Newsletter/Lettre culturelle franco-maghrébine #113

EDITORIAL

La Lettre franco-maghrébine continue à poursuivre les mêmes objectifs. Conformément à la définition de l’Association Coup de soleil, elle fait en sorte que soit représentée la diversité des populations qui ont habité les pays du Maghreb sur la rive sud de la Méditerranée.
Aujourd’hui nous utilisons dans ce but un livre de poids et d’importance qui s’intitule « La Chance et le Destin ». Il est l’œuvre de Jacques Zermati, qui se définit lui-même comme Juif français d’Afrique du Nord. Ses souvenirs d’une quarantaine d’années englobent son action dans la Résistance et la Guerre d’Algérie.
Autre souci constant de la Lettre : présenter différentes formes d’expression artistique et littéraire. S’agissant du Marocain Mahi Binebine, ce sont justement deux expressions différentes qui se trouvent réunies en un seul homme, d’où le titre du dossier qui lui consacre la revue « Expressions maghrébines », parlant d’un « univers interartistique : entre littérature et arts ».
Le féminisme dont l’urgence se fait particulièrement sentir chez un grand nombre d’écrivaines maghrébines est au cœur du recueil « Un Hirak sans elles ? » de la journaliste franco-algérienne Myassa Messaoudi.
L’écrivaine Louisa Yousfi a déjà révélé son tempérament de polémiste, usant du recul que lui donne sa position entre France et Algérie. Son livre « La Grande Méthode » interpelle par l’originalité de son propos et la diversité de ses contenus.
Une tentative pour rapprocher les deux rives de la Méditerranée est de faire entendre sur l’une ce qu’écrivent et pensent des journalistes qui travaillent sur l’autre. Dans cet esprit nous remercions le journaliste Mustapha Aït Mouhoub de nous autoriser à publier dans la Lettre son article D’El Watan sur « Le Garçon ébloui » de Xavier Le Clerc (Gallimard, 2026).
Michel Wilson renonce pour cette fois à la BD et au roman graphique pour nous présenter un livre intitulé « La part algérienne de la France ». C’est l’œuvre d’un diplomate, Karim Amellal qui soucieux de rapprocher les deux pays, dresse un tableau très informé de leurs relations multiples.
S’agissant de cinéma nous parlerons le mois prochain non pas d’un mais de deux films aussi beaux qu’importants. L’un est le documentaire du Tunisien Habib Ayeb, « Lella », l’autre est le film de Malek Bensmaïl, « L’Arabe » qui continue la série des œuvres inspirées par « L’Étranger » d’Albert Camus (sortie en salles le 4 novembre). Il est aussi l’occasion de rendre hommage au grand acteur algérien Ahmed Benaïssa, et la Lettre franco-maghrébine s’y associe avec émotion.

Denise Brahimi

 

Peut-être souhaitez-vous faire un don à notre association, pour contribuer à notre fonctionnement? Et notamment au coût de réalisation de cette Lettre?

Vous en avez la possibilité en cliquant ICI. Merci d’avance!

Et si vous souhaitez nous faire le plaisir de nous rejoindre en adhérant, c’est LA!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Podcast

« Et de nous qui se souviendra ? », créé et produit par Nicole Guidicelli, auteure indépendante, est un podcast qui donne la parole aux derniers pieds-noirs. Il est en ligne sur toutes les plateformes d’écoute et de téléchargement (Google Podcast, Apple Podcast, Spotify, Deezer…). 

Hommage à une communauté en voie de disparition, il a pour objectif d’aider les pieds-noirs à transmettre. Il s’adresse à leurs descendants, aux enseignants qui souhaitent parler de la guerre d’Algérie, et plus largement à tous ceux qui s’intéressent aux exils et à la résilience. Il interroge l’exil comme acte fondateur ainsi que les questions d’identité, d’invisibilité et d’intégration. Il pose également la question de la transmission et de la mémoire des pieds-noirs.

Le projet a démarré en janvier 2022, année de commémoration du 60e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie.

Pour écouter les épisodes déjà parus : https://podcast.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra

« Thelma, l’héritage transgénérationnel » : le onzième épisode du podcast « Et de nous qui se souviendra, paroles de Pieds-Noirs » est en ligne.

https://smartlink.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra/thelma-l-heritage-transgenerationnel

Dans ce nouvel épisode du podcast « Et de nous qui se souviendra, paroles de Pieds-Noirs », Thelma, petite-fille de Pied-Noir, interroge la manière dont les héritages invisibles nous traversent ; elle évoque la possibilité, aujourd’hui, de se les réapproprier pour en faire quelque chose de vivant :

« Même si mon grand-père ne m’a pas beaucoup transmis, tant de choses transparaissaient dans sa manière d’être et de vivre : une façon de faire famille, le plaisir des sens, le goût de se retrouver, l’amour de la Méditerranée… Aujourd’hui, j’incarne tout cela à ma manière. »

Découvrez comment l’histoire de sa famille pied-noir a forgé son identité et inspiré sa vocation professionnelle. Car c’est aussi en tant que psychologue clinicienne que Thelma explore ce qui, d’une génération à l’autre, s’est transmis sans mot : les émotions, les silences, les traces laissées par l’exil. Ces transmissions invisibles, affectives, parfois énigmatiques ont nourri son intérêt pour les processus transgénérationnels :

« Pendant longtemps, cette histoire est restée floue pour moi, faite de bribes et de non-dits. C’est en m’y confrontant, d’abord personnellement puis dans le cadre de mon mémoire en psychologie, que j’ai commencé à en saisir la profondeur. »

Dans cet épisode, la parole du père de Thelma, Julien, s’est imposée d’elle-même. L’occasion pour eux de cheminer ensemble : « Quelque chose s’est ouvert entre nous. Là où il y avait du silence, des mots ont émergé. Là où certaines émotions restaient en suspens, elles ont pu être reconnues, mises en sens. Ce dialogue entre générations m’a permis de mieux comprendre ce que nous portions, lui et moi, chacun à notre manière. Il a aussi transformé notre lien, en rendant possible une parole plus libre, plus consciente. »

Progressivement Thelma a fait aussi participer d’autres membres de sa famille. Il s’agissait pour elle d’aller « tailler dans le flou », afin d’obtenir les précisions nécessaires à la construction du récit.

