Newsletter/Lettre culturelle franco-maghrébine #108

Editorial
Cette lettre 108 fait une place considérable aux apports de la Tunisie (ses universitaires, ses cinéastes), à tout ce qui intéresse Coup de soleil. Il s’en dégage notamment et par la volonté explicite de Habib Kazdaghli le projet conscient d’exprimer la pluralité culturelle de ce pays. Il recourt pour le dire à la formule « Tunisie plurielle », titre d’une collection éditoriale dont les fondateurs jugent inacceptable la réduction de la Tunisie à un seul apport culturel majoritaire, tandis que toutes ses autres composantes ne seraient que des annexes de moindre importance ou intérêt.
A la collection « Tunisie plurielle » appartiennent deux des livres dont la présente Lettre 108 fait la présentation : « Les Juifs, nos frères en la patrie » qui est un recueil d’études et de documents, et « Les Algériens en Tunisie (1871-1962)» de Jamel Haggui. Un troisième livre, « Lettre à mon petit-fils sur l’islam d’aujourd’hui » est l’œuvre d’une universitaire bien connue, Faouzia Charfi qui parle à la fois en tant que scientifique et que mère ou grand-mère ; elle s’indigne à l’idée qu’on cherche à enfermer les jeunes de Tunisie dans un réseau d’interdits supposés être l’essence même de l’islam—alors qu’ils ne l’ont jamais été et pas davantage aujourd’hui.
Les deux films présentés dans cette Lettre sont des œuvres tunisiennes bien décidées à affronter ces deux énormes problèmes sociaux que sont le viol et l’homophobie. « A voix basse » de Leïla Bouzid n’est cependant pas réductible à un plaidoyer en faveur de l’homosexualité, si mal comprise et si mal vécue dans la Tunisie d’aujourd’hui. C’est toute une manière d’être qu’il faut changer.
Dans « Silentium », le film de Nadhal Chatta on est impressionné par la beauté et la sensibilité de l’actrice principale, la magnifique Rym Hayouni qu’on voit par deux fois soumise à l’horreur du viol.
Le cinéma étant un moyen d’action incomparable, on ne peut que se féliciter de toute occasion donnée de voir des films rarement diffusés, ce qui est le cas du Festival de films arabes proposé par Regard Sud et l’Institut Lumière. Il nous a semblé utile d’en faire connaître la programmation aux abonnés de Coup de soleil.
Deux autres aspects de la culture maghrébine sont convoqués dans cette Lettre 108. Grâce à Michel Wilson, nous faisons connaissance avec un roman policier de Mabrouck Rachedi, et avec une BD « L’oiseau de Tazmamart » à laquelle trois auteurs ont travaillé collectivement.
La musique enfin est présente dans cette Lettre, celle des Gnaoua du Sud Marocain, étrange et bouleversante, mais pour laquelle, quoi qu’il en soit, le mot de folklore ne saurait être approprié.
Nous devons une bonne surprise, que nous vous laissons le soin de découvrir, à Rizwana Toorubally, étudiante à Lyon 2 et stagiaire à Coup de soleil Aura. Qu’elle en soit remerciée.
Denise Brahimi

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Podcast

« Et de nous qui se souviendra ? », créé et produit par Nicole Guidicelli, auteure indépendante, est un podcast qui donne la parole aux derniers pieds-noirs. Il est en ligne sur toutes les plateformes d’écoute et de téléchargement (Google Podcast, Apple Podcast, Spotify, Deezer…). 

Hommage à une communauté en voie de disparition, il a pour objectif d’aider les pieds-noirs à transmettre. Il s’adresse à leurs descendants, aux enseignants qui souhaitent parler de la guerre d’Algérie, et plus largement à tous ceux qui s’intéressent aux exils et à la résilience. Il interroge l’exil comme acte fondateur ainsi que les questions d’identité, d’invisibilité et d’intégration. Il pose également la question de la transmission et de la mémoire des pieds-noirs.

Le projet a démarré en janvier 2022, année de commémoration du 60e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie.

Pour écouter les épisodes déjà parus : https://podcast.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra

 

 

« LUI DEVANT », un podcast audio-graphique en cinq épisodes d’Abderazag Azzouz, auteur/réalisateur.

« Lui devant », raconte l’histoire puissante et sensible de deux frères, Amine et Hakim, qui se battent pour l’indépendance de l’Algérie dans les années 1960.
Cette histoire est centrée sur leur parcours difficile et leur lien fraternel indéfectible. Nous les suivons alors qu’ils s’évadent d’un camp de prisonniers proche d’une carrière de marbre exceptionnelle située à Fil Fila, où ils étaient forcés de travailler. Cette carrière de marbre sera déterminante pour leur vie. Amine y vivra ses premières émotions, explorant sa créativité et la naissance d’une passion pour la sculpture. Hakim, quant à lui, y confrontera sa force physique lors de l’extraction de la roche, découvrant sa propre endurance et son courage.

Sortie officielle, le 19 mars 2025

Cliquer ICI pour visionner la bande annonce : https://linktr.ee/podcastime69

Ce podcast, dans sa version intégrale et audiovisuelle a été présenté samedi 27 septembre à la Bibliothèque de la Part Dieu de Lyon, devant un public conquis. Chacun s’est dit convaincu que sa présentation publique devrait connaître un bon succès, et que sa diffusion dans les établissement scolaire doit être envisagée.

