Newsletter/Lettre culturelle franco-maghrébine #114

EDITORIAL

Cette lettre, particulièrement riche, s’intéresse à toutes les catégories habituelles dont nous parlons à Coup de Soleil : essais, romans, films principalement.
L’essai qui sera le plus utile aux historiens et très éclairant pour les autres aussi est celui de Sophia Ammad Ou-Kaci : « Colonisation et guerre d’Algérie. Les archives du silence ». Elle attire l’attention de façon originale sur les liens entre la politique de Vichy et celle des tenants de l’Algérie Française qui sont au pouvoir jusqu’en 1962. On peut aussi considérer comme un essai sur l’école ce que son auteure appelle roman : il s’agit de  « L’école de la vie »,qui est l’œuvre de Marion Fritsch.
Sont pleinement des romans « La Part absente » de Rachida Brakni, bien connue comme actrice et qui n’a pas reculé pour écrire ce livre devant l’analyse de son propre cas, et « Le Poète de Safi » de Mohammed Nedali qui nous fait bénéficier de son goût et de son talent pour l’écriture comique.
Et comme annoncé dans la Lettre précédente, nous parlons dans celle-ci de deux films, l’un tunisien de Habib Ayeb, « Lella », et l’autre franco-algérien de Malek Bensmaïl, « L’Arabe » ; inutile d’en dire plus, tout le monde mesure la chance de les avoir sur nos écrans.
Michel Wilson nous gratifie cette fois de deux articles, « Enfants placés, avenirs cassés » de Rania Kissi et un autre qui est une présentation de la céramiste Karima Duchamp.
Ainsi s’offre à nos lecteurs un vaste choix.
Denise Brahimi

 

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Podcast

« Et de nous qui se souviendra ? », créé et produit par Nicole Guidicelli, auteure indépendante, est un podcast qui donne la parole aux derniers pieds-noirs. Il est en ligne sur toutes les plateformes d’écoute et de téléchargement (Google Podcast, Apple Podcast, Spotify, Deezer…). 

Hommage à une communauté en voie de disparition, il a pour objectif d’aider les pieds-noirs à transmettre. Il s’adresse à leurs descendants, aux enseignants qui souhaitent parler de la guerre d’Algérie, et plus largement à tous ceux qui s’intéressent aux exils et à la résilience. Il interroge l’exil comme acte fondateur ainsi que les questions d’identité, d’invisibilité et d’intégration. Il pose également la question de la transmission et de la mémoire des pieds-noirs.

Le projet a démarré en janvier 2022, année de commémoration du 60e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie.

Pour écouter les épisodes déjà parus : https://podcast.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra

« Thelma, l’héritage transgénérationnel » : le onzième épisode du podcast « Et de nous qui se souviendra, paroles de Pieds-Noirs » est en ligne.

https://smartlink.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra/thelma-l-heritage-transgenerationnel

Dans ce nouvel épisode du podcast « Et de nous qui se souviendra, paroles de Pieds-Noirs », Thelma, petite-fille de Pied-Noir, interroge la manière dont les héritages invisibles nous traversent ; elle évoque la possibilité, aujourd’hui, de se les réapproprier pour en faire quelque chose de vivant :

« Même si mon grand-père ne m’a pas beaucoup transmis, tant de choses transparaissaient dans sa manière d’être et de vivre : une façon de faire famille, le plaisir des sens, le goût de se retrouver, l’amour de la Méditerranée… Aujourd’hui, j’incarne tout cela à ma manière. »

Découvrez comment l’histoire de sa famille pied-noir a forgé son identité et inspiré sa vocation professionnelle. Car c’est aussi en tant que psychologue clinicienne que Thelma explore ce qui, d’une génération à l’autre, s’est transmis sans mot : les émotions, les silences, les traces laissées par l’exil. Ces transmissions invisibles, affectives, parfois énigmatiques ont nourri son intérêt pour les processus transgénérationnels :

« Pendant longtemps, cette histoire est restée floue pour moi, faite de bribes et de non-dits. C’est en m’y confrontant, d’abord personnellement puis dans le cadre de mon mémoire en psychologie, que j’ai commencé à en saisir la profondeur. »

Dans cet épisode, la parole du père de Thelma, Julien, s’est imposée d’elle-même. L’occasion pour eux de cheminer ensemble : « Quelque chose s’est ouvert entre nous. Là où il y avait du silence, des mots ont émergé. Là où certaines émotions restaient en suspens, elles ont pu être reconnues, mises en sens. Ce dialogue entre générations m’a permis de mieux comprendre ce que nous portions, lui et moi, chacun à notre manière. Il a aussi transformé notre lien, en rendant possible une parole plus libre, plus consciente. »

Progressivement Thelma a fait aussi participer d’autres membres de sa famille. Il s’agissait pour elle d’aller « tailler dans le flou », afin d’obtenir les précisions nécessaires à la construction du récit.

« C’est pourquoi nous avons pris tout notre temps, explique la réalisatrice, le temps que les choses mûrissent, car le travail de la parole dans les familles pied-noir est un processus long et laborieux ; parfois même, il est presque contre nature. »

Le point de départ de cet épisode vient des retours, auprès de la réalisatrice, dès la parution du podcast en 2022, des petits-enfants de Pieds-Noirs. « C’est fou de constater que, même lorsque les ainés – ceux qui ont vécu cette histoire en direct – sont encore vivants, les plus jeunes ne parviennent pas à les questionner. C’est comme s’il y avait, entre les générations, un trou noir, un fossé qui s’élargit avec le temps. » Certains utilisent le podcast pour tenter de délier la parole dans les familles. Cet épisode offre l’opportunité de leur dire : Allez-y, posez des questions, tant qu’il est encore temps !

« On imagine difficilement qu’en 2026, l’impact de cette histoire avec l’Algérie est encore important dans les familles » souligne la réalisatrice. « C’est pourquoi il m’importait, avec cet épisode, d’ouvrir la parole aux descendants de Pieds-Noirs. »

Le podcast :

👉 Chaque épisode de ce podcast donne la parole à un témoin qui porte un regard intime et personnel sur sa trajectoire. Retrouvez les récits de ces derniers Pieds-Noirs ou de leurs descendants qui ont osé nous raconter librement ce qu’ils ont encore sur le cœur. Des histoires d’exil, de mémoires blessées, de silences, mais aussi de courage et de résilience. 

👉 Ce podcast a été conçu comme un outil de transmission de la mémoire des Pieds-Noirs. Sa forme très libre et l’anonymat des témoignages libèrent une parole que la société française n’a ni accueillie, ni reconnue pendant les six dernières décennies. La non-transmission, pour atténuer les souffrances ou comme condition de l’intégration, ne doit pas faire oublier le drame des Pieds-Noirs. Ceux qui l’ont vécu le porteront jusqu’à la fin de leur vie, et leurs descendants, bien qu’invisibles, en conservent la trace.

👉 Il s’adresse à leurs descendants, aux enseignants, et plus largement à tous ceux qui s’intéressent aux exils, à la résilience et aux mémoires. Il interroge la vulnérabilité des exilés et l’exil comme acte fondateur, mais aussi les questions d’identité, d’invisibilité et d’intégration, ainsi que le travail de mémoire.