« C’est pourquoi nous avons pris tout notre temps, explique la réalisatrice, le temps que les choses mûrissent, car le travail de la parole dans les familles pied-noir est un processus long et laborieux ; parfois même, il est presque contre nature. »

Le point de départ de cet épisode vient des retours, auprès de la réalisatrice, dès la parution du podcast en 2022, des petits-enfants de Pieds-Noirs. « C’est fou de constater que, même lorsque les ainés – ceux qui ont vécu cette histoire en direct – sont encore vivants, les plus jeunes ne parviennent pas à les questionner. C’est comme s’il y avait, entre les générations, un trou noir, un fossé qui s’élargit avec le temps. » Certains utilisent le podcast pour tenter de délier la parole dans les familles. Cet épisode offre l’opportunité de leur dire : Allez-y, posez des questions, tant qu’il est encore temps !

« On imagine difficilement qu’en 2026, l’impact de cette histoire avec l’Algérie est encore important dans les familles » souligne la réalisatrice. « C’est pourquoi il m’importait, avec cet épisode, d’ouvrir la parole aux descendants de Pieds-Noirs. »

Le podcast :

👉 Chaque épisode de ce podcast donne la parole à un témoin qui porte un regard intime et personnel sur sa trajectoire. Retrouvez les récits de ces derniers Pieds-Noirs ou de leurs descendants qui ont osé nous raconter librement ce qu’ils ont encore sur le cœur. Des histoires d’exil, de mémoires blessées, de silences, mais aussi de courage et de résilience. 

👉 Ce podcast a été conçu comme un outil de transmission de la mémoire des Pieds-Noirs. Sa forme très libre et l’anonymat des témoignages libèrent une parole que la société française n’a ni accueillie, ni reconnue pendant les six dernières décennies. La non-transmission, pour atténuer les souffrances ou comme condition de l’intégration, ne doit pas faire oublier le drame des Pieds-Noirs. Ceux qui l’ont vécu le porteront jusqu’à la fin de leur vie, et leurs descendants, bien qu’invisibles, en conservent la trace.

👉 Il s’adresse à leurs descendants, aux enseignants, et plus largement à tous ceux qui s’intéressent aux exils, à la résilience et aux mémoires. Il interroge la vulnérabilité des exilés et l’exil comme acte fondateur, mais aussi les questions d’identité, d’invisibilité et d’intégration, ainsi que le travail de mémoire.

👫 Production et réalisation : Nicole Guidicelli – Montage, son, mixage, arrangements : Jean-Christophe – Identité visuelle : Liza Edouard et Samuel Rozenbaum

Pour suivre le podcast :

https://smartlink.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra

https://www.facebook.com/Quisesouviendra

https://www.instagram.com/nicoleguidicelli/

Pour aller plus loin : Une enquête du CDHA d’Aix-en-Provence : « Dit, pas-dit, non-dit » disponible sur son site Internet.

Pour tout contact : Nicole Guidicelli / 06 81 91 94 99

 

 

« LUI DEVANT », un podcast audio-graphique en cinq épisodes d’Abderazag Azzouz, auteur/réalisateur.

« Lui devant », raconte l’histoire puissante et sensible de deux frères, Amine et Hakim, qui se battent pour l’indépendance de l’Algérie dans les années 1960.
Cette histoire est centrée sur leur parcours difficile et leur lien fraternel indéfectible. Nous les suivons alors qu’ils s’évadent d’un camp de prisonniers proche d’une carrière de marbre exceptionnelle située à Fil Fila, où ils étaient forcés de travailler. Cette carrière de marbre sera déterminante pour leur vie. Amine y vivra ses premières émotions, explorant sa créativité et la naissance d’une passion pour la sculpture. Hakim, quant à lui, y confrontera sa force physique lors de l’extraction de la roche, découvrant sa propre endurance et son courage.

Sortie officielle, le 19 mars 2025

Cliquer ICI pour visionner la bande annonce : https://linktr.ee/podcastime69

Ce podcast, dans sa version intégrale et audiovisuelle a été présenté samedi 27 septembre à la Bibliothèque de la Part Dieu de Lyon, devant un public conquis. Chacun s’est dit convaincu que sa présentation publique devrait connaître un bon succès, et que sa diffusion dans les établissement scolaire doit être envisagée.