LIVRES / BD

« LES JUIFS, NOS FRERES EN LA PATRIE », études et documents sur les Juifs de Tunisie par Habib Kazdaghli, éditions Santillana, Tunis 2025
Pour comprendre l’intention qui est à l’origine de ce livre, il est important de bien voir, dès la première de couverture, à quelle collection il appartient. Celle-ci s’intitule « Tunisie plurielle », expression dont le sens est clairement précisé par la préfacière Lucette Valensi venant à la rescousse de l’auteur : pour évoquer l’histoire de la Tunisie, il importe de ne pas s’en tenir à celle du « groupe social hégémonique » mais au contraire de faire perdurer la trace des minorités ethniques et religieuses, de manière à dépasser la vision unilatérale de l’identité tunisienne. Pour dire les choses encore plus clairement, il faut avoir le courage d’affronter les tenants du nationalisme arabe, comme Habib Kazdaghli lui-même l’a fait non sans risques.
Pour ce faire il a convoqué un nombre important de chercheurs qui multiplient les travaux (abondance de colloques…) sur les Juifs de Tunisie depuis plusieurs décennies bien que cette démarche collective soit relativement tardive : on en trouve les premières traces dans les années 1888 et 1893, mais c’est surtout entre les deux guerres du 20ème siècle que les livres sur ce sujet se sont multipliés. Habib Kazdaghli a donc décidé de puiser dans cet apport considérable, et il en a tiré 12 contributions qu’il a réaménagées pour en faire la partie principale de son propre livre, intitulée « Textes ». Cette partie est suivie d’une seconde comme annoncé dans le sous-titre du livre, ce sont donc des « Documents » variés à l’appui des textes sans être directement en lien avec eux : témoignages, rapports, récits, portraits. Après quoi, le livre comporte encore une chronologie et une bibliographie, l’une et l’autre substantielles.
Tout cet ensemble porte sur une période historique relativement récente quoique multiforme : de la fin du 19ème siècle au 20ème, ce qui veut dire qu’on y voit successivement le pouvoir colonial et la domination française, l’indépendance et la décolonisation, pour atteindre finalement et quoi qu’il en soit de la suite la révolution de 2011.
Au fil de la chronologie se fait jour une évolution qui apparait comme le fait essentiel et déterminant : en 1948, c’est la création de l’Etat d’Israël, vers lequel nombre de Juifs tunisiens vont émigrer. A partir de ce même moment, un nombre à peu près égal d’entre eux quittent la Tunisie pour la France, le résultat étant qu’au total, 20.000 à 25.000 personnes quittent la Tunisie entre 1948 et 1954. Ce qui est évidemment considérable.
Dans la partie « Textes », les 12 chapitres constitués par l’auteur suivent à peu près l’ordre chronologique et font apparaître les problèmes soulevés par l’intégration plus ou moins difficile de la communauté juive, majoritairement soucieuse de défendre son identité lorsqu’elle l’estime menacée que ce soit par le gouvernement français du Protectorat ou par le gouvernement de la Tunisie indépendante à partir de 1955-1956.
Un des points sensibles consiste dans la volonté étatique d’uniformiser les procédures d’inhumation, alors que la communauté juive ne peut accepter qu’on lui retire le soin de s’en occuper elle-même selon sa tradition. En rapport avec cette question se pose celle des cimetières, en particulier lorsque l’espace d’un cimetière israélite est convoité par l’extension urbaine ou les promoteurs immobiliers. Les conflits et discussions autour de l’expropriation de certains terrains durent pendant des décennies, et c’est seulement sous la présidence de Bourguiba que l’Etat viendra à bout de la résistance communautaire. On sait en effet que le grand leader de l’indépendance tunisienne était imprégné du modèle français, jacobin, républicain et intégrateur.
Sous l’occupation allemande, alors que le déferlement de l’idéologie nazie risquait de de dégrader les rapports entre les deux communautés juive et musulmane, le Bey (Moncef Bey) affirme sa volonté de protéger ses sujets juifs au même titre que les musulmans. Et cette attitude restera la règle après l’indépendance, où il sera dit et redit que « le gouvernement ne fait aucune différence entre ses nationaux ». Il est vrai qu’avant 1956, un certain nombre de Juifs se sont engagés dans la lutte anticolonialiste mais il faut reconnaître que cela ne concerne qu’un nombre restreint d’entre eux.
Pour préciser encore les conclusions auxquelles aboutissent les historiens convoqués dans ce livre, on peut dire que si dès le milieu du 20ème siècle, les Juifs quittent la Tunisie en très grand nombre, ce n’est pas par peur des Arabes qui s’emploient à leur procurer des garanties. On peut en donner pour preuve le fait qu’à partir de 1955-1956, il y a eu 3 ministres juifs dans le gouvernement de la Tunisie, Albert Bessis, André Barouch et René Trabelsi (professionnel du tourisme nommé en 2028). En fait c’est l’esprit du temps qui a changé et il consiste à privilégier la modernité plutôt que l’archaïsme des communautés.
Le souci de respecter l’héritage patrimonial prend désormais une autre forme, c’est ainsi que se développe le projet d’un musée judéo-tunisien que beaucoup s’accordent à trouver à la fois faisable et nécessaire. Et pour rejoindre le point de départ de ce livre, il est clair que ce Musée jouerait comme un rappel de ce qu’est la pluralité en Tunisie.
Denise Brahimi