👫 Production et réalisation : Nicole Guidicelli – Montage, son, mixage, arrangements : Jean-Christophe – Identité visuelle : Liza Edouard et Samuel Rozenbaum

Pour suivre le podcast :

https://smartlink.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra

https://www.facebook.com/Quisesouviendra

https://www.instagram.com/nicoleguidicelli/

Pour aller plus loin : Une enquête du CDHA d’Aix-en-Provence : « Dit, pas-dit, non-dit » disponible sur son site Internet.

Pour tout contact : Nicole Guidicelli / 06 81 91 94 99

 

 

« LUI DEVANT », un podcast audio-graphique en cinq épisodes d’Abderazag Azzouz, auteur/réalisateur.

« Lui devant », raconte l’histoire puissante et sensible de deux frères, Amine et Hakim, qui se battent pour l’indépendance de l’Algérie dans les années 1960.
Cette histoire est centrée sur leur parcours difficile et leur lien fraternel indéfectible. Nous les suivons alors qu’ils s’évadent d’un camp de prisonniers proche d’une carrière de marbre exceptionnelle située à Fil Fila, où ils étaient forcés de travailler. Cette carrière de marbre sera déterminante pour leur vie. Amine y vivra ses premières émotions, explorant sa créativité et la naissance d’une passion pour la sculpture. Hakim, quant à lui, y confrontera sa force physique lors de l’extraction de la roche, découvrant sa propre endurance et son courage.

Sortie officielle, le 19 mars 2025

Cliquer ICI pour visionner la bande annonce : https://linktr.ee/podcastime69

Ce podcast, dans sa version intégrale et audiovisuelle a été présenté samedi 27 septembre à la Bibliothèque de la Part Dieu de Lyon, devant un public conquis. Chacun s’est dit convaincu que sa présentation publique devrait connaître un bon succès, et que sa diffusion dans les établissement scolaire doit être envisagée.

LIVRES / BD

« COLONISATION ET GUERRE D’ALGERIE. LES ARCHIVES DU SILENCE » par Sophia Ammad Ou Kaci L’Harmattan, 2026
L’auteure de ce livre ne se présente pas comme une historienne de profession et pourtant le travail auquel elle se livre est d’un apport considérable sur quelques points qui étaient sans doute insuffisamment explorés.
L’un d’eux concerne des massacres accomplis en Algérie, qui ne peuvent manquer de faire penser à celui qui fut commis par l’armée allemande dans un village du centre de la France, Oradour-sur-Glane, le 10 août 1944 : on dénombra 642 victimes.
Un autre apport très important du livre concerne la personnalité et les méthodes de ceux qui se proclamèrent défenseurs de l’Algérie française pendant la guerre d’indépendance jusqu’à la période de l’OAS inclusivement. Beaucoup d’entre eux étaient les descendants directs de collaborateurs qui avaient travaillé aux côtés des occupants allemands sous le régime de Vichy pendant la Deuxième guerre mondiale.
Sur ces deux points, le travail de Sophia Ammad-Ou Kaci apporte des faits nouveaux et attire particulièrement l’attention sur d’autres restés trop peu connus par suite d’une volonté d’occultation voire de mensonge et de falsification. La chercheuse qu’elle est en ayant fait le constat, c’est de là que part sa volonté de mettre au jour des vérités cachées. Elle le fait avec une obstination et une volonté d’exhaustivité dont témoignent les très nombreux documents que son livre reproduit. Elle les a trouvés principalement dans plusieurs fonds d’archives, et dans différentes sortes de témoignages qu’elle a eu la patience de réunir. Son livre en propose à la lecture un grand nombre sous la forme de photocopies dont il faut bien reconnaître qu’elles sont parfois difficiles à déchiffrer. Mais elle permet ce travail et le rend possible, ce dont on ne peut que lui être reconnaissant, évidemment. Certaines de ses enquêtes sont d’une précision implacable et ne laissent aucun échappatoire aux coupables qu’elle désigne —alors même qu’ils ont réussi à éviter les châtiments qu’ils méritaient. En cela son livre atteint le but qu’elle s’était fixé Par ailleurs elle se contente à juste titre d’une bibliographie réduite, tant il est vrai que nul ne peut prétendre maîtriser de nos jours le nombre d’ouvrages consacrés à ces questions par les plus éminents spécialistes. Il est clair que ce qui l’intéresse, en revanche, serait plutôt ce qui n’a pas encore été dit.
Sur l’Emir Abdelkader jusqu’auquel la conduit son retour en arrière historique, elle constate un certain nombre de déformations voulues par les récits coloniaux et elle s’emploie à montrer qu’il ne s’agit pas de faits ponctuels, mais au contraire d’un « système de domination, accompagné d’un travail de réécriture et d’effacement des identités, des faits et de l’histoire ».
Elle souligne l’importance, pour le pouvoir colonial, d’une action psychologique concertée qui consistait notamment à répandre de fausses nouvelles et à semer la zizanie chez l’adversaire, par exemple en attisant de manière sanglante et féroce les luttes de partis entre FLN et MNA. Ce type d’action était rendu possible par le fait que la presse était intimement liée à la grande colonisation. C’est ainsi par exemple que « L’écho d’Alger » d’Alain de Sérigny était lié au très puissant et richissime colon Henri Borgeaud. Or, et c’est sans doute là l’apport le plus important de ces  archives du silence « ce sont le mêmes journaux et les mêmes barons coloniaux qui se mirent au service de l’Allemagne nazie pendant la deuxième guerre mondiale ».Autre exemple concernant les harkis : les faits ont été réécrits par l’extrême-droite française de manière à faire croire que tous ceux qui étaient restés en Algérie ont été massacrés par le FLN après 1962. Rumeurs et désinformation ont joué un rôle considérable pour influencer l’opinion.
Cependant la plus grande partie du livre est consacrée à ce que l’auteur appelle « la continuité répressive », signifiant par là que les réseaux de répression de l’Algérie française étaient aux mains de vichystes recyclés, ce dont elle cite maint exemple. Les anciens collaborateurs disposaient d’un savoir faire répressif que certains mirent au service de l’Algérie française. L’auteure étudie de près le cas d’un personnage de cette sorte, le nommé Amédée Froger.
La manière dont les Vichystes ont échappé aux poursuites après la guerre, bénéficiant d’un non lieu, d’une grâce ou d’un classement sans suite est proprement scandaleuse. Parmi les proches de Froger, dont la carrière politique ne cesse de s’affirmer, on trouve des gens comme René Bousquet et Maurice Papon, collaborateurs avérés et auto-proclamés protecteurs de l’Algérie française à partir des années 50. Grâce au travail de recherche considérable de Sophia Ammad-Ou Kaci, l’idée de continuité apparaît comme indispensable pour la compréhension de l’extrême-droite : « Tous ces hommes résument assez bien la continuité des réseaux fascistes : cagoulards dans les années 1930 ou vichystes sous l’occupation, ils se muent après-guerre en partisans de l’Algérie française». Ce changement de regard amène à voir dans la guerre d’Algérie une continuation de la guerre civile entre gaullistes et pétainistes pendant la Deuxième guerre mondiale.
Denise Brahimi