LIVRES / BD

« LA CHANCE ET LE DESTIN, souvenirs d’un Juif d’Afrique du Nord », Jacques Zermati, éditions du Félin et Ministère des armées, 2026
Ce gros livre (648pages) se lit avec une facilité déconcertante, il est à la fois très intéressant, instructif par son riche contenu historique et plaisant à lire grâce à un ton personnel, alors même qu’il ne s’agit pas d’une autobiographie (un genre littéraire trop narcissique pour l’auteur).
Celui-ci, Jacques Zermati, est né à Sétif dans l’est de l’Algérie en 1917. Ses parents étaient juifs et la première partie du livre, consacrée à l’enfance du narrateur, évoque ce qu’était le mode de vie d’une famille de Juifs algériens aisés entre les deux guerres du 20ème siècle.
La deuxième partie de ce récit raconte la participation de Jacques Zermati à la Résistance, pendant la 2ème guerre mondiale, de 1940 à 1945.
La 3ème partie relate ce que furent sa vie et ses activités dans l’Algérie encore française de 1951 à 1962. Le récit ne va guère au-delà de cette dernière date sinon pour évoquer le retour à la vie civile de celui qui avait été auparavant un militaire appartenant à l’armée française. La longue vie de ce personnage s’achève en 2016 alors qu’il est presque centenaire.
Le texte qui nous est donné à lire a été écrit par lui mais revu, préfacé  et annoté par deux historien(nes). Il appartient à une collection intitulée  « Résistance-Liberté-Mémoire » ce qui correspond tout à fait à son contenu. Sur la résistance à l’occupation allemande de la France et notamment sur les combats très rudes menés contre les Allemands en 1944-1945, le livre de Jacques Zermati est un document incomparable.
Cependant ce n’est pas un travail historique au sens strict et professionnel du mot, mais d’abord un récit vivant qui restitue une présence et une personnalité.
Cette caractéristique est particulièrement sensible dans la première partie, consacrée à l’enfance sétifienne de l’auteur, sous le titre « Réminiscences-Résurgences », jusqu’au désastre de 1940. Les anecdotes abondent : le garçon vit à la ferme avec ses parents, dans une magnifique propriété riche en eau et en bois, au milieu des terres à blé. Cependant les aléas du sort ne manquent pas, ce n’est pas un tableau idyllique, que la mémoire aurait idéalisé. Pour ses études il vient à Paris, au lycée puis à l’université. En 1939, il n’échappe pas à la mobilisation. Fait prisonnier il s’évade et rejoint alors la Résistance à laquelle sa participation sera remarquable pendant plusieurs années.
Il rejoint les SAS (Special Air Services) qui sont des unités britanniques de forces parachutistes extrêmement performantes au prix d’un entraînement intensif et très dur. Géographiquement, il est amené à connaître et à mener la lutte dans plusieurs pays, notamment l’Algérie au moment du débarquement des Alliés en novembre 1942. Ce qu’il raconte contribue à l’analyse de la situation fort complexe créée par le fait que la France en Algérie est alors celle de Vichy, appuyée par une partie importante de la population. Les Américains n’ont que méfiance pour De Gaulle et les siens, ils n’ont aucune gêne à négocier avec les pétainistes, l’Amiral Darlan jusqu’à son assassinat en décembre 1942 et le Général Giraud qui lui succède, personnage de piètre envergure qui disparaît de la scène politique en 1944. Les forces de la France libre ne sont nullement reconnues et elles doivent attendre leur heure, jusque pendant l’hiver 1943 et le printemps 1944.
Pour les historiens, Jacques Zermati apporte un témoignage très précieux, parce que lucide et critique, sur la manière dont furent menés les combats de certains maquis comme celui de Corlay en Saône-et-Loire contre les Allemands désormais vaincus et qui remontaient vers le nord, non sans commettre de terribles massacres. Il tient à porter témoignage du fait que la mort de nombreux résistants inutilement sacrifiés aurait pu être évitée par un meilleur commandement.
Lorsque Jacques Zermati revient en Algérie c’est à titre d’expert judiciaire au service de l’armée ; et c’est alors que commence, pour des années, la guerre d’indépendance qui va ravager ce pays. Il dit lui-même appartenir à la minorité qu’on appelle les Libéraux. Mot qui désigne ceux qui voudraient rapprocher les forces en présence et éviter par là des carnages—dont on sait qu’au contraire, jusqu’en juillet 1962, ils ne cesseront de devenir plus meurtriers. Jacques Zermati se sent proche d’un Algérien comme Ferhat Abbas, dont il fait l’éloge, mais dont on sait aussi qu’il finit par être marginalisé.
Peu après 1962, Jacques Zermati quitte à la fois l’Algérie , la vie militaire et la vie politique. Il a la chance de trouver en France un emploi à sa convenance et il l’occupera pendant 18 ans.
Il se résout finalement à écrire le livre que nous avons maintenant sous les yeux. Fort judicieusement, il assortit son récit d’un glossaire et de notices—une trentaine de pages où les lecteurs trouveront des éléments très utiles d’information.
Denise Brahimi

« L’UNIVERS INTERARTISTIQUE DE MAHI BINEBINE : entre littérature et arts » dans Expressions maghrébines (revue) vol. 25, n°1 été 2026.

Le présent volume de cette revue sur les littératures maghrébines est en bonne part l’œuvre de l’enseignant-chercheur Hicham Belhaj, professeur à l’université de Fès au Maroc. C’est lui qui définit la problématique valable pour l’ensemble du dossier et emploie la formule « L’écrire-peindre » pour définir la ou les pratiques artistiques du Marocain Mahi Binebine, dont il a tendance à parler au singulier car elles se confondent pour lui dans un même ensemble. Ce numéro de revue reproduit un entretien qu’il a eu avec l’artiste, une première fois en 2012 avec un post-scriptum de 2025. Sur le même thème et dans le même esprit, on trouve également dans ce dossier trois articles substantiels écrits par d’autres collaborateur(e)s.

Pour les lecteur(e)s non spécialistes que n’en fascine pas moins l’œuvre de ce grand artiste marocain, on prend ici la liberté d’amalgamer et de condenser quelques-unes des idées principales exprimées dans plusieurs articles visant à analyser le travail original de Mahi Binebine.

L’idée générale, qu’on retrouve chez tous les commentateurs, est que son œuvre tend à dissoudre les frontières entre texte et image. Parmi les autres démarcations qu’elle franchit ou abolit, il y a celle qui sépare l’exploration des drames individuels et celle de tensions sociales. Il y a aussi le fait qu’elle est à la fois ancrée dans le contexte marocain et tournée vers la recherche de valeurs universelles.

Ce dépassement des oppositions caractérise chez lui le rapport entre l’écriture et le peinture, alors même que son écriture est de l’ordre du rationnel tandis que sa peinture relève de l‘émotion pure. Pour mieux souligner qu’il ne s’agit pas d’une opposition, on peut mêler les deux par un effet de langage et dire que chez lui l’écriture est visuelle tandis que la peinture est chargée de narrativité. Ce dialogue des formes permet de dire l’indicible et de rendre visible l’invisible.

Hicham Belhaj utilise le mot composé « écrire-peindre » pour désigner le geste créateur unique de Mahi Binebine. Il l’emploie notamment à propos du roman « Cannibales » de cet auteur, qui déploie le thème de l’émigration clandestine, et aussi d’un autre intitulé « Terre d’ombre brûlée », qui est une réflexion sur la création artistique.

Dans un même article, les deux auteurs Siham Ben El Haj et Mustapha Elouizi parlent des arts du temps et de l’espace et d’une tension thématique entre enfermement et quête de liberté.

Bouchra Eddahbi et Assia Marfouq s’interrogent sur ce qu’il en est du corps fragmenté tel qu’il est représenté dans le roman « Cannibales » et dans quelques tableaux de Mahi Binebine.

Mohamed Semlali considère que l’ensemble de l’œuvre de Binebine constitue un « grand livre » sorte de fresque unique qui représente sous des formes variées l’univers transfiguré par l’auteur de son Marrakech natal.

Pour reprendre une formule empruntée à Hicham Belhaj, on peut dire que l’œuvre de Mahi Binebine nous fait réfléchir aux pouvoirs de l’art face aux traumatismes de l’histoire et de la société. « Chaque fragment (de son œuvre) participe à la construction d’une mémoire collective à la fois meurtrie et résiliente ».