« LETTRE A MON PETIT-FILS SUR L’ISLAM D’AUJOURD’HUI » par Faouzia Farida Charfi, éditions Odile Jacob, 2026
La « Lettre » de Coup de soleil a déjà eu l’occasion d’évoquer plusieurs fois l’auteure de ce livre, notamment en mars 2021 (Lettre 60) à propos de la science dans les pays arabes comme le sien, qui est la Tunisie. Elle revient à la science, qui est son domaine de recherche et d’enseignement, au dernier chapitre de cette supposée lettre qui en contient cinq, mais c’est avec un objectif très précis, rejoignant le sujet principal de son livre qui est de dénoncer l’obscurantisme d’un islamisme pernicieux sévissant plus que jamais aujourd’hui.
Sous le prétexte de ce qui se donne d’abord comme une conversation assez libre, elle passe en revue de façon rigoureuse les dégradations et falsifications du message coranique par l’islamisme, qui écrase les populations musulmanes sous un flot d’interdits décrétés arbitrairement. On peut dénombrer les lieux où il sévit et qu’envisagent successivement les cinq chapitres du livre : la liberté de pensée et l’intolérance, la laïcité et les droits des femmes, l’identité et l’altérité, les Noirs du Maghreb et les personnes LGBTQ, et pour finir, ce chapitre déjà évoqué qu’elle intitule « la science en question ». La caractéristique remarquable de sa manière est la même dans tous les chapitres, elle revendique une attitude scientifique en même temps qu’elle puise ses exemples, très concrets, dans son environnement quotidien. Son ton est à la fois très calme et très ferme, il ne s’agit pas d’invectiver ni même de polémiquer car il n’y a pas assez de consistance dans les propos qu’elle dénonce pour qu’ils méritent un véritable débat, pas de pensée véritable chez ceux qu’elle désigne dans le langage d’aujourd’hui comme des « prédicateurs 2.0 ». Ils ne laissent aucune place à un éventuel débat dans la mesure où ils s’adressent aux croyants musulmans sur le mode des interdits assortis de menaces, elles-mêmes suivies d’exécution.
Le point de départ du premier chapitre vient du monde scolaire, où la plupart des élèves considèrent que fêter Noël est interdit pour un Musulman. Cet avis péremptoire vient des « nouveaux promoteurs de l’islam en ligne », les influenceurs des réseaux sociaux. Il n’y a pas dans leurs discours la moindre spiritualité, c’est par leur maîtrise de la communication qu’ils assurent leur succès. Ils abusent des hadiths (actes et paroles attribués au Prophète) qui sont souvent d’une authenticité douteuse, en sorte que beaucoup d’éminents théologiens considèrent que « Le Coran seul oblige ». Mais il existe aussi une jeunesse musulmane qui défend les droits humains contre l’intolérance, montrant par là qu’une critique de l’islam est possible, pour se libérer d’un rigorisme sans fondement réel, qui enferme et contraint. D’ailleurs, à l’époque dite classique, il y a eu des penseurs libres qui ont manifesté leur esprit critique, mais leur souvenir est évidemment combattu par l’Etat islamique. Un exemple comme la tristement célèbre affaire Rushdie montre la volonté islamiste d’associer la modernité à l’ennemi occidental, en fait il s’agit d’une position purement politique, et c’est au monde des esprits libres qu’on s’en prend.
Dans son chapitre 2, l’auteure prône la séparation de la religion et de l’Etat, qui ne signifie en rien un éloge de l’athéisme. En fait, c’est là encore une question politique, l’Etat islamique ou Daech n’a d’autre volonté que d’exercer un pouvoir sur les hommes mais n’a aucune légitimité d’un point de vue religieux, il s’est imposé par la force et la violence.
S’agissant du voile, il n’est pas une obligation religieuse quoi qu’en disent les islamistes, il faut laisser aux femmes la liberté de le porter ou pas, non sans rappeler qu’il est un signe de soumission lié au caractère patriarcal de la société et qu’en Tunisie en tout cas son retour est une concession au mouvement islamiste.
Le chapitre 3 est une réflexion sur la notion d’identité arabo-musulmane dont l’inconvénient immédiatement visible est de ne pas mentionner la réalité amazighe, bien antérieure à l’arrivée de l’islam. Avec Nasser et Bourguiba, il y a eu le rêve d’une grande nation arabe, mais avec les Frères musulmans (fondés en 1928 en Egypte par Hassan el-Banna), elle s’est confondue avec une identité musulmane définie comme rejet de l’Occident. Il faut refuser de créer dans la société une hiérarchie fondée sur l’appartenance à une religion et pour prendre un exemple particulièrement choquant il faut faire disparaître le mot « mécréant » de tous les ouvrages destinés à l’éducation des enfants.
Le chapitre 4 aborde deux questions sociétales sur la manière dont les Noirs d’une part et les personnes LGBTQ d’autre part sont traités en Tunisie. Alors que l’esclavage a été aboli dans ce pays dès 1846, après 13 siècles de « traite orientale » (Traite négrière qui a servi à approvisionner en esclaves les pays du Proche-Orient), on trouve encore sur certains papiers officiels une mention concernant l’origine des Noirs et leur rapport avec l’esclavage.
L’auteure rend hommage à la révolution de 2011 dans son pays, car elle y trouve la volonté de substituer un droit des personnes à celui des groupes dominants, au nom d’un principe de non-discrimination qui en 2014 a été inscrit dans la constitution.
Le chapitre 5 « La science en question » comporte des formules d’autant plus crédibles qu’elles viennent d’une scientifique éminente: « La science n’est ni d’Orient ni d’Occident, elle n’est pas islamique non plus ».
Denise Brahimi