« L’ECOLE DE LA VIE » par Marion Fritsch, roman, Albin Michel, 2026
Ce livre arrive à point nommé pour se joindre à plusieurs œuvres très actuelles (écriture, cinéma) qui témoignent d’une même préoccupation pour l’entrée des jeunes dans la vie et d’un même intérêt pour l’école qui les y prépare. Que se passe-t-il lorsque les enfants, qui déjà n’en sont plus, quittent l’école primaire où ils sont supposés avoir appris à lire et à écrire et à compter, pour entrer dans les longues années (6 à 8) de l’enseignement secondaire. Celui-ci, à travers collège et lycée, aboutit au diplôme majeur de l’enseignement en France, le baccalauréat.
A une époque où les lycéen(ne)s manifestent dans la rue pour dire haut et fort leurs revendications, ils sont aussi au cœur de livres que d’excellents écrivains ont choisi de leur consacrer, Yannick Haenel, présent dans la course aux prix littéraires de l’année, Mara Goyet dont les nombreux articles traitent de ce même sujet. Et dans le même temps, un film reçoit le plus grand succès populaire, alors même que sa réalisatrice Marine Atlan n’est pas des plus connues, pour un film dont le titre n’est pas des plus éclairants, « La Gradiva », où l’on entend et voit une classe de terminale en voyage scolaire à Naples et Pompéi.
Le livre de Marion Fritsch présente de manière diverse près de 50 élèves de terminale d’un lycée de banlieue, relégués (il n’y a pas d’autre mot) dans une sorte de classe poubelle (ou que du moins ils perçoivent ainsi) qui prépare à un bac technologique spécialisé dans le management. Comme dans les œuvres citées précédemment, le livre fait une place importante à l’enseignant(e) et à ses difficultés, voire son épuisement. Cependant l’impression générale (pas plus que dans les autres œuvres) n’est pas ici celle d’un découragement ou d’un désespoir, quoi qu’il en soit des constats qu’on est amené à partager.
Ceux que fait Marion Fritsch s’expliquent en grand partie par le fait que le lycée dont elle parle se situe en grande banlieue parisienne, et ce serait un pléonasme de dire en banlieue pauvre, ou même très pauvre. Certaines des figures qu’on y trouve ne sont pas étonnantes dans un milieu social aussi défavorisé, que ce soit le garçon qui propose des services sexuels rémunérés (sans rien perdre pour autant de sa superbe bien au contraire), ou la fille manifestement enceinte quoique dans le déni jusqu’au moment où elle accouche et disparaît. Mais d’autres adolescents sont restés plus près de l’enfance, y compris sous la forme d’amours naïves qui consistent à se sourire et à se serrer la main. Impossible de s’en tenir à des idées simplistes, quand on nous parle aussi bien de premier(e)s de la classe que de cancres avérés. L’auteure (qui se confond parfois avec l’enseignante) insiste sur cette grande diversité qui est d’abord ethnique et donc culturelle au sens large, liée à l’origine même lorsque celle-ci est à peu près inconnue. Il en va ainsi pour un jeune Malgache, qui souffre essentiellement d’être le seul de sa catégorie. Entre eux pas vraiment de hiérarchie mais des préférences, par exemple pour une jolie demoiselle aux yeux verts ; les handicapés physiques, qui semblent nombreux, sont plutôt bien acceptés. L’attitude des profs y est sans doute pour beaucoup : incontestablement, leur attention est égale pour tous leurs élèves, et leur parole n’est pas jugée négligeable, même si parfois contestée : ainsi Rachid, une forte tête, proteste contre le choix de « L’Assommoir » de Zola, comment lire un livre aussi gros, juste bon à assommer un flic, déclare-t-il avec l’humour qui lui est propre !
On remarque pourtant que les enseignants ne baissent pas la garde et s’en tiennent à un certain niveau d’exigence. Ce qui prouve qu’ils ne désespèrent pas du résultat, ce qui est une leçon très bienvenue contre la désignation par un seul mot des élèves de banlieue. Ce mot est souvent désobligeant voire insultant ( ex : racaille) mais de toute façon son usage est une manière d’ignorer la diversité des cas. Et c’est au contraire le grand intérêt du livre de Marion Fritsch que de développer cet aspect, à travers une série d’anecdotes ou de portraits.
Sur un fait pourtant, « L’école de la vie » confirme l’existence d’un point commun à tout le groupe, leur attente angoissée des résultats du bac, tant il est vrai que de là découle leur possibilité de trouver un emploi. Affaire de survie : ce n’est même plus de précarité qu’il s’agit dans leur cas mais de toute possibilité d’insertion légale dans la société : l’unique, celle qui existe telle qu’elle est, ils n’ont pas le choix.
Bonne occasion de démentir un grand nombre de gens, qui proclament que le bac ne signifie rien, du fait qu’on l’accorde systématiquement à 98% des candidats. Oui sans doute et les chiffres qu’on fournit à cet égard ne peuvent manquer d’être exacts. Et pourtant quelle émotion, quelle tension dans l’attente passionnée des résultats, par les candidats certes mais aussi par leurs parents, ordinairement si peu impliqués dans les études de leurs enfants. « L’école de la vie » incite à être prudent avec l’usage des généralisations : elles sont à peu près toujours abusives et c’est elles qui permettent au racisme ses pires formulations.
Denise Brahimi