Denise Brahimi

Notre Lettre a publié par le passé un article sur le livre « La nuit nous emportera » de Mahi Binebine. Vous pourrez le retrouver en cliquant ICI

Nous avons aussi commenté son livre « Le fou du roi » dans un autre article que vous trouverez en cliquant ICI.

 

« UN HIRAK SANS ELLES ? La révolution algérienne suspendue » par Myassa Messaoudi, éditions critiques, 2026
La présence du mot « Hirak » dans le titre de ce livre indique le point de départ des articles qui y sont contenus. Il s’agit en effet d’un recueil d’articles écrits par la journaliste franco-algérienne Myassa Messaoudi, de 2019 à 2025. Plus d’une trentaine d’entre eux sont ici reproduits. Ils sont particulièrement nombreux en 2021 et un nombre important sont datés de 2023. On peut interpréter ces deux dates en fonction de l’événement historique remarquable qu’a été le Hirak, qu’on peut considérer comme venant se joindre un peu tardivement aux « printemps arabes », puisqu’il commence en février 2019. En 2021 il est à peu près achevé et c’est à propos de cette exténuation du mouvement que Myassa Messaoudi écrit à cette date. Dans les articles de 2023, elle a pris le temps de la réflexion, et on pourrait parler déjà d’une sorte de bilan bien que le mouvement soit encore proche, mais senti comme voué à une prochaine disparition.
Le titre du livre, « Un Hirak sans elles », prend la forme d’une question, mais la réponse en est tout à fait évidente, et c’est non. Myassa Messaoudi ne peut pas imaginer qu’un véritable mouvement révolutionnaire ne soit pas consacré en grande part à une revendication féministe, dénonçant le statut d’infériorité où les femmes sont maintenues en Algérie. On ne dira pas que le livre soit un pamphlet, il ne contient aucune insulte ni agression personnalisée, c’est à peine si l’on peut dire qu’il est polémique, en ce sens qu’il n’engage pas un combat particulier contre un adversaire qu’il imaginerait présent en face de lui, mais à coup sûr et le mot s’impose, c’est le livre d’une militante qui sait parfaitement quelle est la cause pour laquelle elle est décidée à se battre, inlassablement—et c‘est donc la place des femmes dans la société algérienne qui lui paraît inacceptable, inique et révoltante, à partir d’un double constat.
D’une part en effet, les femmes d’Algérie se sont toujours battues au côté des hommes de ce pays, bien avant la guerre d’indépendance des années 50 à 62, même si elles ont été particulièrement importantes dans cette guerre-là comme tout le monde le sait. Et d’autre part dans ce qui apparaît comme en contradiction totale avec ce premier ensemble de faits, elles ont été constamment renvoyées à leur foyer sitôt les guerres terminées, avec pour injonction de se tenir à la maison pour élever les enfants et servir les hommes. Il s’agit donc de joindre ou plutôt de mêler la revendication pour les droits des femmes à toutes les autres que suscite la manière dont le pays est gouverné. Selon la forte expression de l’auteure une volonté révolutionnaire n’est pas concevable en Algérie sans sa composante féministe, sous peine d’unijambisme : « État de droit sans égalité citoyenne ? Quand cela sera-t-il le moment de poser sur ses deux pieds un État de droit digne et égalitaire ? Et vers quels rivages courent ces unijambistes de la démocratie sans risquer de se faire aisément rattraper par l’extrême-droite religieuse et les potentats réactionnaires au pouvoir ? »
On voit que le militantisme inspire à l’auteure de belles trouvailles verbales, on les apprécie d’autant plus que son discours n’a rien d’hystérique ni même d’exalté. Tout ce qu’elle dit est parfaitement sensé et argumenté, militante certes elle n’est pas pasionaria tant il est vrai qu’elle ne fait qu’opposer l’évidence à des comportements irrecevables. Sa grande force est la lucidité avec laquelle elle perçoit la similitude des causes, par exemple celle de Gaza et celle de l’Algérie colonisée. Ou bien encore plus audacieusement la ressemblance entre le gouvernement d’Israël et celui des États arabes ses voisins.
Mais les différences ne lui sont pas moins perceptibles, et c’est en ce sens que le panarabisme, avec le Wahabisme qui l’accompagne, lui paraissent inappropriés, voire néfastes et dangereux, lorsqu’on prétend les imposer au Maghreb et spécialement à la situation algérienne : ils aboutissent en effet à nier la composante amazighe, autre forme d’unijambisme dans un pays qu’il est impensable d’amputer de sa deuxième jambe. S’agissant d’un débat dont on sait à quel point il est susceptible d’être violent et passionné, on ne peut qu’apprécier le calme, non exclusif de fermeté, avec lequel Myassa Messaoudi envisage l’hypothèse d’un fédéralisme qui trouve des adeptes en Algérie : encore faudrait-il que dans ce pays soient réunies les conditions qui permettent en effet au fédéralisme de fonctionner dans certains autres (non sans d’extrêmes précautions, et des institutions qui les garantissent).
C’est ainsi que les articles de cette éminente journaliste nous apportent à la fois le sentiment de leur audace et de leur réalisme. Comment pourrait-on récuser les propos d’une personne aussi judicieuse et bien informée ? Son courage nous en impose, car il en faut pour braver l’opinion officielle dominante dans son pays.
Denise Brahimi

Retrouvez un court échange avec Myassa Messaoudi publié par Coup de soleil dans le cadre du Maghreb des Livres en cliquant ICI