« MEMOIRE DES MOTS DANS LES CHANTS DES GNAOUA », éditions Sefrioui Maroc, 2025
Le contenu de ce livre est complexe puisqu’il comporte à la fois un glossaire établi par Abdeslam Alikkane, son commentaire par Touriya Fili et pour commencer une Préface de Neïla Tazi. Celle-ci étant co-fondatrice et productrice du Festival Gnaoua et Musiques du monde d’Essaouira, il est évidemment très important qu’elle apporte sa caution à ce livre.
De toute façon la reconnaissance par l’Unesco de l’art gnaoui au rang du patrimoine de l’humanité ne laisse aucun doute sur la place qui lui est désormais reconnue, mais la façon dont il est abordé dans ce livre par le maître gnaoui (maâlem) Abdeslam Alikkane est tout à fait originale, singulière jusqu’à aujourd’hui. Il a entrepris de traduire les mots en langues africaines que véhiculent les chants gnaoua transmis par la tradition orale, car de façon impressionnante on y trouve exprimées les souffrances d’êtres humains au moment où on les transforme en esclaves. C’est précisément ce qu’explicitent les commentaires de Touriya Fili.
De façon prometteuse, il y a aussi semble-t-il des projets d’édition qui compléteront utilement les informations dont on dispose déjà sur ces questions (notamment grâce aux travaux de Salah Trabelsi).
Denise Brahimi

“ASSAUT CONTRE LES FRONTIERES” de Leïla Slimani, Gallimard 2026.
Paru le 19 mars 2026, Assaut contre les frontières s’inscrit dans la continuité de l’œuvre de Leïla Slimani, où les questions d’identité, de langue et d’intimité occupent une place centrale. Lauréate du prix Goncourt en 2016 pour Chanson douce, l’autrice s’éloigne ici du roman pour proposer un texte bref, dense et profondément réflexif, à mi-chemin entre l’essai et le récit autobiographique. L’ouvrage trouve son origine dans une commande de France Culture, à l’initiative de Tiago Rodrigues, directeur du Festival d’Avignon, dont une édition récente mettait à l’honneur la langue arabe. Toutefois, Slimani dépasse largement ce cadre pour livrer une méditation plus ample sur les langues, leur transmission et les frontières visibles ou invisibles qu’elles dessinent entre les individus.
Dès les premières pages, une idée forte s’impose, empruntée à Franz Kafka: « Toute littérature est assaut contre la frontière ». Cette formule éclaire l’ensemble du texte. Écrire devient un geste de franchissement, une manière de contester et de traverser les limites, qu’elles soient linguistiques, culturelles ou symboliques. La littérature apparaît ainsi comme un espace de déplacement et de liberté. Adoptant un « je » intime, l’autrice revient sur son rapport complexe à la langue arabe. Elle évoque notamment le darija, langue vernaculaire marocaine qu’elle a connue dans son enfance. Loin d’être une langue figée, celle-ci est le fruit d’un mélange entre arabe, amazigh, français et espagnol. Cette diversité linguistique reflète une identité à la fois multiple et en perpétuelle évolution.
Toutefois ce rapport à la langue est aussi traversé par une forme de malaise. Ne maîtrisant pas pleinement l’arabe, l’autrice évoque un sentiment de honte et d’illégitimité. Elle se décrit comme « une arabe qui parle mal l’arabe », révélant une tension profonde entre son identité et sa pratique linguistique. Cette contradiction nourrit une interrogation centrale: peut-on appartenir pleinement à une culture dont on ne parle pas la langue? Peut-on être « de quelque part » tout en en étant partiellement exclu? Cette question, qu’elle formule de manière récurrente: « Pourquoi est-ce que je ne parle pas ma langue? » prend une dimension presque obsessionnelle. Elle traduit une forme d’exil intérieur, une sensation d’être à la fois dedans et dehors, proche et distante. Slimani suggère que cette distance est aussi liée à l’histoire familiale, notamment au fait que son père ne lui a pas transmis la langue arabe. Sans formuler de reproche explicite, elle en constate les effets: un manque, une faille dans la construction de soi.
L’évocation de l’enfance occupe ainsi une place essentielle dans le texte. Elle décrit un environnement multilingue, riche et vivant, mais traversé de frontières invisibles, notamment sociales et linguistiques. Ce « paradis multilingue » devient progressivement un espace de questionnement: comment trouver sa place entre plusieurs langues, plusieurs héritages, plusieurs mondes? À travers cette réflexion intime, Slimani interroge plus largement les notions d’identité et d’appartenance. Elle rejette l’idée d’une identité pure, stable ou figée. Pour elle, toute identité est traversée d’influences multiples et la langue en est l’un des exemples les plus évidents. La figer dans une forme immuable reviendrait ainsi à en effacer la richesse et à réduire la diversité des voix qui la composent.
L’essai s’ouvre également à une dimension politique et culturelle. Slimani questionne le rapport de l’Europe à son héritage arabo-musulman, dont les traces sont encore visibles mais souvent peu reconnues. Elle met ainsi en lumière la difficulté à assumer pleinement cet héritage. En creux, elle critique les formes d’exclusion et les assignations identitaires qui enferment les individus dans des catégories réductrices. Cependant, face à ces tensions, la littérature apparaît comme un espace de résistance et de réinvention. Écrire permet de dépasser les frontières imposées, de réconcilier les différentes facettes de soi et d’explorer des expériences humaines dans toute leur singularité. Slimani insiste sur le fait que son écriture ne vise pas à représenter une communauté ou une culture, mais à raconter des vies, des corps, des existences individuelles.
Traversé par des émotions fortes: la honte, la colère, la mélancolie, le texte déploie une réflexion profonde sur la difficulté d’habiter pleinement une identité. Pourtant, loin de céder au désenchantement, il affirme la puissance de la littérature comme lieu de liberté. Un lieu où il devient possible de franchir les frontières, de les déplacer et peut-être, symboliquement, de « rentrer chez soi », même si ce chez-soi reste instable et mouvant. Enfin, Assaut contre les frontières dépasse le simple cadre autobiographique pour proposer une interrogation universelle. Il s’adresse à tous ceux qui vivent entre plusieurs langues, plusieurs cultures et plusieurs mondes.

