Newsletter/Lettre culturelle franco-maghrébine #107

EDITORIAL
La Lettre de Coup de soleil aborde ce mois de mars en vous proposant des lectures de genres très variés, roman, récit autobiographique ou non, essai… bien répartis entre les trois pays du Maghreb qui nous occupent habituellement mais auxquels il convient désormais d’en ajouter un 4ème, du fait que Coup de soleil souhaite développer des liens avec la Mauritanie en plusieurs domaines, comme vous l’explique l’article de Michel Wilson.
Dans la prochaine Lettre, un article de Radeh, volontaire en service civique, nous permettra d’évoquer les liens de CDS avec l’association algérienne Torba, en matière d’agroécologie : autre élargissement géographique des actions menées par CDS.
Côté Tunisie, nous avons à la fois, dans l’intimité du souvenir, l’image du père que le poète Tahar Bekri ressuscite sous le titre ; et grâce à un regard extérieur mais plein d’empathie une série de portraits délectables, « Les Confidences tunisiennes » de Marie Nimier.
Pour le Maroc, c’est le sort des Berbères, et la préservation de leur culture très ancienne qui préoccupe Mohamed Nedali, comme on peut voir dans son roman « Il fait nuit chez les Berbères ».
Les relations entre la France et l’Algérie ne cessent d’être un des grands sujets à l’ordre du jour. Elles apparaissent tantôt sous la forme d’un récit autobiographique dans « Un homme sans titre » de Xavier Le Clerc tantôt et si l’on peut dire à l’opposé dans un livre qui retrace objectivement et à des fins pédagogiques ce que furent les 130 ans de colonisation française en Algérie—jusqu’aux séquelles qu’il nous est donné de vivre encore aujourd’hui. Il s’agit du livre utile voire précieux que Thomas Snégaroff et Benjamin Stora ont intitulé : « France/Algérie, anatomie d’une déchirure ».
La personnalité multiple et complexe d’Albert Camus féconde un recueil d’essais très actuels, regroupés par Marie-Claude San Juan sous le titre « Albert Camus d’une rive à l’autre », un énorme travail riche de perspective originales.
En matière de cinéma, on retrouve la diversité géographique du Maghreb : nombre d’entre nous peuvent apprécier en cette fin de février 2026 le très beau film de Maryam Touzani, « Rue Malaga » (voir Lettre 106) mais il faudra voir aussi, côté tunisien, « Le Pont » de Walid Mattar consacré au clivage interne d’une société qui exclut radicalement toute communication entre les riches et les pauvres.
Pour finir, Michel Wilson vous parle de « Madame Haram », le roman graphique de la Marocaine Zainab Fasiki, dénonçant la menace du mariage forcé.
Denise Brahimi

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Podcast

« Et de nous qui se souviendra ? », créé et produit par Nicole Guidicelli, auteure indépendante, est un podcast qui donne la parole aux derniers pieds-noirs. Il est en ligne sur toutes les plateformes d’écoute et de téléchargement (Google Podcast, Apple Podcast, Spotify, Deezer…). 

Hommage à une communauté en voie de disparition, il a pour objectif d’aider les pieds-noirs à transmettre. Il s’adresse à leurs descendants, aux enseignants qui souhaitent parler de la guerre d’Algérie, et plus largement à tous ceux qui s’intéressent aux exils et à la résilience. Il interroge l’exil comme acte fondateur ainsi que les questions d’identité, d’invisibilité et d’intégration. Il pose également la question de la transmission et de la mémoire des pieds-noirs.

Le projet a démarré en janvier 2022, année de commémoration du 60e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie.

Pour écouter les épisodes déjà parus : https://podcast.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra

 

 

« LUI DEVANT », un podcast audio-graphique en cinq épisodes d’Abderazag Azzouz, auteur/réalisateur.

« Lui devant », raconte l’histoire puissante et sensible de deux frères, Amine et Hakim, qui se battent pour l’indépendance de l’Algérie dans les années 1960.
Cette histoire est centrée sur leur parcours difficile et leur lien fraternel indéfectible. Nous les suivons alors qu’ils s’évadent d’un camp de prisonniers proche d’une carrière de marbre exceptionnelle située à Fil Fila, où ils étaient forcés de travailler. Cette carrière de marbre sera déterminante pour leur vie. Amine y vivra ses premières émotions, explorant sa créativité et la naissance d’une passion pour la sculpture. Hakim, quant à lui, y confrontera sa force physique lors de l’extraction de la roche, découvrant sa propre endurance et son courage.

Sortie officielle, le 19 mars 2025

Cliquer ICI pour visionner la bande annonce : https://linktr.ee/podcastime69

Ce podcast, dans sa version intégrale et audiovisuelle a été présenté samedi 27 septembre à la Bibliothèque de la Part Dieu de Lyon, devant un public conquis. Chacun s’est dit convaincu que sa présentation publique devrait connaître un bon succès, et que sa diffusion dans les établissement scolaire doit être envisagée.

