d’une grande portée. Par exemple, l’idée d’offrir à la mère un déambulateur qui lui rend la mobilité de son corps, véritable résurrection physique mais pas seulement. Le déambulateur est une métaphore du déclic qu’il fallait pour la remettre en mouvement, suivi d’exercices physiques et de l’usage d’un fauteuil roulant. Elle va bientôt prendre les choses en main et les mener rondement : soutien à gorge, salon de coiffure, sont des étapes dans l’affirmation de sa volonté. Après une opération chirurgicale réussie, et l’idée qu’elle pourrait faire un pèlerinage à la Mecque, elle retient le projet mais à condition de l’aménager à sa manière personnelle qui consiste à y rajouter un passage par Istanbul et sa Mosquée bleue. Ainsi va Taos, ex-Kabyle illettrée, qui a découvert le désir et en a fait sa motivation.
Il y a désormais autant d’hommes que de femmes autour d’elles—ou même tout près d’elle. La liberté qu’elle se donne ne comporte pas de limites, et elle ne se sent aucune envie de refuser l’offre d’un « chibani », petit vieux tunisien fort amoureux d’elle qui voudrait l’épouser. On imagine l’effroi de ses enfants devant cette ultime transgression mais le pire leur sera épargné par le décès du chibani pendant que Taos visite la Mosquée bleue !
Magyd Cherfi s’amuse évidemment à raconter les caprices d’une vieille dame indigne mais les réactions qu’il prête à ses enfants lui sont l’occasion d’exprimer ce qui ressort au terme de son enquête sur l’émancipation féminine : le principal obstacle qui s’y oppose vient de l’entourage et notamment des enfants, lorsqu’ils se sentent dépouillés d’un droit de regard —qui signifie principalement un droit de refus. Finalement, ce qu’on retient de ce livre est que le travail à accomplir doit l’être par les fils et les filles, non par la mère. Cependant le plaisir du conte ne peut cacher que nous sommes encore loin de cet accomplissement.
Denise Brahimi