Rizwana Toorubally
Stagiaire Coup de soleil AURA

« LA CHOUETTE A SEPT JOURS POUR SAUVER LE MONDE » de Mabrouck Rachedi éditions Actes Sud Février 2026

Mabrouck Rachedi, dont nous commentons régulièrement une production littéraire plutôt abondante, ajoute un nouveau champ dans son écriture. Après les romans, essais, romans pour la jeunesse, le voilà qui aborde le roman policier, ce qui lui vaut du reste d’être invité au Festival Les Quais du polar de Lyon en ce début avril 2026.

Ce roman ne se satisfait pas de la règle des trois unités chère au théâtre classique (le temps, le lieu, l’action) : au contraire, il nous fait voyager dans le temps, en divers lieux, l’intrigue prenant même une dimension planétaire, et pour ce qui est de l’action, elle fourmille de personnages, de situations ou d’intrigues secondaires, même si l’auteur finit par rassembler les personnages et les fils de l’intrigue pour une fin quasi raisonnable, alors que la planète a failli exploser, et que nous avons fait quelques va et vient entre début du vingtième siècle et notre époque.

La chouette dont il s’agit dans le titre est un policier génial du tout début du vingtième siècle, Maxence Desjardin qu’on va faire venir dans notre époque pour résoudre la menace nucléaire planétaire qu’un mystérieux complotiste fait peser sur le monde. Il n’est pas utile, et ce serait divulgacher une histoire plaisante et rocambolesque, d’en dire beaucoup plus sur l’intrigue. Rocambolesque définit un certain style de récit des romans et feuilleton du début du vingtième siècle. Et c’est un peu ce style que Mabrouck Rachedi emprunte, avec peut-être un soupçon de Jules Vernes pour donner une caution scientifique… Le risque nucléaire qui pèse sur l’humanité sur une période très courte, amène celle ci à monter ses pires côtés, ce qui donne au roman un côté un peu tragique par moments.
Le livre vaut particulièrement pour la galerie de portraits assez copieuse, qui donne à chaque personnage un parcours, une vie propre, et même une évolution au cours de l’histoire.
La chouette, bien sûr, un temps héberluée de ce transport dans le temps de 120 années, mais va progressivement s’y adapter, et retrouver sa légendaire sagacité, qui lui permettra de mettre fin à la menace planétaire imminente. Mais il retournera dans sa temporalité initiale.

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La géniale physicienne Jennifer Martinelli a trouvé la solution du voyage dans le temps en passant par le CERN de Genève… Sa trajectoire dans le livre va lui faire découvrir une sensibilité inconnue et une empathie qui l’humanisera au point d’accepter son amour pour le motard suisse Giacomo Cardone. Nous ferons aussi connaissance du Président de la République, finalement plus poète que politique.
Mention spéciale pour la policière Yasmine Rajabali, imbattable en close combat, veuve et maman d’un petit Omar, autiste génial, dont le rôle dans l’intrigue se révèle central. La difficile relation entre la mère et le fils trouve un débouché positif grâce a un rapide voyage dans le temps… Bien pratique ce CERN…
Ce livre est finalement un parcours dans la complexité d’une humanité, capable du pire, mais capable aussi de belles rédemptions… Pas mal pour un roman policier !

Michel Wilson

Mabrouck Rachedi sera également reçu le 1er avril au Centre Social Bonnefoi, à Lyon 3ème où nous échangerons sur un ouvrage précédent : « Tous les mots qu’on ne s’est pas dits », commenté en son temps dans notre Lettre culturelle 64.

« L’OISEAU DE TAZMAMART » BD de Alkhariqun, Ilyass Koundi, Romy Alexandre coéditions Alibata/Le Fennec janvier 2026

Voici encore une très belle production de la maison d’édition Alifbata qui nous fait découvrir des œuvres originales en bande dessinée des pays du sud de la Méditerranée. Celle ci est l’objet d’une co-édition avec les éditions marocaines Le Fennec. Il est écrit à plusieurs mains, d’abord projet de fin d’étude d’Yliass Koundi à l’Institut des Beaux-Arts de Tétouan, retravaillée par le collectif Alkhariqn de Sale, enrichie du récit d’Ahmed Marzouki, un des prisonniers survivants de cette abominable prison, et de l’apport de la scénariste Romy Alexandre. Pour ajouter à cette œuvre chorale il faut signaler l’apport de l’historien Walid Cherqaoui, qui resitue l’histoire de ce lieu d’enfermement, voire de disparition.