« LA PART ABSENTE » par Rachid Brakni, roman, Stock, 2026
Ce récit donne le sentiment d’être bien maîtrisé et fermement conduit, digne de figurer comme annoncé dans la rentrée littéraire de 2026.
Il n’y a rien d’étonnant à cela car son auteure est loin d’être une débutante et sa réputation n’est plus à faire. Bientôt âgée d’une cinquantaine d’années, elle travaille aussi bien pour le cinéma que pour la télévision et le théâtre où elle fut d’emblée prestigieuse grâce à son passage par la Comédie Française. Elle est l’auteure d’un premier roman qui a précédé celui-ci en 2024. Elle semble pouvoir aborder avec succès toute espèce d’activité artistique de son choix.
Artiste française, elle ne revendique aucune autre appartenance ni ethnique ou raciale ni géographique tout simplement. Elle est l’épouse de l’ancien footballeur français Eric Cantona, ce qui ne peut que contribuer à sa propre célébrité.
Et pourtant l’histoire qu’elle raconte dans « La Part absente », même si elle ne la présente nullement comme autobiographique, est révélatrice de ce qui est, chez l’héroïne du récit, un trouble considérable concernant l’origine et l’identité. Tout le livre est construit sur son évolution, à dire vrai tardive, puisqu’on la voit vivre pendant 25 ans dans ce qu’on pourrait appeler la non reconnaissance de soi, avant que ne commence, sous nos yeux si l’on peut dire, c’est-à-dire dans le présent du récit, la reconstitution de son vrai Moi. Sa vie tout entière, d’une manière ou de l’autre, dans le déni ou ouvertement, consiste dans un rapport à son origine familiale : elle vient au monde de parents algériens qui ni l’un ni l’autre ne parlent ni n’écrivent en français.
Pour qualifier les 25 ans où elle vit dans le déni de cette origine, on pense au mot imposture car elle fait tout, de manière très délibérée, pour ne faire apparaître que la part française d’elle-même (aux dépens de la vraisemblance ?). Il est difficile de dire à quel degré de conscience et de lucidité elle vit cette situation, et l’on est porté à croire qu’elle ne le sait pas elle-même. Il ne s’agit pas à proprement parler de manipulation et de mensonge, tout se passe comme si un aspect ou un pan entier de sa vie avait disparu, ou n’avait jamais existé, ce qui n’est pas tout à fait la même chose que s’il s’agissait d’une occultation et c’est en ce sens qu’il faut entendre le mot « absence » présent dans le titre « La Part absente » : il ne s’agirait pas de quelque chose qu’on veut cacher mais tout simplement de quelque chose qui n’existe pas —sauf que ce tour de magie n’est pas simple justement, et l’on est amené à supposer qu’il implique tout un travail de l’inconscient, dont le retour inopiné (le « retour du refoulé » cher à Freud) ne peut manquer de produire un effet d’ébranlement.
Rachida Brakni montre plus qu’elle n’explique, ce qui est la qualité de son roman. Elle se garde bien de fournir des excuses et des justifications à son personnage qui d’ailleurs semble penser elle-même qu’elle n’en a pas. En plus de cette psychologie individuelle, son livre apporte aussi des éléments de réflexion sur un phénomène qui est générationnel et concerne la société toute entière, dont on sait la place qu’ occupe en son sein la nombreuse population franco algérienne.
La première génération, celle des parents venus d’Algérie, avait fait le choix de la soumission aux règles en vigueur, rejetant tous leurs espoirs sur leurs enfants qu’il s’agissait d’éduquer, dans le but unique et indiscutable de favoriser leur intégration. Et l’on constate que dans plus d’un cas leurs espoirs ont été atteints—à ceci près cependant que la réussite sociale de cette deuxième génération a souvent été vécue de manière contradictoire par les intéressés. L’abondance de récits auto biographiques de leur part est loin d’exprimer comme on pourrait croire une sorte d’auto-satisfaction, il s’agit bien davantage d’une gêne, voire d’une culpabilité, qui les amène à dénier plus ou moins l’idée de méritocratie. Celle-ci exprime la position officielle liée à l’idée que l’ascenseur social fonctionne grâce au mérite de ceux qui parviennent à s’élever (et parfois très haut) grâce à lui. Mais l’idée de méritocratie ne semble pas avoir bonne presse auprès de certains Franco-Algériens qui pourtant ont réussi socialement, et ils dénient toute possibilité de la généraliser. A sa manière l’héroïne de Rachida Brakni vit successivement la contradiction entre deux attitudes, rechercher la réussite et cependant la refuser ou refuser de l’entériner comme personnellement ressentie.
Il est vrai qu’entre les deux versants de la double identité, le glissement est une sorte de tentation vertigineuse, puisqu’il tient à l’écart presque inaudible entre deux lettres, le M de Karima la misérable paysanne algérienne et le N de Karina la brillante galeriste parisienne : comment vivre le gouffre d’une telle différence lorsqu’une branche d’une seule lettre semble susceptible de l’abolir ? Et comment raison garder pour savoir qui l’on est ? Si par chance le choix vous est donné, la seule solution est de savoir qui l’on veut être, ce qu’il faut évidemment construire, car ce n’est pas donné.
Denise Brahimi

« LE POETE DE SAFI » par Mohamed Nedali, roman, éditions de l’Aube, 2021 et 2025
La Lettre de Coup de soleil (n° 107) a déjà parlé d’un autre livre de Mohamed Nedali « Il fait nuit chez les Berbères ». C’est toujours de son pays qu’il est question, le Maroc, sous différents aspects, et le trait constant qui rapproche les deux livres est de montrer un état de société absolument déplorable—à dire vrai désespérant. Cependant ce trait se double d’un autre, tout aussi apparent quoique en contradiction avec lui : « Le poète de Safi » est un livre des plus drôles et on ne cesse de s’esclaffer à sa lecture.
C’est donc sur ce double aspect contradictoire qu’il convient de suivre l’auteur où il nous conduit, sans quitter la ville de Safi sinon à la dernière page du livre lorsqu’on apprend que le poète du titre a pu s’embarquer pour la Chine, échappant ainsi à de redoutables poursuivants. Safi est une petite ville côtière qui a eu son heure de gloire notamment grâce à la production de céramique mais qui depuis lors est tombée dans l’apathie et le désœuvrement. Ignorance et léthargie se trouvent publiquement dénoncées dès le début du livre par la voix du poète qui fait preuve d’une audace inouïe en utilisant pour ce faire les haut-parleurs de la mosquée : « Peuple borné peuple ignare, / Réveille-toi ! / Sors de ta léthargie ! Reviens à la vie / Renais au monde ! »
Rien d’étonnant à ce qu’un jeune poète éprouve le besoin d’insuffler à ses concitoyens l’énergie et l’enthousiasme dont ils sont lamentablement dépourvus. Mais le procédé qu’il emploie pour se faire entendre a vraiment de quoi sidérer les Safiots (puisque c’est ainsi que les habitants de la ville sont désignés). Les haut-parleurs de la mosquée sont évidemment réservés à l’usage de l’imam pour qu’il déverse la bonne parole sur les Musulmans et ce changement de propos inopiné laisse la foule ébaubie. Le poète pour une fois a réussi à se faire entendre mais c’est à ses risques et périls et ils sont grands. On frémit d’y penser car l’auteur nous a avertis dès le début de cette histoire de ce qu’est la situation dans la ville : deux clans ennemis farouchement opposés et entre eux la guerre, qui n’est pas pour rire. L’auteur qui n’est pas sans lien avec le poète—son héros et son double—est du parti auquel vont toutes nos sympathies, mais c’est malheureusement le plus faible. Et ses adversaires, crétins féroces, ne reculent devant rien. Mohamed Nedali n’a rien d’un hypocrite, il appelle choses et gens par leur nom : ce groupe redoutable est composé nous dit-il d’ « homo islamicus », prédicateurs d’obédience salafiste qui préconisent une action violente contre tous ceux qu’ils accusent d’être des ennemis de la religion ; leur chef Abou Sofiane veut que le sang coule, selon le rite islamique, lapidation et décapitation. Il n’hésite pas à appeler au lynchage de Moncef Bahri le poète…que l’arrivée de la police sauve provisoirement. C’est le moment d’en savoir un peu plus sur lui, sa vie de garçon pauvre et dépourvu de tout mais passionné de poésie. L’histoire de son entrée dans l’âge adulte est une sorte de roman picaresque, où on s’adapte par la ruse et la tricherie à un monde corrompu. Ce retour en arrière permet de comprendre l’amer constat qui a provoqué son appel du haut du minaret : « Nous ne nous soucions de rien, n’espérons rien, n’aspirons à rien ; nous vivons au jour le jour avec, pour uniques consolations, nos poèmes évanescents et nos grillades de poisson. »
Cependant tout ce récit est entrecoupé d’épisodes au contraire hilarants, riches de personnages populaires hauts en couleur, dont le pittoresque est présenté de manière fort crue, à travers le langage notamment. La grossièreté voire l’obscénité de cette langue triviale amuse sans aucun doute Mohamed Nedali et il se fait un plaisir d’en offrir quelques échantillons au lecteur. Véritable trésor langagier, dont on admire la richesse d’invention (il se peut que l’auteur, stimulé, en rajoute de sa propre inspiration !). Pour exemple—mais ils sont nombreux—ce dialogue entre un ivrogne et une tenancière, traitée par lui de « salope poivrée » et de « gouine sidatique » tandis qu’elle le refoule à coups de balai, non sans le menacer du pire : « Je lui aurais enfoncé ce manche dans le trou du cul jusqu’au bout ! »
Le texte à dire vrai est un étonnant mélange car Moncef continue à dénoncer l’ignorance et la bêtise et à faire en revanche l’éloge de la lecture et de la poésie en sorte qu’à chaque instant le délire inspiré du poète et la verdeur plus que réaliste du langage courant se côtoient, comme s’ils rivalisaient d’invention.
Cependant le plaisir du langage est une sorte de prime offerte par l’auteur à qui veut bien le suivre dans les convictions qu’il exprime—l’homo islamicus n’y verrait à coup sûr que les signes et la confirmation de sa mécréance. Chemin faisant et sans se hausser du col, il réfléchit à la société tel qu’il l’observe à Safi, tantôt pour regretter que les juifs aient disparu de cette ville alors qu’il lui ont tant apporté, tantôt pour constater que la religion est une invention purement humaine et utilitaire. Les réactions populaires lui paraissent le meilleur démenti aux prétentions moralisatrices des « barbus de mon cul ».
Moncef s’évade, il est repris et ainsi de suite, l’aventure continue : la société est pourrie, mais la vie n’est pas triste, décidément !
Denise Brahimi