LIVRES / BD

« JE TE REVOIS, PERE»  par Tahar Bekri, éditions Asmodée Edern, 2026,

Il a déjà été question de Tahar Bekri dans la Lettre, l’an dernier par exemple, pour un recueil intitulé « Mon pays, la braise et la brûlure » (Lettre 97).
Aussi connaissons-nous déjà deux caractéristiques importantes de ce qu’il écrit. D’une part il y est beaucoup question de la Tunisie, qu’il continue à appeler son pays (et même plus que jamais semble-t-il) alors qu’il n’avait pas vingt ans lorsqu’il l’a quittée au début des années 70 du siècle dernier. D’autre part son écriture est essentiellement d’essence poétique, que son texte prenne ou non la forme d’un poème.
Dans le cas du présent recueil, c’est en effet de la Tunisie qu’il s’agit, celle de l’enfant, de l’adolescent et du jeune homme qu’il a été, étant né en 1951 dans le sud du pays à Gabès—ce qui l’amène à parler de Sfax, capitale du sud, mais aussi de Tunis qu’il a fréquentée en tant qu’étudiant grâce à une bourse. De par son origine, il se montre très attiré par les paysages du désert et des oasis qui tirent leur richesse et leur charme des palmeraies.
« Je te revois, père » ne prend pas la forme de poèmes mais de trois textes inégaux, écrits en prose. Cependant dès l’ouverture du livre et avant le premier texte nous sommes gratifiés d’un poème « Basilic », il est question du père et de la maison où il a vécu. Et d’autre part, le fait qu’il s’agisse de prose n’empêche pas qu’on puisse parler d’écriture poétique, à cause du lyrisme qui y est discrètement mais presque constamment inclus et surtout évidemment dans le troisième texte, le plus court, qui s’intitulé « ô Mère !»
Dans le premier texte, celui qui est le plus long et qui donne son titre à l’ensemble, il s’agit de chapitres toujours courts, brefs récits dont l’ensemble constitue une œuvre en fragments, destinée à faire apparaître, par touches successives, la figure du père qui est au centre, et qui est l’objet principal de cette sorte d’investigation. Ce dispositif est en accord avec le fait que l’auteur du livre, fils désormais à la recherche de son défunt père, restitue les sentiments qu’il éprouvait dans cette première partie de sa vie, alors qu’il était subjugué par son géniteur et entièrement soumis à ce patriarche dont il retrace peu à peu le portrait. Il le fait pour nous lecteurs qui comprendrons par là ce qu’il en était, et aussi pour lui-même qui n’a peut-être jamais mis en mots aussi clairement qu’ici comment l’homme dont il parle a dominé les vingt premières années de sa vie, qu’il le veuille ou non.
Pour autant il ne s’agit pas d’un portrait à charge, ni d’un règlement de compte a posteriori, considération et respect de la part du fils sont loin d’être abolis par le constat de la différence irrémédiable qui les a toujours empêchés de communiquer. L’image du père ne cherche pas à être attendrissante ni nostalgique, elle n’est pas non plus lourde de rancune ni de ressentiment. Le père était sévère, chef de gare de son métier, il lui fallait exclure toute possibilité de transgression. Le fils comprend après coup qu’il y avait sans doute chez cet homme un fond de frustration du fait qu’il avait dû renoncer aux études agricoles qui auraient été conformes à sa vocation. Dur pour lui-même et pour les autres, il se sentait totalement responsable de ses enfants et de leur avenir, sans liberté possible par rapport au schéma qu’il avait fixé pour eux. Aussi ne pouvait-il prendre en compte la sensibilité purement littéraire du fils, tant il était persuadé que seules des études scientifiques pourraient lui assurer un gagne-pain. N’importe si le fils, comme il le raconte ici puisque c’est lui le narrateur du récit, devait se sentir incompris. !
Le deuxième texte, « Conte de l’oiseau vert », est en effet un conte, et le plus beau qu’on puisse imaginer, puisqu’il évoque « une merveille du monde, un paradis sur terre ». Il s’agit de Gabès dans ses plus beaux jours et c’est là qu’un enfant, Lucien, part à la recherche de son père. Mais il va lui falloir déchanter car il va découvrir grâce à un vieux palmier qui est aussi un vieux sage, Hakim, que le passé ancien et paradisiaque est désormais perdu car des marchands sont venus parlant de mines d’or, en sorte que les habitants de la palmerais ont décidé de partir au loin pour faire fortune : « L’or devint une malédiction pour la palmeraie ». Lucien doit repartir sans avoir retrouvé son père et Hakim continue en vain d’attendre son fils.
Plus cruelle encore est la brève et pathétique 3e partie, où se trouve évoquée la mort de la mère, lorsque le fils avait dix ans. La mère a 45 ans, elle a connu 11 grossesses, d’autres cependant la jalousent car elle est épouse de fonctionnaire. Le narrateur réfléchissant à cette mort qui a fait de lui un orphelin de dix ans, se souvient des pensées qui lui sont venues alors, peu satisfait d’y voir la volonté de Dieu : « Je ne sais pourquoi Dieu a appelé ma mère, la mienne justement, ni pourquoi il l’a fait souffrir toutes ces années. J’ai des doutes sur sa justice, sur sa bonté ». Il y a là une sorte d’aveu de dernière minute, mais toujours aussi discret que tout le reste de ce qui s’est confié dans ce petit livre. L’auteur nous laisse en tête à tête avec la belle calligraphie de Hassan Massoudy qui orne la couverture de son livre.
Denise Brahimi