« LA GRANDE METHODE » par Louisa Yousfi, La Fabrique éditions, 2026
Louisa Yousfi a déjà publié un livre dans cette même maison d’édition, et son talent l’a fait suffisamment remarquer pour qu’elle soit invitée pendant un an comme pensionnaire à la Villa Médicis de Rome. Le présent livre permet de découvrir en elle une écrivaine et une intellectuelle exigeante dont la pensée ambitieuse aborde certains des sujets les plus préoccupants de notre époque, notamment dans les milieux franco-algériens qui ont à vivre une double culture ou plus largement une double appartenance. Il s’agit d’une expérience difficile à vivre et difficile à penser et c’est à ce deuxième point que s’emploie « La grande méthode » de Louisa Yousfi.
Il n’est dit à aucun moment que son intention est de donner à son livre la forme d’un roman, et il n’en est pas un en effet, mais il recourt cependant à une narration qui lui sert de cadre et de point d’appui pour s’assurer une base tangible. Celle-ci est d’ailleurs bien connue de toute la communauté qui lui sert de référence principale dans « La grande méthode ». Il s’agit en effet de la mort d’un aîné qui a vécu et travaillé en France pendant toute sa vie, ayant fait le choix de quitter l’Algérie et de venir en tant qu’immigré fonder une famille dans ce second pays. Laquelle famille, à la mort du vieil homme, s’emploie selon la coutume à rapatrier son corps à son lieu de naissance. Il s’agit d’un usage très connu, dûment organisé, et la manière dont il se déroule dans le livre n’a rien d’original bien au contraire, c’est justement pour cela que Louisa Yousfi décide de le soumettre à son analyse, généralisant sans doute à partir du seul cas qui est le point de départ de son livre et l’abandonnant ensuite en cours de route pour élargir considérablement sa ou ses réflexions.
Elle ne recourt pas au partage de son livre en chapitres, considérant sans doute ce procédé comme trop brutal ou rudimentaire et peu conforme au mouvement selon lequel se déplace sa pensée. De l’extérieur cependant, l’unité du livre est assurée par son ton, qui est globalement acerbe et sarcastique et notamment à l’égard de la communauté franco-algérienne qu’elle ne ménage guère, dénonçant toutes les compromissions que celle-ci est amenée à faire à l’égard du milieu ambiant, quitte à gémir de manière incessante sur la perte ou la recherche de son identité. Elle a d’ailleurs une trouvaille tout à fait remarquable (à moins qu’il ne s’agisse d’un emprunt) qui est une invention langagière d’une grande portée : elle parle de gens ou même de toute une population « occidentée » mot plus bref et plus dense que le banal « occidentalisé » et jouant de sa proximité avec « accidenté » dont le sens toujours inquiétant peut aller jusqu’à l’idée d’une catastrophe. C’est ainsi qu’elle s’adresse à l’une des passagères de l’avion en vol vers Alger où sera enterré le vieil homme, dénonçant  «cette volonté confuse et désespérée de ressembler à quelque chose de vrai tandis que tu as été irréversiblement falsifiée, que tu as été occidentée par l’histoire ».
La dénonciation de cette inauthenticité a, plus loin dans le livre, des conséquences politiques très graves, puisqu’elle va jusqu’à dénier le droit revendiqué par cette communauté franco-algérienne à une action qui serait résolument solidaire du monde arabe. Il semble d’ailleurs que l’auteure s’inclut dans ce « nous » que sont devenus les Arabes d’Occident lorsqu’un épisode très violent du livre les montre rejetés par les Palestiniens qui refusent de les intégrer aux défenseurs de leur lutte : «Vous devez faire demi-tour et retourner à l’exil occidental dont vous êtes prisonniers…Comment la Palestine vous ferait-elle don de sa lumière ? Vous devez rebrousser chemin et retourner en Occident, inéluctablement. »
Cet épisode permet de comprendre ce qui sera bientôt dit explicitement par l’auteure, tout ce dont le mot Palestine est le nom, car il est symboliquement bien plus que le rappel d’une réalité historique. La Palestine incarne ce qu’est un peuple ou oumma, c’est-à-dire tout autre chose qu’un État ou une nation. A ce moment du livre, l’auteure atteint ce qui est sa dimension véritable, celle d’un recherche mystique toujours mouvante et qui ne peut sûrement pas se bloquer dans une seule forme, telle que la forme étatique.
Louisa Yousfi reprend alors le mythe du simorgh, cet oiseau fabuleux qui dans la mythologie perse et kurde symbolise la quête spirituelle. Elle en donne son interprétation personnelle, et c’est précisément à cela que servent les grands mythes qui ont permis à l’humanité de trouver du sens ou plutôt de partir à la recherche de celui-ci, et de prendre pour cela son envol. Le Simorgh appartient à un monde où rien ne peut être vu ou prouvé, il est le nom donné à l’appel du sens, sous une forme sensible en même temps que sa signification est spirituelle. C’est à ce point que s’arrête le livre de Louisa Yousfi qui est court mais qui n’a point de fin. Il incite à suivre « la trace du grand oiseau », chaque fois que le Simorgh traverse le ciel, ce qui peut se dire en d’autres termes comme le moment où « une parole juste déborde la peur », où « un être humilié se redresse ». L’écriture remarquable du livre est pour beaucoup dans l’élan qui incite à suivre cet envol.
Denise Brahimi

 

« LE GARCON EBLOUI » de Xavier Le Clerc article de Mustapha Aït Mouhoub (El Watan)
Un enfant sauvé des ruines du napalm, un père rattrapé par l’atome, une mémoire qui refuse de s’éteindre. Le garçon ébloui de Xavier Le Clerc, sorti aujourd’hui aux éditions Gallimard, fait de l’histoire nucléaire française en Algérie une affaire intime. Le roman s’ouvre dans le Dunkerque dévasté de l’après-guerre. En 1946, Sébastien Vandaele, onze ans, grandit parmi les ruines avec sa mère Suzanne, veuve profondément marquée par les bombardements et la maladie.
Enfant sensible, passionné de dessin et de littérature, il partage son quotidien avec ses amis d’enfance. Derrière les jeux du carnaval et la vie des baraquements se dessine une enfance dominée par les séquelles de la Seconde Guerre mondiale, la pauvreté et les traumatismes. Treize ans plus tard, Suzanne meurt de la tuberculose après une longue dégradation mentale. Désormais instituteur, Sébastien est appelé sous les drapeaux et envoyé en Algérie, en pleine guerre d’indépendance.
Après un long voyage jusqu’en Kabylie, il découvre un territoire lui aussi ravagé par la violence. Le récit change alors de point de vue pour suivre Idir, un enfant algérien de sept ans. Deux enfances dans la guerre, Idir naît dans un hameau de la vallée de la Soummam pendant la colonisation. Son père est tuilier, sa mère participe au travail familial. Leur existence est anéantie le jour où l’armée française utilise le napalm contre la région.