 

« ENFANTS PLACES, AVENIRS CASSES . Aide sociale à l’enfance : quand la République abandonne ses enfants » Rania Kissi Editions First. Août 2026

Pour écouter son interview sur France Inter, cliquer ICI

Ce petit livre est un objet un peu hybride, et de ce fait bien intéressant. Il est publié dans une petite maison d’édition écolo, elle même étant actuellement élue soutenue pas les écologistes au Conseil de Paris.
Ce livre alterne des passages autobiographiques, qui ont pour objectif d’illustrer concrètement les écueils que vivent les enfants de l’ASE, plus qu’une déploration sur le parcours qu’elle a dû vivre. Au contraire, elle ponctue son récit de paroles reconnaissantes à l’égard de la France et de ses institutions, même si elle en démontre les dysfonctionnements. « Ma vie, je la dois à chacun de vous qui me lisez. Parce qu’un jour, sans le savoir, vous m’avez sauvée. En payant vos impôts. En faisant confiance à un système que vous ne voyez pas. Car il existe dans ce pays un dispositif discret que l’on oublie trop souvent : la solidarité….Pour la France, j’étais une enfant à protéger, c’est tout. Je trouve ça beau ».
D’abord quelques éléments sur son parcours de vie. Elle naît à Oujda (Maroc, près de la frontière algérienne), et est d’abord élevé par une mère séparée de son mari, femme de ménage. Elle a une belle relation avec son grand-père, ancien résistant rifain. Elle garde de son enfance de bons souvenirs, et s’est construit pendant cette période une personnalité déterminée, et ambitieuse. Quand elle a 8 ans, en 2006, son père, qui vit en France obtient de sa mère de l’emmener avec lui, en prétendant lui offrir une meilleure vie. En réalité, il fait franchir clandestinement la frontière à Rania, qui devient ainsi clandestine. Elle devient très vite une « petite bonne », souvent maltraitée, dans le foyer de son père. Quand des voisins signalent sa situation , dé-scolarisée, ne parlant pas le français, son père la confie d’abord à une tante dans le nord de la France, où elle entre au collège, et bénéficie de l’attention d’une professeure qui l’aide à apprendre le français. Mais son père décide de l’abandonner à 10 ans en la confiant à l’Aide sociale à l’enfance. « C’est de « ça » que je vous parlais » dit-il à l’assistante sociale à qui il la remet. Elle va heureusement être présentée à une magistrate, la juge Renoux, une nouvelle rencontre salvatrice, qui prend le temps de l’écouter, de la mettre en confiance. Elle est confiée successivement à deux familles d’accueil jusqu’à ses 18 ans. La qualité de l’accueil est relative mais pour elle, « Sans la protection de l’enfance je serais morte ».
Après le collège, elle désobéit à l’orientation vers une voie professionnelle, trafique ses documents et suit avec succès une filière générale au lycée, et obtient son bac. Son ambition est de faire du droit, pour devenir avocate, ce que les institutions de l’ASE n’admettent pas, d’autant qu’elle est majeure. Elle n’a plus d’aide, couche dans la rue, plusieurs mois, jusqu’à ce qu’un de ses professeurs l’aide à obtenir une place dans un foyer. Elle y côtoie des hommes en difficulté. Son voisin de chambre est un ex taulard condamné pour pédophilie, elle parvient à lui dire la peur qu’il lui inspire, et l’homme lui promet qu’il ne lui fera aucun mal, et qu’il évitera de la croiser. Elle obtient des aides pour se loger notamment, fait divers petits boulots, ce qui ne facilite pas ses études. Elle refait trois fois sa première année, mais obtient son master, non sans avoir dû passer par une thérapie, quand elle s’effondre, au moment où sa situation commence à se stabiliser…
Master de droit en 2021, elle est cofondatrice du Comité de vigilance des enfants placés, début d’un combat remarquable pour cette cause, qui obtient quelques beaux succès, une enquête parlementaire sur les manquements des politiques publiques de protection de l’enfance, et le vote d’une loi instaurant le droit automatique pour les enfants placés d’être accompagnés par un avocat.
Elle rêve de faire mettre à l’agenda des candidats à l’élection présidentielle une évolution décisive sur la protection de l’enfance.
Elle a voulu faire de son livre un outil permettant une prise de conscience générale de l’importance d’agir pour faire évoluer la situation des enfants pris en charge par les institutions. Outre l’illustration de cette situation au travers de son parcours, elle fait œuvre de pédagogie en décrivant les institutions en cause, en parsemant son ouvrage de données chiffrées éclairantes.
Les éléments d’information qu’elle nous relaie, avec un grande précision sont alarmants : le nombre d’enfants placés augmente, alors que le nombre de personnels d’encadrement baisse, ainsi que les placements familiaux. Avec pour conséquences un retard scolaire massif, une insécurité physique constante, des problèmes psychiatriques… Plus de 225000 jeunes sont accueillis par l’Aide sociale à l’enfance, que gèrent les départements. A 18 ans la plupart vivent une rupture sèche de tout accompagnement (25000 selon une enquête récente), pas de logement stable, errance, sans-abrisme… Selon la Cour des Comptes, 50 % des sans-abris sont d’anciens enfants placés… Un rapport de l’IGAS estime que l’espérance de vie des enfants placés est de 20 % inférieure à la moyenne nationale.
Rania Kissi remarque que la sortie de la supposée protection de l’ASE l’a fait entrer dans «ce qu’elle nomme le droit commun, bourse, APL… bien plus secourable.
Elle a rejoint, puis pris la tête d’un collectif des anciens enfants placés. Beaucoup des membres de ce collectif ont, comme elle, réussi à franchir le parcours d’obstacles qui est le lot de ce public, avec quelques belles réussites professionnelles, que certains, comme elle, mettent au service de la cause, obligeant le législateur et les pouvoirs publics à se confronter à ce terrible bilan.
Certains correctifs commencent à être apportés. « Nous sommes devenus des experts de la défaillance et pas seulement des témoins qu’on écoute avec émotion avant de passer à autre chose ».
Entrée en politique pour obtenir des moyens d’action, elle déplore que les textes en préparation soient trop en deça des besoins. Le budget global de la protection de l’enfance est de 11 milliards d’€, mais 80 % est absorbé par le coût des placement, asséchant les moyens de prévention. Système aberrant qui préfère dépenser 75000€ par an par enfant alors qu’un suivi éducatif à domicile ne coûte que 4000€. La CIVIISE estime à 9,7 milliards d’€ le coût annuel des violences sexuelles faites aux enfants…
« Investir dans la protection de l’enfance doit devenir une priorité nationale… Ce n’est pas une dépense, c’est une dette que nous avons envers ces enfants, une dette que nous avons trop longtemps refusé d’honorer ».