Ahmed Marzouki fait partie des élèves de l’académie militaire d’Ahermoumou, qu’un groupe d’officier va entraîner à leur insu dans une tentative de coup d’État le 10 juillet 1971 à l’occasion de la fête d’anniversaire du roi Hassan II. Un massacre a lieu parmi les invités auquel le roi réchappe comme il réchappe l’année suivante au mitraillage de son avion par 6 chasseurs F5 marocains. Plusieurs officiers et aviateurs seront jugés et exécutés. Le général Oufkir soupçonné d’être responsable du deuxième attentat est retrouvé mort chez lui, tué de 3 balles dans la poitrine… Les autres personnes impliquées dans les 2 attentats (74 pour celui de 1971, 31 pour celui de 1972) sont d’abord emprisonnés sur la base de Kenitra, puis dans la prison centrale de Kenitra.
En 1973, des camions viennent chercher 58 détenus des deux groupes, condamnés à des peines supérieures à 3 ans. Il sont emmenés, entravés et yeux bandés jusqu’à la base aérienne, puis transportés en avion jusqu’à Kas el Souk où des camions militaires les emmènent pour une destination inconnue. Une véritable « disparition » jusqu’en 1979 où des rumeurs sur un site d’enfermement dans le sud commencent à se répandre. Un système imaginé pour brider toute nouvelle tentative de soulèvement, les personnes disparues pouvant être mortes ou vivantes.
Les détenus vont subir une lente destruction, que l’album décrit avec précision, dans un lieu où les bâtiments de détention sont cachés derrière des murs, invisible pour les personnes passant à proximité.
Le dessin noir et blanc, très précis, fournit force détails sur les brimades, l’alimentation sommaire, l’inconfort absolu, les visites importunes de vipères ou de scorpions… Nombreux seront les prisonniers qui mourront, de maladie, de folie… Ils sont enterrés dans la cour de la prison.
Un jour un pigeonneau blessé échoue dans le couloir de la prison. Ahmed Marzouki parvient à le recueillir à l’insu des gardiens . Malgré son absolu dénuement il réussit à prendre soin de lui. Le pigeon devient la mascotte des prisonniers pourtant isolés les uns des autres. Ils le nomment « Faraj », délivrance, ce qui dit l’importance symbolique que la bestiole revêt pour ces malheureux.
Les détenus arrivent à le libérer quand il atteint l’âge adulte, malgré les gardiens, et son « évasion » est comme un stimulus de vie pour beaucoup d’entre eux. Dans le même temps (nous sommes en 1991), des lettres ont pu sortir, par miracle, les Marocains puis le monde se mettent à demander la libération des prisonniers du désert. Le 15 septembre 1991 des camions viennent chercher les 23 survivants (sur 58), toujours yeux bandés, entravés. Le roi Hassan II les gracie sous la pression des militants internationaux des droits humains. Comme si le pigeon Faraj avait provoqué leur libération, après 20 ans de détention inhumaine…
Cet album nous fait vivre de façon réaliste mais délicate ces vingt années d’horreur, avec un dessin inspiré des mangas. Nous avons là un document très bien conçu pour donner à voir et comprendre ce que peut être une violence d’État.

Michel Wilson

 

 

 