«CONFIDENCES TUNISIENNES» de Marie Nimier, Gallimard, 2024
La lecture de ce livre (très original) donne le sentiment qu’il y a des affinités remarquables entre les gens de Tunisie et Marie Nimier, d’où les connivences qui sont perceptibles tout au long de ces pages desquelles la tendresse et la malice ne sont jamais absentes. Pourtant il faut bien avouer que rien ne fonde cette impression. Ce n’est pas en Tunisie mais en Chine que Marie Nimier avait d’abord projeté d’écrire ce livre et la Tunisie n’est pour rien dans le choix de sa façon de l’écrire puisqu’elle l’avait déjà découverte auparavant et expérimentée en 2019 dans l’un de ses livres intitulé « Les Confidences » (sans adjectif) qui ne doit rien à la Tunisie. II n’en est pas moins évident qu’elle s’est sentie très à l’aise à Tunis dans le rôle de confidente qu’elle y a joué. Elle parle de la manière dont elle a recueilli ces confidences tunisiennes avec une sorte de gaîté qui ne l’empêche pas de faire preuve, selon les cas, de distance ou d’empathie, sans qu’il y ait jamais chez elle ni gêne ni refus. Elle se sent de plain- pied avec les gens qui viennent lui parler et l’expression est à prendre au sens propre, car il s’agit le plus souvent d’un tête à tête autour d’une table de café, sans aucun dispositif particulier.
Marie Nimier, ayant bénéficié d’un séjour de deux mois à la Villa Salammbô proche de Tunis, a eu l’idée de proposer à tous ceux et celles qui le souhaiteraient de venir se confier à elle, à l’occasion d’une rencontre simple et intime sans autre raison d’être que le désir des personnes venues pour la rencontrer—et aussi son désir à elle de connaître par ce moyen à la fois un pays et toute sorte d’individus particuliers.
Cette sorte d’immersion dans la foule ordinaire donne le ton des propos tenus en toute confiance à l’égard de l’écrivaine. Il est certain que l’attitude de celle-ci, mine de rien, y a beaucoup contribué. Marie Nimier évite toute position en surplomb par rapport à ceux qui sont venus lui parler. Ils l’ont fait librement, spontanément, en se laissant beaucoup porter par le plaisir de devenir pour elle des conteurs dont la parole bénéficie d’une écoute attentive.
C’est par cette longue tradition du conte oral, présente dans toutes les familles et passionnément appréciée de tous les enfants, que s’explique le naturel remarquable avec lequel on lui a parlé—sans affectation ni timidité, ce qui ne veut pas dire sans pudeur. En toute simplicité ? On hésite cependant à employer ce mot, parce que ces récits sont subtils et mettent en jeu beaucoup de talent. Il s’agit de raconter des histoires que leurs auteurs veulent intéressantes, et on voit ici ou là qu’ils s’appliquent à les rendre telles, par une sorte de courtoisie à l’égard de celle qui a manifesté le désir de les écouter.
L’impression de liberté qui se dégage de cet ensemble vient de la diversité de récits qui le composent, à tous égards. Il y en a 56, dont la longueur varie d’une page à plus de vingt, la moyenne se situant entre trois et cinq. Tous les gens qui viennent voir Marie Nimier ont en commun leur désir de parler mais c’est à peu près tout. Ils ne sont pas des types, mais des individus, hommes ou femmes, jeunes ou vieux. Non sans quelques remarques  sur ce qui est propre au pays : en Tunisie, dit Marie Nimier, beaucoup d’hommes éprouvent le désir de parler et le manifestent , alors qu’en France , les femmes sont bien plus nombreuses qu’eux à l‘éprouver. Parmi ces hommes tunisiens, beaucoup sont jeunes, mais la question de l’âge ne semble pas les préoccuper : l’un d’eux, après avoir raconté ses innombrables aventures, n’hésite pas à proposer un rendez-vous galant à sa confidente bien qu’il soit certainement beaucoup plus jeune qu’elle (née en 1957 ).
Il est évident qu’elle s’amuse et on est ravi de s’amuser avec elle ! Malice et tendresse sont le ton dominant du livre, en l’absence de tout commentaire et de tout jugement. Cependant, les préoccupations sérieuses n’en sont nullement exclues et il y a au moins un point sur lequel on la sent proche d’un militantisme déclaré (même si elle ne franchit pas la barre qui l’en sépare), c’est le féminisme. De manière explicite, elle évoque Lina ben Mhenni qui fut une grande figure du printemps arabe, militante politique et féministe morte prématurément à l’âge de 36 ans en 2020. A titre personnel, elle consacre à cette revendication un de ces récits, pour une fois long, bien détaillé et sans y ajouter la dimension de l’humour qui ici ne serait pas approprié. C’est l’histoire d’une jeune fille violentée sexuellement dans un train par le contrôleur qui niera par la suite sa culpabilité. Bien que soutenue par sa famille et malgré le temps qui passe, elle ne parvient pas à surmonter les effets psychiques de cette agression.
Plusieurs fois on sent affleurer dans les récits la menace que font peser sur les Tunisiennes les hommes de leur pays, même s’il est dit que notamment grâce à Bourguiba la Tunisie a fait partie (le fait-elle encore ?) des pays les plus avancés dans le sens de l’égalité entre les sexes.
Bien qu’elle n’abuse pas des interventions personnelles, on sent que Marie Nimier est partie prenante dans ce qu’elle rapporte, même s’il s’agit toujours de restituer la parole des autres. L’art de mêler la drôlerie et des apparences fantasques à des intentions plus sérieuses fait le charme de ces « confidences tunisiennes ».
Denise Brahimi