Ce vibrant appel à une cause qui devrait nous mobiliser tous est le fait d’une personnalité plutôt hors du commun. Merci Rania Kissi pour ce beau combat.

Michel Wilson

 

« LELLA », film tunisien de Habib Ayeb, 2026 Documentaire 1H30
On serait tenté de présenter ce film comme une grande œuvre d’inspiration féministe, et pourtant il n’est pas forcément utile d’employer ce dernier mot. D’abord, parce qu’il s’agit d’une évidence. On n’y voit pas d’autres personnages qu’une série de femmes, de 6 à 8 environ, présentées successivement de manière à mettre en valeur leurs activités qui sont nombreuses, variées et considérables. On entend dire que certaines d’entre elles ont des maris mais il n’en est question qu’allusivement et dans bien des cas, il n’y en a pas. Ces femmes ne sont pas assez âgées pour avoir des fils susceptibles de les aider efficacement, leurs enfants sont encore petits, sinon elles tiennent pour essentiel de leur faire fréquenter l’école. Cependant il apparaît que Habib Ayeb dédie ce film à sa mère, ou qu’il l’a fait pour elle, en pensant à elle.
Une autre précision concernant l’emploi du mot féminisme consiste à dire que le réalisateur n’a rien d’un activiste porteur de message. Jamais il ne cherche à provoquer des sentiments tels que commisération et empathie, il veut montrer, donner à voir et s’abstient par discrétion de toute intervention personnelle. Les femmes qu’on voit ne sont pas des militantes et n’expriment pas de revendication.
Ce sont des Tunisiennes de la campagne, dans un des cas une femme de la mer. Les travaux de la terre, ramassage, cueillette, sont durs physiquement, à quoi s’ajoute un artisanat qui demande temps et patience, tissage, poterie. Cependant la voix des femmes qu’on entend exclut toute espèce de mot tel que « mode de vie primitif », on y voit à l’œuvre une réflexion continuelle, une organisation intelligente et une nécessaire anticipation. Dès qu’elles entrent en notre compagnie, la manière dont elles parlent de leur vie est une recherche de sincérité et de vérité. L’une d’entre elles est très âgée, 90 ans, riche de son expérience et nullement radoteuse ; la plupart sont d’âge moyen, celui de femmes qui désormais connaissent la vie et sa dureté, s’étant un jour trouvées seules avec plusieurs enfants à élever, en l’absence de maris dont la tendance à disparaître on ne sait où semble le trait le plus marquant, alors qu’à chaque femme est attaché le nom du lieu stable où elle vit. On ne peut manquer de se poser la question : comment expliquer la différence essentielle et profonde entre les hommes qui n’ont nul souci des enfants qu’ils engendrent et les femmes dont le souci presque unique est d’assurer l’avenir de ceux qu’elles ont enfantés. De ce fait évident les femmes sont conscientes, sans qu’on les entende, ou très peu, gémir et protester. Et pourtant s’il y a bien une idée que le film contredit sans réserve, ce serait que les femmes subissent leur destin sans comprendre, passives et résignées. Elles connaissent parfaitement leur place dans la société et les raisons qui les vouent à une vie très dure aux limites de leurs forces. Leur principal souci est de ne pas les dépasser, que ce soit celles de la faim ou de l’épuisement. Toutes les femmes que nous voyons accomplissent un travail énorme, tant à la maison qu’au dehors et s’il leur faut parfois prendre le temps d’un repos, c’est pour ne pas risquer de s’effondrer, comme il arrive à une imprudente dont les autres disent qu’elle n’a pas su se ménager.
Les femmes travaillent et ne comptent que sur leur travail pour survivre. Ce qui signifie qu’elles ne passent pas de temps à implorer Dieu, Allah ou toute autre puissance supérieure, dont elles n’attendent aucune intervention ni aucun miracle. Ce que l’on comprend dès les premières images du film : leur monde au quotidien, c’est la pierre lourde à déplacer, c’est le grain qu’elles ont à moudre, le bois à ramasser, le pain à faire cuire dans le four qu’elles ont elles-mêmes fabriqué. De cet environnement quotidien on comprend qu’elles l’aiment, même s’il est la forme tangible de leur asservissement. Pourquoi ne protestent-telles pas davantage contre ce statut patriarcal (pour employer la formule juridique ou sociologique) dont elles sont victimes. Difficulté qu’il y aurait à trouver les mots pour le dire ou plutôt conscience de l’inutilité qu’il y aurait à le faire ? et plus que tout manque de temps car elles travaillent dans l’urgence et sans répit.
Mais autre chose encore, dont on s’avise tant est impressionnante une sorte de paix voire de sérénité qui se dégage de leurs gestes. Ceux de la potière par exemple, qui ne cesse de caresser la terre qu’elle pétrit, comme par l’effet d’un lien intime, d’appartenance réciproque. Celui-ci se traduit et peut se dire aussi comme un savoir faire qui est à coup sûr cause de satisfaction.
Ce serait bien mal comprendre le film de Habib Ayeb que d’y voir une sorte d’exaltation du travail à l’ancienne, alors qu’il est loin de décrier la modernité ou plutôt la modernisation. Tout allégement au travail physique est bon à prendre, et les femmes sont les premières à les apprécier. Tout confort longtemps désiré leur est une joie, par exemple lorsqu’elles parviennent à acquérir un frigo. Cependant il ne serait pas juste non plus de dire que le cinéaste a voulu montre le calvaire des femmes et nous plonger avec elles dans l’Enfer de Dante. Le ton du film est plus subtil, il se contente de montrer ce qu’il n’est pas nécessaire de souligner. Si dur et accablant que soit le travail, une sorte de plaisir lui est lié. Ces femmes enrichissent le sens du mot vivre, c’est pourquoi elles suscitent en nous une sorte de gratitude autant que d’admiration.
Denise Brahimi

« L’Arabe », film de Malek Bensmaïl, 2026
“L’Arabe”, mot que Malek Bensmaïl a choisi pour titre de son film, fait référence à l’un des livres contemporains les plus connus qui soient, « L’Étranger » publié en 1942 par Albert Camus. Entre Camus et Bensmaïl il y a eu des étapes, très nombreuses à dire vrai, dont le cinéaste n’a retenu qu’une seule comme point de départ de son film. C’est un livre qui lui aussi a beaucoup attiré l’attention et fait parler, œuvre du journaliste et écrivain Kamel Daoud intitulée « Meursault, contre-enquête » parue chez Barzakh en 2013 (70 ans après « l’Étranger »)
Qui est l’Arabe dans cette affaire ? Il est celui qui dans le livre de Camus n’a pas d’autre nom que ce terme générique impersonnel, mais qui en acquiert un chez Kamel Daoud et Malek Bensmaïl. On peut aller jusqu’à dire, car ils sont tout à fait explicites à cet égard, que le but des deux auteurs est justement de le tirer de l’anonymat. Chez l’un et l’autre, il devient Moussa, mais surtout et pour s’en tenir au film, il est désormais le frère aîné de son cadet Haroun ; et c’est celui-ci qui prend le relai, devenant le narrateur d’une longue histoire. Mémoire ou invention, n’importe : le journaliste Kamel, lorsqu’il décide de la raconter, ne choisit pas entre ces deux options.
Dans le film « L ‘Arabe », cette histoire remonte jusqu’en 1942, date à laquelle Moussa est victime du meurtre commis par le dénommé Meursault, qui est l’Étranger du titre. Mais le film a deux autres ancrages dans la chronologie et l’histoire de l’Algérie, dont on pourrait dire très approximativement qu’ils se situent 20 et 50 ans (1962-1992) après le meurtre. « L’Arabe » de Malek Bensmaïl remonte le temps à partir de ce qui est supposé être le présent du film, un moment non précisé de la terrible décennie noire (1990-2000) c’est-à-dire de la guerre civile qui a opposé les islamistes aux forces du pouvoir, la police et surtout l’armée. Le nombre de morts a été considérable et les massacres d’une atrocité rare, causant le désespoir de la population. Et c’est sur l’expression de celui-ci que commence le film, par une sorte de préambule où il n’est question ni de l’Arabe ni de son frère, mais de l’effroi et du deuil causés par cet inexplicable carnage. Ils sont dits par la voix bouleversante d’une femme qui profère une sorte de chant funèbre d’une grande beauté. Alors qu’on ensevelit le corps d’ enfants tués à leur sortie de l’école, cette femme dit le scandale et l’incompréhension face aux meurtres qui ensanglantent l’Algérie. Malheureux pays qui n’a pas mérité cela et dont elle chante le destin injuste sur le mode d’une déploration qu’on pourrait dire ancestrale car elle rejoint les hymnes les plus anciens de l’humanité.
Parmi ceux que ce chant bouleverse se trouve un journaliste, Kamel, en qui l’on verra si l’on veut le personnage de Kamel Daoud, et c’est à lui qu’un vieil homme, Haroun, va raconter son histoire, dont il veut le faire dépositaire. Haroun est le pilier d’un café où il brave quotidiennement les interdits des islamistes (l’alcool notamment !) et leurs prescriptions religieuses. Il déclare qu’il est le frère de Moussa, dont Camus raconte l’histoire dans « L’Étranger » mais qu’il va raconter cette histoire à son tour, à sa manière, bien différente de celle de Camus.
La force de son récit tient en grande part à la qualité de l’acteur qui joue le vieil Haroun, le célèbre Ahmed Benaïssa mort avant la complète réalisation du film, que lui dédie Malek Bensmaïl, avec émotion et chagrin. Le vieil acteur fait apparaître le poids qui pèse sur la longue histoire du personnage d’Haroun, encore un enfant lorsque son frère Moussa l’Arabe est tué par Meursault sur la plage en 1942, mais déjà un homme de 25 ans à l’indépendance de l’Algérie qui est le deuxième retour en arrière du film et traite longuement de cet épisode fondateur, avec nuances et complexité.
Pour cet épisode, le réalisateur s’en remet pleinement à une autre actrice éminente, la célèbre Hiam Abbass, qui interprète de manière saisissante la mère de Moussa et d’Haroun. On la voit se tordre de douleur violente lorsqu’on lui annonce la mort du premier, d’autant qu’en dépit de tous ses efforts elle ne peut récupérer le corps qui a disparu. Ce qui explique qu’elle n’ait jamais pu en faire le deuil. C’est désormais Haroun, seul fils survivant, qui doit assumer une filiation redoutable car cette mère terrible lui fait supporter le poids de sa douleur, de sa colère que rien n’apaise et de la vengeance qu’elle exige lorsque l’occasion lui en est donnée avec le départ des Pieds-Noirs en 1962. Impitoyablement, elle force Haroun à tuer le plus misérable et le plus innocent d’entre eux, Joseph, en vertu d’une sorte de loi du talion, mort pour mort, seule reconnue par cette mère primitive et sauvage, alors qu’Haroun, lui, sera désormais dévoré par le remords d’avoir accompli cet acte odieux.
Hiam Abbas donne de la mère une interprétation qui l’apparente aux grands rôles de la tragédie antique, celle des Atrides, où les Erynnies, déesses de la vengeance, exercent leur colère. La mère farouche incarnée par Hiam Abbas fait penser à la formule qui hante l’œuvre de Kateb Yacine : « Les ancêtres redoublent de férocité ».L’Algérie est vouée à une violence dont la décennie noire a été l’effroyable surgissement. L’Arabe en tant que personne a maintenant un nom mais il est des forces obscures qui dépassent toute histoire individuelle. Camus parlait d’une Algérie solaire, celle de Malek Bensmaïl est plus souvent plongée dans l’ombre et s’y débat.
Denise Brahimi

Découverte de l’artiste céramiste Karima DUCHAMP à Lyon les 12 et 13 septembre à Lyon.