« A VOIX BASSE », film tunisien de Leïla Bouzid, 2024
Lorsque le film commence, on arrive en avion dans la ville tunisienne de Sousse où est née Lilia, jeune femme qui pourrait avoir une trentaine d’années. C’est un retour au pays, à partir de Paris d’où elle vient et où elle vit. Mais elle n’y revient pas seule, elle est accompagnée de son amie française Alice, dont on comprend très vite qu’elle est son amie au sens fort du terme, les deux jeunes femmes étant visiblement amoureuses l’une de l’autre.
Cette très rapide présentation indique ce que seront les deux thèmes du film, d’une part le retour au pays et dans la famille lorsqu’on a rompu avec eux depuis longtemps pour vivre ailleurs et autrement ; d’autre part l’amour homosexuel, formule dont les deux mots comptent également, l’homosexualité étant considérée en Tunisie comme une transgression grave punie par la loi, tandis que l’amour est une passion et une affaire de cœur qui n’a que faire de la différence de sexes ou de genres.
Cependant, la réalisatrice a mis en place un moyen habile et efficace de relier ces deux thèmes. Lilia revient à Sousse pour l’enterrement de son oncle Dhaly (orthographe variable) et malgré la dissimulation totale ou presque de la famille sur ce point, pour que les apparences soient sauves, on comprend que Dhaly était homosexuel, la fin de sa vie ayant révélé ses pratiques scandaleuses, au point que la police s’en mêle et mène l’enquête sur les conditions de sa mort. Mamie, la vieille dame inflexible qui était la mère de Dhaly et l’a obligé à se marier en dépit de son orientation sexuelle pourtant évidente, tient bon et récuse avec force toute espèce de révélation ; d’autres membres de la famille pensent qu’il vaut mieux choisir le silence et l’oubli ; seule Lilia, lorsqu’elle comprend la situation, décide avec un acharnement grandissant de faire éclater la vérité. Celle-ci qui d’abord ne concerne que son oncle défunt, s’étend vite bien au-delà et toute la construction du film est basée sur cette contagion grandissante : Lilia va d’abord assimiler son propre cas à celui de Dhaly, et refuser de garder le silence au sein de la famille sur son homosexualité. Puis elle va au-delà du cadre familial et proclame publiquement son amour ou son droit à l’amour pour Alice, qui est d’abord très fâchée par ce qu’elle considère comme une provocation. Le cheminement de la vérité passe par cette brouille entre les deux jeunes femmes qui finalement vont se réconcilier, non sans que subsiste semble-t-il aux yeux de la société tunisienne et de la famille une petite part de dissimulation.
Faut-il dire de ce film qu’il est un plaidoyer contre la loi et les préjugés qui condamnent l’homosexualité en Tunisie ? C’est indéniable mais réducteur. A plusieurs reprises Lilia fait sévèrement la leçon à des garçons dont beaucoup, bien qu’homosexuels eux-mêmes (ou tentés de l’être) en parlent de manière humiliante et grossière. Elle prend la défense d’un jeune homme solitaire et blessé qui était plus ou moins le fils adoptif de Dhaly et que son avocat réussit à libérer de sa condamnation. Le message du film est absolument clair sur ce point et Lilia a pris conscience progressivement de l’urgence qu’il y avait à défendre cette cause. Cependant, elle ne devient pas une activiste pour autant, pour la raison qu’elle est d’abord et avant tout une amoureuse. Lilia est une sorte d’elfe lumineux qui tempère l’ardeur combative, parfois rude, de son amie et fait rayonner, pour elles deux du moins, un monde de douceur. Leïla Bouzid a tenu à cet égard des propos qui sont tout à fait clairs : « Un film ne peut pas être un tract militant ».
Pour comprendre ce qui l’intéresse et ce qu’elle veut montrer grâce au cinéma, on peut se reporter à son film précédent, de 2021 : « Une histoire d’amour et de désir » (Lettre 59)  où l’on voit sur les bancs de la Sorbonne, qu’elle a fréquentée elle-même en arrivant à Paris en 2003, deux étudiants d’origine maghrébine, Farah et Ahmed, se cherchant eux-mêmes entre désir, amour et sexualité. La grande force du film est qu’il montre l’importance de cette dernière, rendant notamment hommage à la sensualité féminine, sans lui laisser prendre le pas sur les deux premiers.
« A voix basse » est le 3ème long métrage de Leïla Bouzid, il a été salué à la dernière Berlinade, et on a envie de la remercier de savoir prendre son temps. Bien qu’elle ait maintenant passé la quarantaine (née en 1984), on dirait qu’elle préfère attendre et mûrir son sujet plutôt que de se jeter sur ce qui à coup sûr plaira au grand public. Sans doute faut-il d’abord accumuler en soi la force et le courage d’aborder des sujets difficiles : comme disait aux jeunes cinéastes tunisiens son père Nouri Bouzid (qui a payé ses audaces de réalisateur en années de prison), « rien ne doit vous faire peur ».
Leïla Bouzid est certainement récompensée des risques qu’elle prend par le plaisir de montrer sa société d’origine non sans humour parfois, comme celui qu’elle déploie à l’égard de la bonne société de Sousse, dames bien assises sur leur fauteuil entre tasses de thé et pâtisseries, pour d’inlassables propos « à voix basse » comme dit si bien le titre du film. Tendresse aussi, pour les nuées d’enfants qui jouent en dépit du deuil, éclairant de leurs éclats la pénombre de la grande maison. Monde trop clos assurément, qui s’est immobilisé dans ses principes anciens et leur aveuglement, monde pourtant touchant et digne de respect, si l’on sait éviter les pièges et la régression de la nostalgie.
Denise Brahimi
« SILENTIUM » film tunisien de Nidhal Chatta, 2025
De ce film sorti en 2025, on pourrait dire qu’il est aussi conforme que possible aux préoccupations de notre époque, qui sont d’ailleurs à peu près les mêmes en Tunisie que dans beaucoup d’autres parties du monde. Ce qui n’empêche qu’il s’en dégage un fort sentiment d’originalité : contradiction qu’il faut tenter d’expliquer.
On a découvert récemment que les femmes depuis des siècles (ou des millénaires ?) n’ont pas cessé d’être victimes. Nous sommes au cœur d’une immense enquête qui consiste à inventorier toutes les formes qu’a pu prendre ou prend encore aujourd’hui cette victimisation, car elles sont d’une diversité consternante. Bien qu’il se soit limité à la durée d’un film ordinaire, Nidhal Chatta montre une demi-douzaine de cas où des femmes actuelles, du 21ème siècle, vivant dans les faubourgs d’une capitale, Tunis, très ouverte à la modernité, n’échappent pas à ce qu’on croirait le propre d’un patriarcat archaïque.
Pourtant, toutes ne manquent pas d’argent, même si cela peut être le cas pour certaines d’entre elles. Il est vrai que Mouna, qui vit seule avec sa fille Lilia, n’a d’autre ressource que de se prostituer parce que son ex-mari divorcé ne lui donne pas l’argent qu’il lui doit. Vrai aussi que Jilène, fille du Sud (Gabès) se trouve sans ressource parce que les parents de l’amant qu’elle est venue retrouver la décrètent « trop noire » et ne veulent pas en entendre parler. En revanche Malek (c’est ici un prénom féminin) gagne correctement sa vie en travaillant au Musée de Carthage comme restauratrice de fresques et de mosaïques. Et Fatma épouse légitime de Lotfi a largement de quoi manger à sa faim comme le lui fait remarquer son déplorable mari. Pourtant aucune des femmes qu’on voit dans le film n’est heureuse—le mot ici semble dérisoire— toutes sont confrontées à des motifs de désolation. Malek, qui paraît socialement la mieux équipée pour la survie, est aussi celle qui subit les plus grandes abominations. Elle a été violée à l’âge de 11ans et ne s’en est jamais remise, elle l’est une deuxième fois alors qu’elle a sans doute une vingtaine d’années de plus, au moment où se passe l’action du film. Et cette fois, on assiste tout au long à cette scène horrible dont le responsable est Mounir, gardien et homme à tout faire de la maison. Les hommes qui l’habitent offrent eux aussi un échantillon assez varié du genre masculin. Khaled qui se trouve être homosexuel est banquier et ne manque pas de moyens semble-t-il, Lotfi est chauffeur de taxi et gagne sa vie normalement, Mounir est gardien d’immeuble. En tout cas, il ne s’agit pas de ce qu’on appelle en terme marxiste le « lumpenprolétariat », partie marginalisée de la société du fait de sa pauvreté. Dans la France du 19ème siècle, sa description en littérature a donné lieu au naturalisme, dont l’exemple est Zola. Il y en a quelques traits dans « Silentium » mais quelques-uns seulement.
Ce que veut montrer le réalisateur est qu’en dépit d’un niveau de vie à peu près égal à celui des hommes, le statut des femmes est forcément infériorisé. Cela commence par leur corps, toujours menacé et souvent mis en danger de mort : on voit en quelques images comment se passe l’avortement de Jihène, qui est dramatique et sanglant. L’organisation de la société, loin de chercher à réduire cet écart entre les genres, le renforce sans vergogne, comme on peut voir dans une scène qui se passe au commissariat lorsque Malek tente de porter plainte pour le viol qu’elle a subi. Un policier lui dit qu’elle n’a rien à attendre de cette institution officielle qui est censée la protéger. Elle le savait d’avance, tant il est vrai que toutes les femmes le savent.
Et pourtant cette représentation de la société tunisienne, vue d’une minuscule plage du Kram, dit autre chose que la violence et l’horreur qui y sont incontestablement présentes. Il y a chez les hommes quelque chose d’autre ou de plus, qui certes ne peut en aucun cas leur valoir des excuses, encore moins un impensable pardon— du châtiment de Mounir, qui paye au prix fort le viol qu’il a commis, on ne peut penser qu’une chose : il l’a bien mérité. Mais le film montre aussi à quels sentiments il se livre, lorsqu’il n’est pas dans la fureur du viol. On le voit rêver de voyages autour du monde, en compagnie de celle qui est son grand amour, Malek. Ce rêve insensé est la passion unique de sa vie, il recherche les moments de solitude pour s’y adonner librement, follement. S’il frappe et viole Malek, c’est pour la punir de ne pas l’aimer.
Autre est le rêve de Lotfi, entre ses crises d’éthylisme et de violence contre sa femme Fatma qui refuse de lui donner un enfant : son désir frustré d’être père fait qu’il frappe sa femme et qu’il boit. Nidhal Chatta nous fait mesurer la complexité des comportements les plus ignobles et les plus révoltants, mais aussi les plus pathétiques ; en cela il est plus proche de Dostoievski que de Zola.
La description naturaliste est dépassée par une sorte de mystère symbolisé par la mer transparente et pure, qui vient jusqu’au pied de la maison : on peut supposer que Nidhal Chatta, d’abord océanographe, entretient avec elle des rapports privilégiés. Malek, détruite par les viols, retrouve quand elle s’y baigne toute sa force de vie, le goût de rire et de jouer. Et comme la mer, une autre présence incontestable déjoue la violence du monde et sa brutalité, c’est l’amitié, celle de Malek et Khaled dont on ne sait d’où elle vient mais n’importe puisqu’elle est là, indubitablement.
Comme aux premières images du film, quelques lumières brillent ainsi dans la nuit très noire, et signifient la coexistence des contraires. Et parfois aussi le monde nous est montré en plongée— alors au risque du vertige nous le dominons.
Denise Brahimi