« SOUVIENS-TOI DES ABEILLES » par Zineb Mechouar, éditions Gallimard 2024 Folio
L’auteure d’origine marocaine vit à Paris où elle a déjà écrit et obtenu de nombreux prix. C’est à travers Virgile, poète latin et pilier de la culture classique, qu’elle évoque les abeilles d’une région du Maroc très archaïque, peu habitée et peu fréquentée, le Haut Atlas. Le lieu dont elle parle se trouve en pays berbère et berbérophone, comme sont les quelques personnages de son roman. C’est dire que celui-ci n’est pas vraiment réaliste, même s’il comporte beaucoup de détails empruntés à la vie de cette région du sud marocain. L’auteur les évoque de façon poétique et nostalgique, beaucoup plus que s’il s’agissait de souvenirs personnels d’un passé vécu, encore moins d’évocations du présent.
Ce livre est un peu comme un rêve ou un poème, il a la simplicité d’un dessin d’enfant et il procède de la même manière. Le nombre de personnages est réduit, en sorte qu’ils nous deviennent vite familiers. Celui dont nous sommes le plus proches est un garçon d’une dizaine d’années, Anir, guidé en tout par son grand-père Jeddi, en l’absence de son père Omar qui est parti travailler dans la grande ville la plus proche, Agadir, capitale de ce Sud berbère, pour essayer d’y gagner un peu d’argent. II y a cependant dans ce choix restreint un personnage étrange et mystérieux, Aïcha mère d’Anir, quasi mutique et qui vit enfermée, malade mentalement et considérée par les habitants du village comme une « possédée », d’autant plus qu’elle vient justement d’ailleurs, de l’autre versant de la montagne, dans un pays si cloisonné qu’on ignore ses plus proches voisins. Anir est le seul à maintenir un contact quotidien avec sa mère mais sans qu’elle communique peu ou prou avec lui.
Les personnages sont aussi des types, comme dans les contes traditionnels. Il y a le grand-père, vieil homme entièrement consacré à l’apiculture et à la préservation des abeilles ; celles-ci vivent en nombre à l’orée du village dans un immense rûcher collectif, d’origine sans doute très archaïque remontant à une antique tradition berbère. Le père est absent comme souvent dans ces terres d’émigration d’où les hommes sont obligés de partir pour gagner le très peu d’argent nécessaire à la survie de leur famille. La mère malade, folle sans doute et qu’on ne voit jamais mais qu’on connaît par ses cris, n’est hélas pas un personnage exceptionnel. Et c’est à travers ce prisme que l’enfant, pour entrer dans son adolescence, doit découvrir le monde dont il ne sait rien, mais il n’en demande pas davantage bien au contraire et ne veut surtout pas quitter cet infime village qui est son univers.
Le peu que dit le récit concerne le rapport des personnages à leur unique désir, qui suffit à les définir. Celui du vieil homme est de rester là où il est, fidèle à son mode de vie et sans bouger jusqu’à ce que mort s’ensuive. Celui d’Omar son fils est à l’inverse d’entraîner toute sa famille pour qu’elle vienne avec lui vivre à la ville et quitte le village qui se meurt, de plus en plus, inexorablement.
De quoi meurt-il, ce village du Haut Atlas, coupé du reste du monde et ignorant de toute modernité ? Il meurt de cet isolement, et d’abord au sens propre, comme on peut voir au début du livre lorsque le nouveau-né d’Aïcha meurt de convulsions faute de pouvoir être soigné. Mais bien d’autres maux s’acharnent contre toute possibilité de survie. Une sécheresse obstinée fait périr toute forme de vie, et indirectement mais sûrement les abeilles qui ne trouvent plus où puiser le moindre suc. Dans le récit que Zineb Mechouar nous propose, on voit le village frappé à mort si l’on peut dire sous nos yeux par un tremblement de terre ravageur, comparable au séisme tragique qui a fait disparaître toute une partie de la ville d’Agadir en 1960.
La désolation qui s’abat sur le lieu du livre ne concerne pas que ce seul village, aucun d’entre eux, du fait de l’isolement, ne peut recevoir l’aide des autres, en sorte qu’on comprend, sans pathos mais avec une grande tristesse, que les villages berbères du Haut Atlas sont voués à disparaître, faute des conditions minimales indispensables à leur vie matérielle, sans parler des autres nécessités propres à la vie humaine.
Il est vrai que la fin du livre, conforme à ce genre littéraire qu’est le conte, laisse place à l’imagination et à l’espoir. Après la mort du grand-père, en même temps que celle des abeilles qui étaient sa raison d’être, Omar semble changer d’avis : n’en pouvant plus de la vie qu’il mène à Agadir, il décide de revenir au village pour tout y reconstruire, et d’abord sa propre famille. Est-ce là pure rêverie, illusion ou espoir d’un monde nouveau possible ?
« Souviens-toi des abeilles » n’est pas un roman réaliste, il ne s’appuie sur rien, et n’affirme rien. Cependant ce qu’il raconte nous donne une idée de ce qu’était la vie de montagnards berbères d’autrefois. Ils survivaient grâce à leurs croyances, dans un mépris total de ce qu’on appellerait aujourd’hui les biens de consommation. Il leur suffisait pour cette survie d’un peu du miel qu’ils partageaient avec leurs abeilles, équilibre fragile qu’ils croyaient éternel mais mieux vaudrait dire qu’ils vivaient hors du temps.
Denise Brahimi

« VOUS NE ME TUEREZ PAS DEUX FOIS » de Ahmed TIAB Editions Elan Sud Noir 2026

Nous avions à sa publication commenté le polar précédent d’Ahmed Tiab «Pour donner la mort tapez 1 » dont ce livre est une suite, attendue 8 ans… Rappelons aussi la série oranaise qui l’avait précédée, avec notamment « Le français de Roseville ». L’auteur fait chaque fois intervenir des policiers assez peu conventionnels, qui n’hésitent pas à aller au charbon. Lotfi Bennattar est l’inspecteur survivant de « Pour donner la mort tapez 1 », son amant, le commissaire Franck Massonnier ayant péri dans la lutte marseillaise contre des délinquants convertis à l’islamisme et à l’extrême violence. Lotfi s’en est sorti très mal en point, au physique comme au mental.
Il poursuit pourtant sa carrière de flic spécialisé dans les relations entre extrémisme islamique et banditisme. Claudiquant, avec sa canne il poursuit une sorte de quête personnelle.
Celle-ci l’amène cette fois dans le Nord où il vient retrouver son père, qui va faire un court séjour en Algérie. Le hasard le met sur la trace d’un prêcheur trafiquant de drogue qui a été associé avec un autre trafiquant à Marseille. Il n’en faut pas plus pour qu’il se lance dans ce qui ressemble plus à une opération de commando qu’une enquête policière. Celle-ci l’ammènera à se voir attribuer l’assistance de deux policiers au calibre de demis de mêlée, Slim et Jaco, de rencontrer le beau lieutenant colonel de gendarmerie Pierre Lavergne avec qui une relation pourrait bien s’établir, à se confronter avec l’étrange duo formé par Victor, marginal à peine sorti de prison et sa compagne d’aventure Lourdes, une brunette adepte de différents usages de couteaux et autres lames diverses.
Il renoue une relation avec son père, retrouve une amie d’enfance qui gère un restaurant avec sa compagne… Ce livre est un inventaire de portraits de personnages divers, des malfrats, beaucoup, dont plusieurs passeront de vie à trépas dans des conditions variées, et par des auteurs eux aussi variés, dont Lourdes n’est pas la moins efficace.
Les interventions peu orthodoxes de Lotfi et le hasard d’interactions avec ces différents personnages, font que le petit business de stupéfiants qui s’était implanté sur ce territoire picard finit par exploser. La morale y trouve t elle son compte ? Probablement pas, mais le lecteur passe un moment attrayant et s’attache à des personnages bigarés et surtout, entre dans la tête de ce policier cabossé comme souvent dans cette littérature policière, mais riche de multiples facettes.
Ahmed Tiab poursuivra t il cette nouvelle série ?
On peut l’espérer. Notamment parce que son style d’écriture est riche et inventif. Relevons de nombreux passages autour de Lourdes, certainement le personnage la plus étonnant : « Fallait la comprendre, Lourdes : dernière d’une fratrie de cinq garçons, elle ne devait son salut qu’à son caractère teigneux et à une inclination naturelle à la violence. C’était une survivante ».
La plupart de ses personnages donnent lieu à un portrait détaillé, ce qui rend la lecture de ses livres comparable à un exercice visuel de cinéma intérieur. Un beau talent…

Michel Wilson

 