Le village est réduit en cendres et les parents d’Idir meurent brûlés vifs. L’enfant, traumatisé, survit plusieurs jours seul parmi les ruines. Désorienté, couvert de suie, il erre dans un hameau vidé de ses habitants. Lors d’une patrouille, Sébastien découvre l’enfant mourant de faim dans une maison abandonnée. Bouleversé par ce qu’il voit et hanté par ses propres souvenirs d’enfance, il refuse de l’abandonner. Contre toute logique militaire, il décide de le sauver ; sauveteur, il est aussi le représentant de l’armée responsable de la destruction de ce village, contradiction qui ne sera jamais totalement résolue dans le roman. Après des démarches acharnées, il obtient son adoption et l’emmène vivre avec lui à Reggane, où il est affecté comme instituteur. Idir reste enfermé dans un profond mutisme. Sébastien comprend peu à peu la véritable fonction de la base militaire moderne et commence à s’interroger sur les objectifs de cette mystérieuse cité scientifique perdue dans le désert, où se prépare le premier essai nucléaire français.

Le retour en France, Sébastien élève seul Idir à Dunkerque. Leur relation est profonde mais pudique. Idir grandit entre deux mondes, la mémoire enfouie de son enfance algérienne et son éducation française. Brillant élève, il découvre les livres grâce au père Lacretelle et développe très tôt une passion pour l’Histoire. Son père adoptif l’encourage dans sa vocation. Les années passent. Idir devient historien, enseignant à la Sorbonne. Sa spécialité est déjà révélatrice. «Sa thèse portait sur les pourparlers secrets entre les indépendantistes algériens et la délégation française, en décembre 1961 et janvier 1962. Leurs rencontres se tenaient dans le Jura, au bord de la route nationale 5 qui reliait Paris et Genève» (p. 65). Lors de sa soutenance, Sébastien, déjà gravement malade, assiste avec émotion à la réussite de son fils. Sébastien, qui a développé plusieurs cancers – prostate, poumon, thyroïde – probablement liés aux irradiations subies, est accompagné par Idir dans ses soins. La relation s’inverse ; le fils devient le protecteur du père, qui finit par mourir. Après l’enterrement, Idir, accablé de chagrin, tente même de se laisser mourir dans la mer du Nord. Au moment où il se noie, il se souvient que Sébastien l’avait lui-même sauvé enfant. Cette mémoire le pousse à nager vers la rive. À partir de cet instant, vivre devient une manière d’honorer son père.
De l’intime à l’atome
Commence alors une seconde partie de l’intrigue. Idir entreprend une immense enquête, rassemblant archives militaires, microfilms, documentaires, correspondances et témoignages d’anciens soldats. Peu à peu se dessine l’histoire de la course mondiale à l’arme nucléaire. Le roman revient sur les grands projets et événements qui ont marqué cette course (projet Manhattan, essai Trinity, bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki), ainsi que sur le rôle d’Oppenheimer. Toutes ces recherches convergent vers l’idée que la France a construit sa puissance nucléaire en sacrifiant une partie de ses propres soldats et des populations sahariennes, afin de compter parmi les grandes puissances.
L’enquête ne se limite donc pas à l’histoire personnelle de Sébastien. Elle inscrit les essais de Reggane et d’In Ekker dans une histoire mondiale de l’atome et de la guerre froide. Elle montre également comment la conquête de la puissance nucléaire française s’inscrit dans les derniers temps de la présence coloniale en Algérie. Le Sahara devient ainsi un territoire stratégique, scientifique et militaire, mais aussi un laboratoire à ciel ouvert. L’assassinat du photographe Fernando Pereira lors du sabotage du Rainbow Warrior par les services secrets français rappelle à Idir que la raison d’État continue de justifier le mensonge et la violence jusque dans les années 1980.
Cet événement renforce sa conviction que le déni officiel entourant les essais nucléaires prolonge celui de la guerre d’Algérie : négation des bombardements au napalm, tortures, disparitions, déplacements forcés et conséquences sanitaires des irradiations. Le passé n’est donc pas clos. Il continue à produire ses effets dans le présent. Cette enquête historique devient aussi une quête personnelle. Les recherches réveillent les traumatismes enfouis de l’enfance : images du village incendié, mort de sa famille, explosions nucléaires auxquelles il assista enfant à Reggane. Les souvenirs ne reviennent pas sous forme de récit ordonné, mais par fragments, au gré d’une image, d’une musique, d’une odeur ou d’une lumière. Le motif de la lumière est omniprésent : flash atomique qui brûle, aveugle et marque les corps et les paysages, stroboscopes de la boîte de nuit, projecteurs de l’Opéra, écrans de microfilms, images d’archives.
La lumière symbolise à la fois la révélation et l’aveuglement, la connaissance et le traumatisme. Des réminiscences brouillent sans cesse le présent et le passé, tandis que certains souvenirs refusent de s’éteindre. Pendant cette enquête apparaît Mathilde, harpiste à l’Opéra Garnier de Paris. Issue d’une famille marquée par le génocide arménien, elle connaît, elle aussi, le poids d’une mémoire traumatique. Une relation naît entre eux, faite de pudeur, d’attirance et d’incompréhension. Mathilde tente de l’aider à sortir de son isolement, mais Idir demeure enfermé dans son deuil, prisonnier de son enquête et de ses blessures. Leur histoire reste volontairement en suspens ; l’amour ne peut encore rivaliser avec la nécessité de comprendre et de faire émerger la vérité. Les archives et les oubliés, le récit s’achève lorsque Idir décide enfin de retourner en Algérie.
Ce voyage, autant géographique qu’intérieur, constitue l’aboutissement de son parcours. Il retrouve la vallée de son enfance et descend ensuite jusqu’à Reggane où il découvre que la contamination radioactive continue de frapper les populations. Accompagné du docteur Tahar, il rencontre des familles vivant parmi les déchets des anciens sites nucléaires, confrontées à une multiplication des cancers et à la naissance d’enfants lourdement handicapés. La rencontre avec Aziz bouleverse profondément Idir. Cet enfant atteint de graves malformations, mais débordant de joie et de tendresse, lui tend un simple gobelet d’eau malgré la contamination du lieu. Idir éclate en sanglots.
Ce geste d’une immense humanité lui redonne une raison d’espérer en ceux qui continuent à vivre malgré les catastrophes et la guerre. Le roman interroge aussi le paradoxe du progrès d’un XXᵉ siècle marqué par d’immenses avancées scientifiques et des violences industrielles inédites. La même science qui promet électricité, énergie et progrès produit aussi napalm, bombe atomique et contamination durable des territoires. Fresque historique autant que récit de filiation et de mémoire, ce roman met en lumière conséquences des essais nucléaires français, les violences coloniales, les ravages du déni politique et la transmission des traumatismes entre générations. Il donne chair aux archives et aux savoirs historiques pour les transformer en expérience humaine accessible au plus grand nombre. L’importance de ce roman tient à son exploration des essais français au Sahara, dernier chapitre de la présence coloniale française en Algérie, aux conséquences encore largement invisibles.
Depuis 2010, la loi Morin reconnaît certes le principe d’une indemnisation des victimes des essais nucléaires, y compris des civils algériens. Mais cette reconnaissance reste incomplète. De nombreuses victimes et leurs ayants droit peinent encore à faire reconnaître et indemniser leurs préjudices, tandis que l’accès aux informations sur les contaminations et aux cartes des anciens sites demeure un enjeu majeur. Ce roman explore un sujet encore largement absent de la littérature et de la mémoire collective françaises. Si les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki au Japon ont suscité une littérature abondante et fondatrice, les essais nucléaires ont beaucoup moins inspiré le roman, sujet qui reste souvent un angle mort de la littérature mondiale. Le Japon est le pays où la catastrophe nucléaire est devenue un véritable genre littéraire, le genbaku bungaku (littérature de la bombe atomique).
Le texte fondateur est sans doute Les Fleurs d’été (1947) de Hara Tamiki, survivant d’Hiroshima. Son écriture extrêmement dépouillée décrit la disparition du monde dans un mélange de réalisme documentaire et de poésie. Vient ensuite l’œuvre majeure d’Ōta Yōko, notamment La Ville des cadavres (1948), qui raconte les jours suivant Hiroshima. L’auteur le plus célèbre reste cependant Ibuse Masuji avec Pluie noire (1965). La littérature américaine a davantage exploré la guerre nucléaire sous l’angle de la responsabilité scientifique et de la menace civilisationnelle, à l’exemple du roman de science-fiction Un cantique pour Leibowitz (1960) de Walter M. Miller Jr. La littérature soviétique puis post-soviétique s’est, quant à elle, attachée aux conséquences humaines des catastrophes nucléaires civiles, notamment avec La Supplication (1997) de la Biélorusse Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature en 2015.
En comparaison, la littérature française demeure marquée par un véritable vide romanesque autour de l’expérience nucléaire, qu’il s’agisse des essais menés dans le Sahara algérien ou, plus tard, de ceux réalisés en Polynésie française. Court et dense, porté par une écriture fluide et lumineuse, Le garçon ébloui de Xavier Le Clerc mérite d’être lu et traduit en arabe, tant il fait résonner une histoire encore douloureusement présente dans la mémoire algérienne. Sa force visuelle, la puissance de ses scènes et la tension qui traverse le récit en font également une œuvre qui semble naturellement appelée à l’écran.
Xavier Le Clerc, de son vrai nom Hamid Aït-Taleb, est un romancier français né le 6 juin 1979 en Algérie. Naturalisé français, il adopte en 2011 le patronyme Le Clerc, traduction de Taleb. Auteur de Un homme sans titre (2022) et Le pain des Français (2025), et lauréat du Grand prix du roman métis en 2023, il vit en Angleterre, où il exerce comme chasseur de talents pour des maisons de luxe telles que Burberry, Gucci ou LVMH.