DIVERS

Note sur « LES ALGERIENS EN TUNISIE » de Jamel Haggui, Collection Tunisie Plurielle, éditions Santillana, 2026.
Ce livre est issu d’une thèse de doctorat, d’où la rigueur et la minutie de la recherche historique qu’on ne saurait suivre de près dans cette brève présentation. La chronologie s’articule autour de la date de 1930 qui sépare les deux parties du livre, à partir de 1871 et jusqu’à 1962. Chacune d’elles contient 4 chapitres.
De 1871 à 1930
L’auteur nous informe sur les caractéristiques des Algériens qui immigrent alors en Tunisie, leur origine ethnique et sociologique, leur région de départ et les motifs qui les poussent à entreprendre cette migration. En cette période où l’Algérie est une colonie, l’administration française la contrôle et la réglemente.
En Tunisie, les Algériens sont surtout attirés par les centres urbains. On les trouve aussi dans les centres miniers de Gafsa. Les communautés algériennes sont amenées à entrer en contact avec d’autres mais elles ont une organisation et un statut juridique qui leur est propre.
A la veille des années trente, les Algériens ont établi des rapports avec le mouvement syndical tunisien et s’engagent politiquement, constituant un pont entre les mouvements nationaux des deux pays.
De 1930 à 1962
Les Algériens vivent de moins en moins en communauté, ils sont devenus des éléments de la population urbaine en Tunisie et bénéficient d’une ascension sociale. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale les associations algériennes deviennent des vecteurs de la propagande nationaliste.
Les Algériens en Tunisie ont acquis une identité officielle, ils sont désignés comme FMA = Français Musulmans d’Algérie.
Pendant la guerre d’indépendance (1954-1962), la Tunisie est une base arrière des opérations, le FLN y met en place une structure politico-militaire. Nombreux sont les affrontements et accrochages sur les frontières algéro-tunisiennes.
Aujourd’hui on peut considérer que les Algériens sont des acteurs à part entière de cette Tunisie plurielle que fait apparaître la collection dirigée par le Professeur Habib Kazdaghli.
Denise Brahimi

  • Mercredi 1er avril à 18h30, rencontre de Mabrouck Rachedi au centre social Bonnefoi 5 rue Bonnefoi 69003 Lyon
  • Vendredi 3 avril au Lycée privé de la Trinité à Lyon 6ème (Matin), puis l’après midi au Lycée Camille Vernet de Valence (26) intervention mémoires croisées de la guerre d’Algérie
  • Mardi 7 avril au collège Mermoz de Lyon (8ème) deuxième atelier BD de Meralli et Deloupy autour de la guerre d’Algérie
  • Vendredi 10 et samedi 11 avril rencontres « Corps de femmes en mémoire » à l’Université Lyon 2 puis au Centre social de La Condition des Soies (Lyon 1er) 
  • Mardi 21 au dimanche 26 avril Participation à la « Caravane des cinémas d’Afrique » organisée par le cinéma Le Mourguet à Sainte Foy les Lyon 
  • Mercredi 22 avril Collège Colette Saint Priest (69) intervention mémoires croisées de la guerre d’Algérie
  • Jeudi 23 avril Collège Jean-Jaurès de Villeurbanne (69) Intervention Mémoires croisées de la guerre d’Algérie
  • Vendredi 24 avril Lycée Faÿs de Villeurbanne (69) Intervention Mémoires croisées de la guerre d’Algérie  
  • Dimanche 26 avril, dans le cadre de la caravane des cinémas d’Afrique, intervention après l’avant première du Film « Ressacs, une histoire touarègue » de Intagrist EL Ansari  

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