«IL FAIT NUIT CHEZ LES BERBERES» par Mohamed Nedali, roman, éditions de l’Aube, 2025
Les Berbères dont il est question dans le titre sont des Berbères du Maroc, qui habitent le village de Tizi Ounddame, dans la province du Haouz, au centre-sud du pays ; la grande ville la plus proche est Marrakech, les montagnes du Haut-atlas sont situées plus au sud, et la région dont il est question dans le livre est un îlot berbère préservé à tous égards, c’est-à-dire qu’elle y a conservé sa langue et ses mœurs, du moins jusqu’à la modernisation qui est un fait récent dû notamment à l’essor sidérant du tourisme.
Mohamed Nedali qui représente sur ce point la pratique marocaine continue à parler des Berbères et de leur culture alors qu’en Algérie c’est le mot «amazigh» qu’on emploie aujourd’hui, considérant que le mot «berbère» a des connotation péjoratives et porte la marque de la colonisation. Cependant le mot «amazigh» fait quelques apparitions dans le roman de Mohamed Nedali, lui-même originaire de cette région proche de Marrakech et qui d’ailleurs a déjà écrit plusieurs livres (tant aux éditions de l’Aube qu’à celle du Fennec à Casablanca). Le présent roman est situé dans une géographie réelle, ce qui est d’autant plus important qu’il décrit beaucoup de déplacements de plus ou moins longue distance qui sont le fait de son héros Omar Bouttilas, enfant de Tizi Ounddame. Il y reviendra, non sans avoir d’abord beaucoup circulé à travers le pays, de Marrakech à Casablanca et Salé, sans trouver ni travail ni endroit où il pourrait vivre à sa convenance et finalement convaincu qu’un bidonville est bien plus misérable que le plus démuni des villages du Haut Atlas (de toute évidence, c’est Mohamed Nedali lui-même qui parle ! ).
Les errances diverses d’Omar sont dans le ton général du roman qu’on pourrait dire picaresque en reprenant un terme utilisé par l’histoire littéraire pour parler d’un genre de récit répandu en Espagne, du 16e au 18e siècle. Le picaro est une sorte de marginal qui n’ayant pas trouvé place dans la société vit dans ses marges et à ses dépens. Ce héros miséreux n’a pas de point fixe, il va de ci de là au fil de ses aventures improbables, pas toujours honnêtes et parfois crapuleuses, et le récit en est fait au lecteur d’une manière elle-même peu académique : c’est l’envers et l’inverse de la littérature bourgeoise.
Le roman de Mohamed Nedali témoigne d’un goût pour ce qui est trivial ou grossier et le ton en est parfois très cru, notamment dans le domaine sexuel. Les évocations sont très physiques, sensorielles et sensuelles, et l’on comprend que ce sont là, pour l’auteur, des caractéristiques de la culture berbère. Il ne l’idéalise pas, il veut au contraire la rendre très concrète pour qu’on l’aime telle qu’elle est à un moment où comme le montre son récit, elle est dangereusement menacée.
Son sujet essentiel, s’agissant des événements évoqués, est en effet l’attaque en règle menée par les islamistes contre tout ce qui reste des anciennes mœurs berbères au sein de la vie marocaine, et il se trouve qu’Omar va être amené à assumer cette mission, puisque tel est le mot, étant qu’il le sache ou non manipulé par des gens bien plus puissants que lui — dont un certain Abou Merouane, hypocrite redoutable qui est la cible non dissimulée de l’auteur.
C’est l’occasion pour celui-ci de montrer certains aspects de la prédication islamiste, telle qu’elle est mise en œuvre par Omar lorsqu’il retourne au village de Tizi Ounddame pour y accomplir sa fameuse mission, au nom de la «charia» (ensemble des règles qui doivent régir la vie des Musulmans) qu’il entend faire appliquer à la lettre par les paysans. Celles-ci sont assez connues, du fait que les islamistes non seulement n’en font pas secret mais les revendiquent haut et fort. Cependant du fait que le lecteur a pu partager la vie du village avant cette intrusion, il ressent d’autant plus la violence des interdits énoncés par Omar et qu’il parvient assez bien à imposer : condamnation de la poésie et de la musique, volonté d’arabiser les noms berbères, nécessité pour tous d’apprendre l’arabe classique et pour les femmes port du voile intégral…
Malgré un certain sens de l’humour que lui opposent les paysans, on pourrait dire qu’il n’y a pas de quoi en rire, «la bêtise humaine aidant», comme dit si bien l’auteur. En fait pour qui ne veut pas se soumettre il n’y a guère d’autre solution que partir, ce que fait un petit groupe des habitants du village, qui vont s’établir plus bas dans la vallée et qu’Omar appelle ave mépris «les dissidents». Ils n’échapperont pas selon lui au châtiment divin qui pourtant se fait attendre. Pourtant lorsqu’une catastrophe se produit, ce ne sont pas les dissidents qui en souffrent le plus. Le romancier rejoint ici l’histoire très récente et que tout le monde connaît, au Maroc du moins : le 8 septembre 2023, un tremblement de terre de 43 secondes a détruit tout le village du haut faisant près de 4000 morts et un très grand nombre de blessés, alors que plus bas le «village des dissidents», pour parler comme Omar, était relativement épargné. De quoi confondre définitivement Omar le prêcheur, qui n’a plus qu’à disparaître ! On sait depuis longtemps que ses supérieurs haut placés ont pris soin d’assurer leurs arrières. Pour ce qui est de Tizi Ounddame, on n’imagine pas, hélas, qu’il puisse redevenir un village heureux, mais avant la nuit du titre «épaisse, sans lune ni étoile (qui )tomba sur Tizi Ounddame», c’était un Eldorado et il ne faut pas l’oublier.
Denise Brahimi
«UN HOMME SANS TITRE» par Xavier le Clerc, Gallimard 2022, Folio 2024
Le passage en collection Folio est le signe que ce livre est devenu une sorte de classique populaire, exemplaire à sa façon. Son auteur est conscient qu’il doit s’expliquer auprès des lecteurs et d’abord pour un fait qu’il n’a jamais cherché à cacher : Xavier Le Clerc ne s’appelle pas de ce nom français, son véritable nom est algérien, mais lorsqu’il a compris qu’il lui serait utile voire indispensable d’en changer, il n’a pas hésité à le faire : il tient à n’en rien cacher, libre à chacun d’en penser ce qu’il voudra.
Pourtant ce point est relativement secondaire par rapport à l’objet principal et même unique du présent livre, qui est son troisième. L’homme sans titre dont la photo magnifique est présente en couverture ainsi qu’à la fin du livre est le père de l’auteur, il s’appelait (au passé puisqu’il est mort désormais) Mohand-Saïd Aït-Taleb. Ce qui de toute évidence est kabyle mais il n’y aurait aucune raison de le dire si l’auteur ne faisait dès le début de son livre un rapprochement insistant sur lequel il reviendra jusqu’à la fin. La petite enfance de son père est pour lui celle d’un des petits Kabyles qu’Albert Camus a rencontrés lors de son voyage en Kabylie en 1939, lorsqu’il y est venu comme journaliste à la demande de son employeur « Alger Républicain ». C’est ce reportage qui a été publié sous le titre « Misère de la Kabylie» et qui est désormais reconnu comme l’un des livres les plus remarquables de son auteur. Il est en effet bouleversant, et pourtant sans la moindre mièvrerie. Camus a rencontré sur son chemin des petits garçons en loques, rachitiques et réclamant du pain. Pour Xavier Le Clerc, il est vraisemblable que son père était l’un de ces petits garçons affamés, en tout cas qu’il aurait pu l’être, tendant des mains décharnées à travers ses haillons. Ce pathétique pourrait être insoutenable, mais le ton de Camus est autre, il est celui de la dénonciation. «Alger Républicain» journal d’abord socialiste dans la lignée du Front Populaire puis communiste jusqu’à sa suppression par le régime de Vichy, lui permettait de faire entendre cette voix.
En reprenant ce texte saisissant d’Albert Camus, Xavier Le Clerc donne dès l’ouverture le ton qui sera celui de tout son livre, celui qui convient pour dire une vie de misère. Telle fut celle de Mohand Saïd, enfant dans l’Algérie coloniale et, à partir de 1962, ouvrier «sans titre» dans une France qui pour n’être plus puissance coloniale n’en continue pas moins à exploiter la force de travail des plus démunis.
En fait, plus que du ton de son livre c’est de son contenu qu’il s’agit et il est incontestable. Mais le ton, pour ne parler que de lui, est plutôt calme, neutre et sans emphase, celui d’une enquête sur le père transmise par le fils aux lecteurs que nous sommes. On sent chez lui la ferme décision de ne pas abuser de la colère et de la douleur, alors que l’histoire évoquée s’y prête tellement. Il y a sans doute une sorte de pudeur dans le refus de cette facilité. Le but de son livre n’est pas de faire le procès de la France, que ce soit la politique de l’Etat, la pratique du patronat ou l’indifférence égoïste de la population. Xavier Le Clerc est résolument français lui-même et soucieux de dire sa reconnaissance de ce que la France, qu’il admire, a fait pour lui.
Par ailleurs et s’agissant de son père Mohand-Saïd, le livre de toute façon ne pouvait en faire l’éloge tant il est vrai que cet homme violent, délabré voire détruit, a donné libre cours à une brutalité, compensatoire sans doute, dont ont été victimes sa femme et sa fille aînée Keltoum, au point que cette dernière a plus ou moins perdu la raison à la suite du traitement qu’il lui infligeait. Une vie d’ouvrier à la SMN, Société Métallurgique de Normandie, fait des victimes collatérales qu’il est impossible de passer sous silence. Il a été incontestablement lui-même une victime, mais aussi l’exemple de la transformation de la victime en bourreau, infligeant à ses proches le mal qu’il subissait. Que ce père soit digne de commisération ne permet pas au fils d’accepter ce qu’il était ni de s’identifier à lui peu ou prou.
Les transclasses originaires du Maghreb (à la deuxième génération) mettent parfois une extrême violence à dénoncer le sort subi par leurs parents une vie durant. On peut penser qu’il y a là pour eux et elles un moyen de dénier ou d’exorciser une sorte de culpabilité personnelle plus ou moins consciente, mais sans doute inévitable. Cela pourrait donc être l’originalité de Xavier le Clerc que d’être parvenu à l’éviter, si tel est bien le cas—à moins que son parti-pris ne soit de nous laisser dans le doute sur ce point : «Never complain, never explain» (ne jamais se plaindre, ne jamais expliquer) comme on dit à la cour d’Angleterre.
Cependant on peut remarquer une différence entre lui et d’autres qui ont vécu la même ascension sociale mais en ont parlé autrement. Beaucoup en effet croient nécessaire d’avertir les lecteurs que leur cas est très est exceptionnel, comme s’ils voulaient les mettre en garde contre des tentatives d’imitation, suivies de désillusion.
Xavier Le Clerc ne croit pas utile de donner ses opinions personnelles sur ce qu’il en est de l’ascenseur social, bloqué ou non. Il n’évoque son cas que discrètement, sans chercher à le mettre en valeur. C’est de celui de son père qu’il fait le constat, alors même que là-dessus, nul ne peut plus rien depuis longtemps. Sinon, comme dans son épilogue, écrire une lettre au père défunt, pour compenser ce qu’on n’a pas pu faire de son vivant.
Denise Brahimi
«FRANCE/ALGERIE, ANATOMIE D’UNE DECHIRURE» par Thomas Snégaroff et Benjamin Stora, coédition Les Arènes France Inter, 2025
Ce livre est adapté d’un podcast diffusé sur France Inter. Il s’annonce comme la réponse à 45 questions. En fait il est beaucoup plus que cela en ce sens qu’il est très foisonnant et regroupe des matériaux variés dont le plus visible est une grande abondance de cartes, plans et tableaux répartis dans tout le livre.
C’est un aspect de ce qui le caractérise par ailleurs, c’est-à-dire une volonté pédagogique que confirme sa répartition en 6 chapitres dont les titres sont des dates qui se succèdent en ordre chronologique, de 1830 à 2025. Livre d’historiens donc, d’ailleurs bien connus du grand public et ayant valeur de caution.
Cependant d’autres auteurs sont aussi convoqués à la rescousse, parfois célèbres dans l’histoire littéraire, le premier d’entre eux étant Lamartine pour un texte de 1834, bientôt suivi par quelques précisions concernant Victor Hugo.
La réponse aux 45 questions inclut des encarts qui ont valeur de rappel sur des personnages ou des événements, parfois antérieurs au début de la colonisation
(«Les pouvoirs du Dey d’Alger», «Napoléon Bonaparte et la régence d’Alger») ; même si la date de 1830 est forcément celle du premier chapitre, étant à la fois le point de départ de la conquête coloniale et du récit que le livre en fournit («Une histoire entamée le 14 juin 1830»).
Le 6ème et dernier chapitre déborde le cadre colonial puisqu’il se situe à la date de 2025. Comme le précise un bref épilogue, la relation entre la France et l’Algérie fait partie d’une histoire vivante et toujours en cours. On pourrait presque dire qu’elle est chaque jour en train d’évoluer, même si —ou justement parce que— la guerre d’Algérie elle-même fait l’objet d’un refoulement officiel et d’une amnésie volontaire.
En dehors des encarts explicatifs, le livre comporte aussi des notes marginales portant sur un mot qu’il s’agit d’expliquer (Kouloughlis, orientalisme…) et qu’on peut retrouver dans le glossaire final.
Enfin chaque chapitre se termine par des informations que les auteurs présentent sous le titre à la fois vague et prometteur «Pour aller plus loin». Ce sont des textes dont la longueur varie entre une ou deux pages et dont certains sont en effet fort suggestifs : on pense à cet extrait du «Journal» de l’écrivain kabyle Mouloud Feraoun, «Le regard de Mouloud Feraoun à la veille de la bataille d’Alger, 1957».
C’est donc un ouvrage pédagogique mais sans être pour autant schématique ni réducteur, du fait de la diversité interne des éléments qui le composent. Faut-il ajouter que celle-ci est soulignée par un choix de couleurs (où le vert abonde) qui réjouit l’œil et facilite l’attention.
La galerie des personnages évoqués, avec portraits et informations biographiques sur chacun d’eux, contribue à l’impression de foisonnement. On se dit que cette histoire entre deux pays a englobé un grand nombre de gens, dont beaucoup étaient des personnalités éminentes et dignes d’admiration. Du fait que nombre d’entre eux ont disparu de manière dramatique et prématurée, un autre sentiment s’en dégage, celui d’une sorte de gâchis. S’ils n’avaient pas été de quelque manière écartés de la scène, ils auraient pu jouer un rôle précieux dans l’émergence de l’Algérie et son passage à l’état national. Mais les deux historiens auteurs du livre ont évidemment raison de nous inviter à ne pas fantasmer !
Denise Brahimi
«ALBERT CAMUS D’UNE RIVE A L’AUTRE», Direction littéraire Marie-Claude San Juan, éditions unicité, 2026
Ce livre est un recueil de textes consacrés à Albert Camus par 22 auteurs—soit une somme considérable et forcément variée, encadrée par une préface de Karim Akouche et une postface d’Hubert Ripoll. Le premier répond à l’objection que pourrait susciter cette publication qui arrive après tant d’autres, en 2026. Oui, on a beaucoup écrit sur Camus et particulièrement depuis une douzaine d’années lorsque l’anniversaire de sa naissance (le 7 novembre 1913) a renforcé l’importance de ce déferlement. Cependant le présent livre, nous dit-il, se distingue des autres par «son approche polyvalente, mêlant réflexions, chroniques, entretiens, fictions et témoignages rédigés par des auteurs hétéroclites : spécialistes, universitaires, journalistes, poètes, romanciers, artistes». Le lecteur vérifiera la justesse de cette présentation, mais on ne saurait évidemment résumer ici même sommairement ce qu’ont écrit 22 adeptes convaincus voire enthousiastes à partir de leur propre sensibilité. On peut du moins donner le plan en 7 parties selon lesquelles les interventions des auteurs ont été groupées, et d’emblée insister sur le très gros travail que ce livre met à notre disposition.
Pour ce qui est du plan qui sans doute n’a pas été facile à trouver, tant chaque intervention est originale, il propose les titres suivants : Regards sur Albert Camus, qui comporte entre autres un texte de Jibril Daho disparu en 2023 ; Portraits qui globalement célèbrent en Camus le Méditerranéen ; Parcours de lecteurs où l’on voit comment Camus a suscité de profondes empathies ; Art où l’on rencontre Catherine May Atlani danseuse et musicienne elle aussi disparue aujourd’hui ; Sur quatre livres d’Albert Camus, où se trouvent évoqués « Noces à Tipasa », « L’étranger », « Misère de la Kabylie » et « Le Premier homme » ; Thèmes et questions où le regretté Jean-Claude Xuereb fait apparaître les mythes grecs à l’œuvre dans les textes de Camus ; c’est là aussi que se trouve le très substantiel et très précieux article de Marie-Claude San Juan ; et pour finir, Fictions qui présente les textes de deux auteurs et qui illustre l’esprit général du livre, à la fois précis et très englobant, tel que Marie-Claude San Juan le définit dans sa note d’intention, insistant sur le «entre deux rives» et répudiant les idéologies.
Le très gros travail que nous évoquions a permis l’établissement d’une bibliographie extrêmement copieuse, pas loin de 150 pages qui sont la dernière partie du livre. On y trouve pour commencer les œuvres de Camus lui-même mais aussi des revues, magazines, dossiers, actes de colloques, catalogues d’expositions etc. autant d’informations où les meilleurs connaisseurs de Camus trouveront encore des choses à apprendre et s’en réjouiront.
Reste à définir ce qui sous-tend la présence et le rapprochement des 22 auteurs que le livre donne à lire et à apprécier dans leur singularité. Quel lien peut-on trouver entre eux ? Comment expliquer qu’un même choix les ait réunis ? Plusieurs termes apparaissent pour en rendre compte : appartenance méditerranéenne, algérianité, adhésion à la volonté et au désir profond de Camus, en dehors de ses déclarations explicites déjà tellement commentées. Il s’agit moins de faire parler Camus que d’entendre ce qui est peut-être chez lui implicite, et sur lequel les participants à ce recueil se sentent en accord avec lui, même si nul ne peut répondre à la question : qu’aurait fait Camus s’il avait survécu à l’indépendance de l’Algérie ?
Le caractère tragique de ce qui touche à Camus vient du vide laissé par sa disparition. Cette place en creux crée un appel d’air qui justifie ceux qui veulent parler de lui encore aujourd’hui. Une expression telle que «parler à sa place» semble impertinente, indiquant d’ordinaire ce qu’il ne faut pas faire. Ici pourtant elle se justifie par le cas très singulier d’un homme qui a tant parlé, tant écrit, mais qui n’a jamais pu dire son dernier mot.
A défaut de pouvoir se projeter sur cet avenir qu’il n’a pas eu, on peut s’appuyer avec force sur tout ce qui, de son vivant, a été ressenti par de multiples autres comme fondateur de sa pensée. C’est ce que fait Marie-Claude de San Juan dans son article intitulé : «L’identité interrogée, en traversant un pays de papier autour de Camus». La première remarque qui vient à l’esprit est que, pour Camus, le papier est une substance vivante, en sorte qu’on ne saurait, à la manière universitaire, parler de sources ou d’emprunts. Ce sont des êtres vivants qui fourmillent autour de lui et qui à leur manière répercutent tel ou tel aspect de sa personne autant que de sa pensée. Présences fondées sur des affinités revendiquées ou non et qui font que nous, simples lecteurs, sentons une lumière rayonnante qui encore et toujours émane de Camus. Pour ne citer que l’un des rapprochements éclairants cités par Marie-Claude San Juan, ce serait Derrida, qu’elle met d’ailleurs en exergue de son article pour sa définition de ce qu’il appelle «identification», là où elle parle d’identité.
De manière plus générale, on a l’impression qu’elle fait naître autour de Camus une constellation que nous pourrons longtemps encore continuer à dénombrer.
Denise Brahimi

«MADAME HARAM», roman graphique de Zainab FASIKI Editions Massot 2025

Zainab Fasiki est une bédéiste et illustratrice marocaine. Activiste engagée pour les droits des femmes et les libertés individuelles, son art se concentre sur les tabous et les discriminations subies par les femmes. Elle a publié plusieurs bandes dessinées et romans graphiques : « OMOR » (Des choses) (2017), « HSHOUMA » (Massot éditions, 2019), « IRANIENNE » (Éditions Marabout, 2024) et donc ce « MADAME HARAM » (Massot éditions, 2025). Elle dirige des ateliers de bande dessinée et d’activisme au Maroc et à l’étranger et fonde, en 2019, le collectif Woman Power qui accompagne les jeunes femmes artistes. Elle a reçu des récompenses par Amnesty International (Prix pour les droits des femmes en 2018), son livre précédent «Hshouma», édité chez Massot en 2019 a été traduit en cinq langues, Time l’a reconnue comme un leader de la nouvelle génération, et elle a reçu en 2022 le Prix du courage au festival International de la Bande dessine d’Angoulême. Elle a été reçue à Lyon à la Villa Gillet. https://www.villagillet.net/auteur/zainab-fasiki/

Ce livre a été écrit après des ateliers d’écriture auprès d’adolescentes dans le région d’El Haouz qui lui on fait part de la menace de mariage forcé qui pèse sur elles. En s’en inspirant, elle crée une sorte de roman policier plutôt dramatique.
Son livre se divise en sept chapitres dont les intitulés sont les 7 pêchés capitaux. Etonnamment elle ne nomme pas la paresse mais le pêché de l’acédie, cette «tristesse à prier», qui a été écarté par le pape Grégoire le Grand.
Le récit s’articule autour du parcours d’ Aicha qui fuit un mariage forcé à Taza, laissant sa mère, Itto, violée à 15 ans par un homme politique dont Aicha est la fille, et sa demi-sœur Amal. Aidée à Fes par la journaliste Kenza et son compagnon le policier Kamel, Aicha est enlevée par son père, qui, sous les ordre d’un certain Baal, gère un puissant réseau pédophile. Ce père, Moulay Haroun lui dévoile des aspects de cet énorme complot, avant d’être tué.
Aidée par un artiste marocain barbu qu’elle prend d’abord pour un islamiste, et qui la met en relation avec des association d’entraide, elle étudie, régularise sa situation, et au bout de cinq ans a démarré une formation en droit pour devenir avocate, au service des enfants maltraités par la société.
Aicha revient au Maroc au bout de 5 ans, retrouve sa demi-sœur Amal, qui a subi un viol par l’homme qu’Aicha devait épouser, et un avortement consécutif. Aicha veut la venger, n’est pas loin de l’attaquer au couteau, mais finit par le livrer à la police.
Le livre s’achève sur un « à suivre », après que le sinistre Baal se soit juré de la décapiter…
Un récit dramatique, aux péripéties nombreuses, qui pourrait donc se prolonger prochainement.
Mais l’intention de l’auteur n’est pas de nous raconter des histoires, si captivantes soient-elles, mais d’intervenir politiquement sur des situations qui la révoltent. Dans le poème qui clôt l’ouvrage, Zainab nous dit :
«A travers ces pages une flamme s’élève
Celle d’Aïcha qui brise ses chaînes et s’élève
Elle a combattu, défié l’oppression
Pour vivre libre, malgré les concessions.
Aicha ce n’est pas un personnage fictif,
C’est une voix que j’ai croisée, vive et incisive…»

Et un peu plus haut : «Loin d’être une critique, cette œuvre est un «femmage» au courage des jeunes filles qui osent rêver d’un avenir meilleur et aux femmes qui luttent pour leurs droits».

Cet album est un instrument de lutte pour une cause noble. Signalons que cette cause est servie par la qualité et la beauté des dessins, le choix des couleurs…
Nous ne manquerons pas de commenter la suite annoncée à ce récit, qui dégage une belle énergie.
Michel Wilson

 

 

 

«LE PONT» film franco-tunisien de Walid Mattar, 2024
Le film de Walid Mattar a le mérite de suivre clairement son objet, avec une sorte de rigueur démonstrative qui le rend très percutant. En fait tout est dit dans le titre dont on comprend assez vite qu’il a à la fois une signification réelle et symbolique. Ce pont qui est très beau à voir et que le réalisateur a pris plaisir à photographier est connu sous le nom de «pont de Radès» et tout le monde, à Tunis du moins, le connaît. C’est un magnifique pont à haubans, ce qui veut dire que son tablier est soutenu par un ensemble de pylônes et de câbles, qui donnent à la fois une impression de puissance et de légèreté. Il enjambe le lac de Tunis de telle sorte qu’il relie—ou sépare—les quartiers Nord et Sud de la ville, socialement différents voire opposés. Et rien ne saurait faire que de part et d’autre du pont ils se mêlent l’un à l’autre : c’est tout l’objet du film de Walid Mattar que de le montrer.
Entre «relier» et «séparer», le choix du cinéaste ne laisse aucun doute, ce n’est évidemment pas un choix personnel puisqu’au contraire il déplore cet état de fait mais un amer constat qui se dégage de son film. Il l’établit à partir de l’expérience piteuse vécue par trois jeunes des quartiers sud, deux garçons et une fille qui sont lorsque le film commence d’une grande ignorance et d’une grande naïveté. L’un est un jeune rappeur, Tita (Tarek), réparateur de téléphones mais visiblement peu concerné par ce métier ; il vit chez sa mère, dans un entourage de gens très pauvres, et n’a pas la moindre idée des riches ni de leurs mœurs ; lorsqu’il les découvrira, même très peu, ce sera avec beaucoup de dégoût et le désir de retourner dans son propre milieu : quel plaisir d’y boire une simple bière, plutôt que cette boisson étrange appelée dans les bars chics la pina colada ; et lorsqu’il découvre dans les mêmes lieux l’existence de fricassés (petits pain garnis au thon) végan, il a ce mot à la fois humoristique et terrible sur ses voisins qui sont végan bien malgré eux !
L’autre garçon est Foued, photographe et aspirant cinéaste, mais qui n’a pu encore tourner que des clips. Mieux éduqué que Tita, il a notamment des principes moraux et un grand fonds de gentillesse, qui ne va pas sans faiblesse : faiblesse face la tentation de la drogue, qui le projette dans le monde du rêve, et face à celle de l’amour, contre lequel il est sans méfiance, sans doute faute d’expérience et par innocence naturelle.
La troisième du groupe est Safa, venue de province pour suivre des études à Tunis. Elle ne leur consacre pourtant qu’une faible part de son temps, davantage tentée par des petits travaux tels que la fabrication et la vente d’accessoires de mode, qui lui permettent d’arrondir ses fins de mois. La diversité de ses occupations, son intelligence et sa curiosité font que Safa est mieux avertie que les garçons de certains usages tunisois, elle sait en particulier que tout cède au pouvoir de l’argent, et qu’il faut glisser un billet à l’occasion (les occasions sont nombreuses !) pour que l’obstacle soit résolu magiquement.
Le hasard met ces trois-là en possession de cocaïne, dix kilos ce qui est énorme et ne représente pas moins que la somme de trois millions. Ils vont tenter d’écouler cette drogue dans les bars huppés du nord de la ville, mais on comprend très vite qu’ils ne pourront pas éviter les dangers et les pièges, ce qui impliquerait des connaissances et un savoir-faire dont ils sont dépourvus.
Pendant ce temps-là, le réalisateur filme plus que jamais le pont, ne laissant aucun doute sur sa signification. Il se confirme que sa manière de cinéaste consiste à s’appuyer sur le symbolisme,par exemple lorsqu’il montre, très brièvement d’ailleurs, le sort de Safa de retour dans sa province, à la campagne apparemment : on la voit en compagnie d’un immense troupeau de moutons auquel elle est revenue, ce qui en l’occurrence signifie revenir au point de départ : bergère sûrement, plutôt qu’influenceuse.
Les trois adultes que nous avons vus à un moment décisif de leur vie auraient-ils pu échapper à leur condition première ? L’occasion leur en a été donnée mais elle n’a servi à rien. En effet, ce n’est pas une affaire de chance, croyance qui serait plutôt optimiste par rapport à celle du réalisateur. Certes il ne parle que de son pays et à un bref moment de l’histoire de celui-ci, cette manière de circonscrire son sujet étant d’ailleurs ce qui fait sa force. L’épisode du printemps arabe de 2011 a sans aucun doute fait naître des espoirs en Tunisie mais il s’est avéré que c’était des illusions, voire un leurre. Les apprentis dealers franchissent tous les jours le Pont de Radès mais ils ne parviennent pas pour autant à quitter leur quartier. La splendeur du Pont ne fait que confirmer l’immobilité de la société tunisienne où les riches sont décidés à refouler les pauvres dans leurs quartiers dès qu’ils n’ont pas ou plus besoin d’eux. Les pauvres sont transparents sous le regard des riches, comme le dit Safa lors d’une de leur tentative vouée à l’échec pour se faire connaître de leurs riches clients.
Dans un entretien qu’il a donné à l’occasion de ce film, Walid Mattar montre bien la portée sociologique du constat dont «Le Pont» fait état : il n’y a plus de classe moyenne en Tunisie dit-il, mais seulement des riches et des pauvres. Il dit aussi, de manière très éclairante «Le pont pour moi, c’est l’image parfaite de notre société tunisienne actuelle : pleine de contradictions, de déséquilibres, de tensions latentes».
Denise Brahimi

DIVERS

Chronique mauritanienne : Coup de Soleil en Auvergne-Rhône-Alpes et la Mauritanie

Entrée de l’Alliance d’Atar

Bekaye et les ses courgettes épargnées par ses chèvres

Bibliothèque de l’Alliance

Auprès de mon arbre…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voilà 12 ans que notre association ajoute à son investissement pour faire connaître les cultures, les artistes et l’histoire du Maghreb, une coopération avec des acteurs de ces pays dans le domaine de l’agroécologie. Nous avons aussi élargi le Maghreb à la Mauritanie

Leila et Taleb à Nouakchott

depuis 3 ans, grâce à l’investissement de notre Secrétaire, Leila Al Ardah, qui y a travaillé pendant 9 ans. Nous avons noué des liens avec l’Alliance française d’Atar et son directeur Mohamed Mahmoud Ould TALEB. Nos premières actions concernent un soutien à l’activité touristique dans la région de l’Adrar, en formant des acteurs du tourisme au français technique, en aidant El Hadj el Bekaye à compléter sa formation en animation autour de l’astronomie, et en formant des jeunes et des cuisiniers pour adapter leurs pratiques à la clientèle des touristes. En effet, la région de l’Adrar, ses paysages époustouflants, ses villes et ses sites historiques attire chaque année des milliers de touristes, en majorité francophones. Nous nous efforcerons aussi de mieux faire connaître ce splendide pays dans notre région, dans une approche de tourisme culturel et solidaire. Nous avons en parallèle démarré un soutien à des pratiques agroécologiques, pour accroître l’autosuffisance de cette région en fruits et légumes diversifiés, produits de façon responsable. L’association Kokopelli a fait don d’un gros échantillon de semences paysannes qui ont été réparties dans une dizaine de petites fermes, avec un accompagnement d’un jeune agriculteur bénévole. Nous devrions susciter dans les prochaines années une banque de semences qui approvisionnera les agriculteurs de la région.
Enfin nous travaillons sur un dossier d’adduction d’eau potable dans le village-oasis de Maaden.
Début février, le vice président de l’association, Michel Wilson, qui coordonne tous nos projets de coopération en agroécologie, a effectué une mission d’une semaine en Mauritanie, au cours de laquelle il a visité, aux côtés de Leila Al Ardah,  différents sites et partenaires de nos projets: Maaden, Ouadane, Chinguetti, et bien sût Atar. Un court passage à Nouakchott nous a permis de rencontrer l’Ambassadeur de France, le Conseiller de coopération et ses collaborateurs, pour leur faire connaître nos actions et nos projets. Nous devrions signer prochainement une convention pour acter le soutien de l’ambassade à notre démarche. Nous avons pu y rencontrer également les écrivains Beyrouk et Intagrist El Ansari, que nous devrions recevoir prochainement dans notre région, avec le nouveau livre de Beyrouk, et le film Ressacs, d’Intagrist.
Dans une région du Sahel en crise, qui rejette la présence française, la Mauritanie devient un partenaire important dans nos relations avec cette partie de l’Afrique. La langue française y conserve une place encore notable.
Michel Wilson

  • Mardi 3 mars à 19h, la Librairie Terre des Livres accueille la poétesse Souad Labbize
  • Jeudi 5 mars au collège Aimé Césaire de Vaulx en Velin Intervention Mémoires croisées de la guerre d’Algérie 
  • Vendredi 6 mars au collège Alain de Vénissieux Intervention Mémoires croisées de la guerre d’Algérie 
  • Lundi 9 mars et mardi 10 mars à l’Université Lyon 2 Rencontres hommage « Lire les littératures du Maghreb avec Charles Bonn » Programme ICI 
  • Samedi 14 mars Assemblée Générale de Coup de Soleil
  • Lundi 16 mars et mardi 17 mars, Intervention Mémoires croisées de la guerre d’Algérie  au collège Marie Curie de Tournon (07) 
  • Lundi 23 mars Intervention Mémoires croisées de la guerre d’Algérie au Lycée Léonard de Vinci à Villefontaine (38) 
  • Mardi 24 mars Intervention Mémoires croisées de la guerre d’Algérie au collège Mermoz de Lyon
  • Samedi 28 mars Assemblée générale de Coup de Soleil en Auvergne-Rhône-Alpes
    
    

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