Nous remercions Mustapha Aït Mouhoud de nous avoir permis de publier son article paru dans El Watan.

Denise Brahimi a récemment commenté dans notre Lettre 107 « Un homme sans titre » de Xavier Le Clerc, article que vous pouvez trouver en cliquant ICI

Elle a également commenté « Le pain des Français » dans notre Lettre 100, à retrouver en cliquant ICI

 » LA PART ALGERIENNE DE LA FRANCE Contribution au récit national «  de Karim Amellal Editions de l’Aube juin 2026

Ancien ambassadeur et délégué interministériel à la Méditerranée, Karim Amellal œuvre depuis des années de différentes façons au rapprochement entre le nord et le sud de la Méditerranée, et les peuples des deux rives, tout particulièrement algériens et français. Le titre de ce dernier livre me semble le définir en partie : né à Paris, d’un père, ancien haut fonctionnaire algérien, marié à une Française originaire de l’Indre. Haut fonctionnaire, entrepreneur du numérique, écrivain, membre de diverses commissions, ses talents ont été reconnus par différentes autorités politiques. Une unité émerge de ce parcours varié, le lien entre les peuples, la lutte contre le racisme, la mise en valeur des membres de la diaspora algérienne…
Ce nouvel ouvrage dresse un tableau très informé des relations multiples entre les deux pays, et de la place que prennent nollens volens depuis plus d’un siècle les personnes venues d’Algérie, et leurs descendants dans l’histoire de France. Il s’appuie sur de nombreux travaux universitaires, les mettant en perspective pour une lecture très claire et détaillée du sujet qu’il traite.
L’auteur relève comme point de départ le traumatisme que ce moment de l’histoire a provoqué dans une grande partie de la droite et de l’extrême droite, qui se prolonge de nos jours avec de multiples prises de positions hostiles à l’Algérie et souvent aux bi-nationaux. Il reprend les chiffres de Paul-Max Morin qui a évalué dans ses recherches que 39 % des jeunes Français de 18 à 25 ans disent avoir un lien familial avec la guerre d’Algérie. Plusieurs millions de personnes ont ainsi dans notre pays une relation plus ou moins direct avec l’Algérie, et sont à des degrés divers des porteurs de mémoires liées à l’histoire franco-algérienne. Et particulièrement de la guerre d’indépendance ? « En réalité ce sont des guerres d’Algérie, multiples, fragmentées, inachevées, qui continuent de parcourir la société française… ». Les émergences de ces conflits mémoriels sont fréquentes et constantes depuis des années. Monuments, dates de commémoration antagonistes, noms de places ou de rues apposés ou retirés… Amellal dit son opposition aux manifestations de cancel culture, leur préférant une contextualisation, une explication, une mise au débat.
La relation franco-algérienne a sa face la plus visible dans les hauts et les bas des relations intergouvernementales. Mais dans la durée et en profondeur, cette relation se lit dans les aéroports à certaines dates, les quartiers populaires ou pavillonnaires, « dans les musiques mille fois écoutées qui nous ramènent en enfance… ». Une présence ancrée dans des milliers de familles de France, dans de multiples échanges sur les réseaux sociaux.
L’auteur dresse un portrait détaillé de chacun des groupes sociaux concernés au premier chef. Les juifs d’Algérie, les européens/pieds-noirs dans leur grande diversité, les immigrés arrivés en différentes vagues, à plusieurs époques, mais qu’une vision déformante perçoit souvent comme un seul bloc. Amellal s’attache à montrer au contraire la grande diversité géographique, sociale, mais aussi les multiples ilôts de petites algéries implantés dans tout le territoire national, y compris ultramarin.
Il combat aussi la vision d’une histoire qui n’aurait comme point de départ que 1830, et fait une petite place à une histoire bien plus longue et faite de hauts et de bas.
Il reprend les travaux d’historiennes et historiens sur le déroulement de la période coloniale, de ses violences et de ses injustices, dont il s’attache à « dédouaner » le petit peuple pied-noir. Il observe les relents de cette période qui se perpétuent aujourd’hui « …dans la manière dont une partie de la société française regarde encore les enfants de l’immigration algérienne, et plus largement maghrébine et subsaharienne, autrement dit les descendants des colonisés ».
Il voit en contrepoint la période coloniale comme un « laboratoire de la pensée française ». Il site Albert Camus, Louis Massignon, Jacques Berque, et aussi Mohamed Arkoun, Malek Chebel. Il pointe combien la guerre d’Algérie a constitué pour toute une génération d’intellectuels français une expérience fondatrice, citant Jean-Paul Sartre, Pierre Vidal-Naquet, Henri Alleg, Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad. Et après une relative « accalmie » après l’indépendance, les années 80 relancent un investissement nouveau sur ce sujet, Stora, bien-sûr, et les tenants des études post coloniales, qui insistent sur les continuités entre passé colonial et présent républicain, Achille Mbembe, Françoise Vergès, Kaoutar Archi, Rachida Brahim…
L’Algérie constitue également depuis de longues années la source d’un apport continu à la culture française, littérature, cinéma, musique, peinture…