La dernière édition du Marché des Tupiniers, institution lyonnaise de rencontre avec des dizaines de céramistes du monde entier devant la cathédrale Saint-Jean, à Lyon nous a permis une belle découverte. Le thème de l’année était « Mural », et ouvrait donc une partie de ses espaces à des artistes céramistes qui élaborent des pièces destinées à être exposées verticalement, accrochées à des murs.
Parmi les artistes invités, nous avons été séduits par les œuvres de l’artiste mulhousienne Karima Duchamp. Quand, outre son prénom, nous avons pu découvrir qu’elle revendique des influences berbères, nous avons choisi d’en faire cette courte présentation dans notre Lettre.
D’abord peintre, Cette artiste s’est tournée avec passion vers la céramique et la terre.
Nous n’avons pas eu le plaisir de la rencontrer et d’échanger avec elle et nous avons dû nous satisfaire de quelques bribes d’information sur internet, son site (https://www.karimaduchamp.net/ )et quelques articles la concernant.
Ainsi, avons nous appris que « Sa pratique artistique s’inspire des traditions artisanales, du travail domestique et de son héritage familial, notamment berbère, et du savoir-faire des femmes de sa famille qui travaillaient la terre et le textile. Née et élevée en France de parents algériens, cette influence ne se manifeste pas symboliquement, mais s’intègre pleinement à sa méthode par la répétition, la patience et le respect de la matière. Son travail se déploie à travers différents médiums, entre céramique, peinture et dessin. »
Une interview d’elle nous donne quelques clés de ses influences algériennes : « « un vrai besoin de découvrir l’art. Enfant déjà, j’étais très intéressée par les activités créatives qu’exerçaient mes sœurs et par les objets martelés et les céramiques de l’artisanat algérien, que nous avions à la maison. Je me contentais d’observer mais à un moment donné, je me suis lancée, sans formation, comme ça ! »
Et enfin « Après la peinture, c’est la découverte de la céramique, lors d’un atelier à la Maison de la céramique de Mulhouse d’alors, qui va bouleverser Karima Duchamp. « J’ai tout de suite su que c’était fait pour moi. Je suis très attachée à cette matière vivante et très malléable, qui peut donner toutes les formes. On peut en faire des volumes et des sculptures, mais je la travaille aussi sous forme de plaques, fines comme du papier. C’est une activité très sensorielle et je pense qu’inconsciemment cela fait écho à mes racines, à mon arrière-grand-mère qui était potière. »

Pour terminer je vous livre quelques impressions personnelles et les émotions ressenties au vu des quelques œuvres, trop peu nombreuses, découvertes ce jour-là à Lyon :
Un grand panneau mural, composé de 9 plaques assemblées fait apparaître un couple, un peu fantomatique émergeant d’un bosquet ou d’un jardin. L’émotion suscitée par cette rencontre est amplifiée par l’harmonie des couleurs, le caractère comme estompé de la scène. Nul doute qu’on aimerait avoir chez soi cette rencontre quotidienne avec ces deux personnages, surgis d’un buisson.
Un peu plus loin, trois portraits de femmes, la même, peut-être, pâles, mais avec un regard noir pénétrant, qui rappelle un peu les photos de Marc Garanger.
La matière, bien présente donne vie à ces figures à peine esquissées. Et toujours une belle harmonie de couleurs un peu sourdes, mais avec des petites notes de couleurs plus vives qui égayent la scène…

Les Lyonnais ne sont pas les seuls à faire connaissance avec l’oeuvre de cette artiste. Son site et divers articles montrent combien sa renommée est internationale. Son travail ne se limite pas à ces œuvres murales, et semble rencontrer de nombreux publics dans de nombreux pays. C’est un bonheur d’avoir pu bénéficier de cette petite escale à Lyon.
Michel Wilson

  • Vendredi 6 novembre 18h30 rencontre avec la poétesse Amel Boudali à la Bibliothèque de la Part Dieu à Lyon. Espace Pandora
  • Samedi 7 novembre 14h30 La Terrasse sur Dorlay (42) Maison des tresses et des lacets Exposition, ateliers, concerts ‘Trames rebelles: Femmes, savoir-faire et patrimoines, du Gier à la Kabylie » Association Assia Azzekka.
  • Jeudi 12 novembre, à 17h30h « Combats de papier: L’édition française pendant la guerre d’Algérie. Bibliothèque de la Part Dieu Lyon
  • Samedi 14 novembre « Combats de papier: L’édition française pendant la guerre d’Algérie. Bibliothèque de la Part Dieu Lyon
  • Vendredi 13 et samedi 14 novembre, présence de Coup de Soleil au Festival des Solidarités à l’Hôtel de Ville de Lyon. Organisation Maison des Solidarités 
  • Samedi 14 novembre 15h Conférence Hervé Sanson et Lamine Amar Khodja à la Bibliothèque Kateb Yacine de Grenoble sur Jean Senac, à l’occasion de son centenaire? « Jean Senac, l’Algérie au corps ».
  • Samedi 14 novembre 14h30 Intervention Mémoires croisées de la guerre d’Algérie devant l’Université populaire de Valence.
  • Lundi 16 novembre 17h30 à la Maison des Solidarités de Lyon, dans le cadre du Festisol, rencontre autour des projets d’agroécologie de Coup de soleil au Maghreb et en Mauritanie.
  • Mardi 17 novembre Apéro-concert Algéries retour en musique de Nacer Hamzaoui et Martial Pardo au restaurant Potache à Clermont-Ferrand
  • Mercredi 18 novembre à la Maison des sciences humaines de Clermont-Ferrand colloque l’Histoire franco-Algérienne, Coup de soleil et de nombreux partenaires, sous le Haut patronage du Président de la République
  • Jeudi 19/21 novembre CinéMaghreb au Cinéma Gérard Philipe de Vénissieux et plusieurs salles de l’Agglomération lyonnaise. Partenariat Coup de soleil
  • Jeudi 19 novembre 20h « L’arabe » de Malek Bensmail en présence du réalisateur
  • Vendredi 20 novembre 19h « La petite cuisine de Mehdi », avec un invité
  • Samedi 21 novembre 14h « La voie normale d’Erige Sehiri en présence de la réalisatrice, introduction musicale de musiciens de Tinariwen
  • Samedi 21 novembre 16h15 « Ressacs une Histoire Touarègue » d’Intagrist El Ansari, en présence du réalisateur, introduction par des musiciens de Tinariwen.
  • Vendredi 21 novembre à Grenoble, Galerie Hébert, exposition du peintre Serge Vollin
  • Dimanche 22 novembre à Ciné Duchère 15h Promis le ciel d’Erige Sehiri suivie d’un échange avec la réalisatrice.
  • Lundi 23 novembre 19h au Ciné-Opéra de Lyon Fatna une femme nommée Rachid d’Hélène Harder suivi d’un échange avec la réalisatrice
  • Mardi 24 novembre « Route Algéricaine » de Rabah Ameur Zaïmeche au cinéma les Amphis de Vaulx en Velin Avant première.
  • Mercredi 25 novembre au Ciné Opéra « Petite Casbah » d’Antoine Colomb, suivi d’un échange avec Alice Zeniter, scénariste.
  • Jeudi 26 novembre Intervention Mémoires croisées de la guerre d’Algérie au Lycée professionnel Marius Bouvier de Tournon (Ardèche)
  • Vendredi 27 novembre festival Alimenterre projection débat du film « Insecticides: comment l’agrochimie a tué les insectes » dans les locaux du CCFD Terre solidaire de Villeurbanne. Coup de Soleil partenaire.

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