DIVERS

Réunion de Coup de Soleil AURA avec l’association Torba à Lyon

À la Maison des Solidarités de Lyon, la rencontre entre l’association Coup de Soleil Auvergne-Rhône-Alpes et son partenaire algérien Torba a marqué un moment fort de ce début d’année. La venue de Majid Arfa, président de Torba, a permis de faire un point approfondi sur un partenariat engagé depuis près d’une décennie, d’évaluer le chemin parcouru et d’ouvrir ensemble des perspectives concrètes pour l’avenir. Coup de Soleil AURA à l’issue de cette réunion, a pu réaffirmer l’importance de ce lien tissé dans la durée, fondé sur la confiance, l’engagement citoyen et une vision partagée de la transition écologique et solidaire.
Torba est née en 2014 à Ouled Fayet, en Algérie, d’une réflexion simple et profondément actuelle : comment « manger sain » dans un contexte d’urbanisation rapide et de perte de lien avec la terre ? À l’origine, rien ne prédestinait ses fondateurs à devenir des acteurs de l’agroécologie. L’aventure commence modestement, avec un premier jardin familial expérimental, cultivé sans expérience agricole préalable. Très vite, cependant, la curiosité et la détermination prennent le relais. Les membres du collectif se forment de manière autodidacte, puis bénéficient de l’appui de professeurs de l’École nationale supérieure agronomique d’Alger et d’un intervenant franco-algérien lié au mouvement Terre & Humanisme. De cette dynamique naissent les premières journées de sensibilisation, qui rencontrent un écho croissant auprès des habitants.
D’une association de consommateurs attentive à la qualité de son alimentation, Torba devient progressivement un acteur structurant de l’agroécologie locale. L’initiative du circuit court de Bouinane marque une étape décisive : pour la première fois, producteurs et consommateurs sont directement mis en relation dans un cadre équitable et transparent. Au-delà de la distribution de produits, le dispositif favorise le lien social, encourage les chantiers participatifs et redonne du sens à l’acte d’achat. L’expérience ouvre la voie au développement de jardins partagés et de projets d’agriculture urbaine, tout en consolidant un modèle de gouvernance participative où les décisions sont prises de manière collégiale.
Le modèle Torba repose sur des principes clairs : le lien direct entre producteur et consommateur, la promotion d’un commerce équitable, la production durable et la reconnexion entre urbain et rural. À travers ses actions, l’association contribue concrètement à plusieurs Objectifs de Développement Durable, en particulier celui relatif à des modes de consommation et de production responsables, mais aussi à la santé et au bien-être, à l’égalité entre les sexes, à la réduction des inégalités et à la construction de villes plus durables. Chaque année, près de deux cents personnes participent aux formations, aux ateliers de semis et de compostage, aux activités de grainothèque ou aux chantiers participatifs. Cette action de terrain, ancrée dans le quotidien, donne corps à une transition écologique accessible et adaptée aux réalités locales.
Au fil des années, Torba a porté plusieurs projets structurants. Un projet d’envergure concerne la collecte et la préservation des semences locales. Mené dans treize wilayas, il a permis d’identifier plus de cinq cents variétés traditionnelles, témoignant de la richesse agricole du territoire algérien. Ce travail patient, illustre la volonté de Torba de préserver la biodiversité cultivée et l’autonomie des paysans. Parallèlement, le projet de ferme pédagogique agroécologique à Douéra est en cours de développement.
La coopération avec Coup de Soleil trouve son origine en 2017. Dès la première rencontre, un accompagnement structurant est mis en place pour aider Torba à formaliser son projet associatif, avec deux semaines de formation et un travail de synthèse sur son modèle. Depuis, les échanges n’ont cessé de se développer. Des missions croisées ont été organisées, des experts en permaculture ont été accueillis, une stagiaire française a été intégrée aux projets, et un film consacré à Torba a vu le jour. Des financements ont été obtenus via l’Ambassade de France, portés administrativement par Coup de Soleil, permettant de consolider plusieurs initiatives. L’association lyonnaise a également facilité des mobilités internationales, l’accueil d’acteurs en France et l’envoi d’expertises, renforçant ainsi la dimension transnationale du partenariat.
La réunion à Lyon a permis de réaffirmer la qualité de ce lien et d’identifier les besoins actuels de Torba. Parmi les priorités exprimées figurent l’accompagnement d’un projet pilote de reverdissement, la structuration institutionnelle du projet de Douéra, un appui technique en agroforesterie et le développement d’une filière de plantes médicinales et aromatiques, en particulier au bénéfice des femmes rurales. La question du compostage adapté au contexte méditerranéen, le renforcement de la communication et la professionnalisation de certaines activités constituent également des axes de travail essentiels.
Au terme de cette rencontre, tous ont souligné la maturité du partenariat entre Torba et Coup de Soleil. Loin des effets d’annonce, la volonté commune est de construire des projets pilotes à taille maîtrisée, adaptés aux réalités locales et financièrement soutenables. La réunion a permis de raviver l’énergie des débuts et confirmé la pertinence d’un engagement partagé pour une transition écologique ancrée dans les territoires et les solidarités.
Radeh Barhoumi

  • Lundi 1er juin, au collège Paul Emile Victor de Rillieux la Pape puis au Lycée François Mansart de Thizy  intervention mémoires croisées de la guerre d’Algérie
  • Mercredi 10 juin à la Librairie Terre des Livres de Lyon rencontre avec Samia henni autour de son livre « Toxicité coloniale, documenter le paysage radioactif », animée par Patrice Bouveret, Observatoire des armements.  
  • Jeudi 11 juin Dévoilement de la plaque de « contextualisation » sur le Sergent Blandan Place Sathonay à Lyon (Mairie de Lyon).
  • Samedi 13  et dimanche 14 juin Participation au festival BD Grésibulles au Clos des Capucins à Meylan (38)
  • Vendredi 19 juin à 18h à la Maison du Livre, de l’Image et du son de Villeurbanne, rencontre avec le Professeur El Mouhoud MOUHOUB autour de son livre « Le prénom ».
  • Samedi 27 juin 17h à L’Institut Français de civilisation Musulmane de Lyon, Spectacle Algéries, retours en musique, par Nacer Hamzaoui et Martial Pardo 
  • Samedi 27 juin et dimanche 28 juin Maghreb des Livres à l’Hôtel de Ville de Paris.
  • Mardi 30 juin Lettre culturelle franco-maghrébine numéro 111

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