Pour autant, pour beaucoup de responsables politiques, l’immigration algérienne, dans sa durée reste perçue comme un « problème ». On prolonge aujourd’hui un discours qui prévalait déjà au début du 20ème siècle à propos de cette immigration. Après l’indépendance, l’immigré algérien est perçu par une partie de la droite et de l’extrême droite comme un intrus, qui se prolongera ensuite par la métaphore du « grand remplacement », malheureusement repris à l’unisson par des intellectuels algériens vivant en France (Sansal, Daoud).
Cette défiance oublie allègrement la dette de notre pays à l’égard de ces travailleurs, d’une part, et aussi de ces soldats coloniaux qui lors des deux guerres ont donné leur vie pour notre pays, sans que beaucoup de reconnaissance leur ait été accordée. Même ingratitude à l’égard des supplétifs de l’armée française en Algérie…
Ce rejet ignore également les innombrables réussites de descendants d’Algériens en France, dans le domaine universitaire et scientifique, les arts, l’économie, le sport. L’auteur ne détourne pas pour autant les yeux des statistiques de délinquance qui montrent une prévalence d’étrangers et parmi eux d’Algériens… Surtout quand ils revendiquent une certaine filiation comme la DZ Mafia au triste palmarès…
Ces réussites nombreuses, célèbres ou anonymes montrent une France qui intègre, plutôt mieux que d’autres pays d’Europe. Des signaux comme la pratique de la langue, les mariages mixtes sont éclairants là-dessus. Mais cela est tu, comme regretté. Les enquêtes sur les discriminations montrent qu’un long chemin reste à accomplir.
L’auteur se livre ensuite à une déconstruction de la vision d’une défiance de l’Algérie par rapport à la France. Le diplomate distingue les manifestations politiques réitérées hostiles à notre pays, et l’attitude bienveillante de la population algérienne vis à vis des visiteurs français, qu’il illustre de quelques anecdotes touchantes. Il perçoit aussi le déclassement de la position de notre pays dans cette région du monde : « la France n’est pas rejetée, elle est ignorée ».
C’est encore le diplomate qui nous délivre enfin un point de vue d’expert pour juger les fautes et les efforts de la période récente de la relation franco-algérienne. Erreurs de ceux qui prétendent qu’« avec l’Algérie, il n’y a que le rapport de force qui peut fonctionner », ignorant ce qu’il qualifie de diplomatie du « nif ». Et ignorant surtout que la France ne dispose plus désormais de leviers de pression réellement efficaces sur Alger. Il dresse un bilan flatteur des efforts d’Emmanuel Macron en matière de rapprochements. « J’en ai été le témoin direct : Macron a été constant et volontariste sur l’Algérie » tant sur ce plan mémoriel qu’en maintenant ouverts les canaux diplomatiques en toute circonstance. Il inventorie aussi les critiques que ses positions ont suscité, en Algérie et en France. Il préconise d’aller au bout de la démarche entreprise, notamment en parachevant le chantier mémoriel. Il préconise la présentation d’excuses officielles, claires et définitives pour les crimes de la période coloniale. Non pas une repentance, mais une décision stratégique, un acte politique lucide… à l’image de ceux assumés par de nombreux pays, l’Allemagne pour la Namibie, le Royaume Uni pour le Kenya, le Japon, l’Australie, le Canada… « Un acte historique puissant et honorable », dont l’effet serait autant intérieur que diplomatique.
Ce volontarisme, dont on perçoit aisément les embûches, ouvre une voie qui donne à espérer.
Un livre à faire lire à celles et ceux qui entrent en compétition pour diriger notre pays…

Michel Wilson

 

 

  • Jeudi 1er octobre à 18h30, projection du film « D’où vient le vent » d’Amel Gellaty, organisée par le MAN (Mouvement pour une alternative non violente) au cinéma Gérard Philipe de Vénissieux
  • Mardi 6 octobre, à 19h Projection du film Lella de Habib Ayeb au cinéma Gérard Philipe de Vénissieux
  • Jeudi 8 octobre, à 19h Projection du film Lella de Habib Ayeb au cinéma Les Alizés de Bron
  • Mercredi 14 octobre rencontre avec les auteurs de l’Atlas du Maghreb A Lascaux et B Badier à la Librairie terre des Livres de Lyon
  • Vendredi 16 octobre à 21 h, dans le cadre du festival de cinéma de Saint Paul Trois Châteaux, présentation du film « L’Arabe » de Malek Bensmail en présence de l’acteur Raphael Thiéry.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *