Rencontre avec l’écrivain mauritanien Beyrouk à Terre des Livres Lyon le 1er juillet

« LE VIEUX FOU ET LA PETITE FILLE QUI N’ETAIT PAS BELLE » par Beyrouk, ed. Elyzad 2026 (Article paru dans notre Lettre culturelle 109)
Comme ce titre veut clairement nous l’indiquer, il s’agit là d’un conte (ce que confirme sa relative brièveté — 97 pages) forme habituelle de la littérature traditionnelle, mais quelques détails donnent à penser que dans le conte selon Beyrouk, celle-ci est peut-être prise à contrepied, ou du moins quelque peu bousculée : qu’est-ce donc que cette petite fille dont il fallait préciser qu’elle n’est pas belle, et qui d’ailleurs tout au long du récit ne le deviendra jamais et ne le souhaite pas. Le vieil homme, lui, est définitivement un clochard extrêmement crasseux, hostile à l’égard de tout le monde et bien décidé à rester ce qu’il est (on comprendra plus tard que tel est son choix, qui va de pair avec un grand cynisme et une totale lucidité). Donc à supposer qu’on veuille vraiment parler d’un conte car il en a plusieurs aspects, du moins faudrait-il éviter les fées, tout à fait absentes de cette histoire. Ou alors il faudrait considérer que le vieil homme joue lui-même le rôle d’une fée à l’égard de la petite Aya, ce qui ne va pas sans humour, évidemment, mais de toute manière il est clair que le conte n’en manque pas.
Le vieil homme, entraînant Aya à sa suite, a choisi une position très marginale en dehors et même contre toute espèce de société dont les principes de base et les pratiques suscitent de sa part maint ricanement. Oui, il incarne assez bien ce qu’on appelle couramment un vieux fou, et on ne doute pas un instant du plaisir qu’éprouve Beyrouk à en faire le portrait comme s’il saisissait avec bonheur l’occasion qu’il s’est à lui-même donnée. Quitte à être marginal, semble dire le vieux, profitons-en sans réserve, jusqu’à la provocation, comme Diogène dans son tonneau.
Cependant le vieux, que tous les gens du village jugent d’origine inconnue voire mystérieuse, a une histoire qu’on apprendra finalement et qui donne tout son sens au conte. Beyrouk conte sans doute pour le plaisir de conter, dont nul en cette affaire ne doit se sentir privé, mais il sait très bien aussi ce qu’il veut dire et c’est juste pour taquiner le lecteur qu’il le fait attendre un peu avant de partager le message avec lui. Message très clair d’ailleurs mais encore faut-il être apte à le recevoir ; et le vieux profondément sceptique, a pensé que personne n’en serait capable, que nul être au monde ne le serait.
Le vieux, qui jadis s’appelait Hamid, a été en ce temps-là un homme riche, élégant, raffiné, appartenant à la meilleure société. On peut dire qu’il a alors connu tous les biens de ce monde, du moins du monde dans lequel il vivait, et c’est en cela que son histoire est tout à fait exemplaire. De ce tout qu’il avait il n’a rien voulu garder, il est allé jusqu’à une sorte d’absolu du renoncement ; et personne autour de lui n’a été capable de le comprendre—ni femme ni rival ni ami, tout s’est passé comme si c’était cela qu’il avait voulu prouver justement en partant, qu’il n’y a point de vérité ailleurs que dans le dénûment. Ainsi a-t-il montré la bêtise et la folie de tous ceux et celles qui se croient protégés du néant par la possession de leurs biens, c’est sans doute ce que signifie le chant de Titi le petit oiseau qui n’a jamais cessé de l’accompagner depuis qu’aux yeux de tous les autres il a disparu. Titi léger comme l’air et qui ne possède rien d’autre que son chant.
Etre semblable au chant d’un oiseau, telle est peut-être l’allégresse de la parole à laquelle Beyrouk aspire, la dépouillant pour cela de tout bavardage superflu. Ou bien encore cherche-t-il à atteindre une sorte de présence-absence, qu’il ressent comme l’unique forme d’existence à laquelle il veut désormais aspirer. C’est d’ailleurs ce qu’il atteint de la manière la plus parfaite qui soit à la fin du conte, lorsqu’il est question de ce qu’il sera désormais pour Aya : « son ami, le fou, toujours là, elle le sait, toujours avec elle. » Et peu importe qu’il lui soit devenu invisible, sans réalité concrète à ses yeux.
Aya est l’éternelle enfant qui ne veut pas grandir. Sans doute pour ne pas entrer dans les complexités de la pensée qu’elle ignore et veut continuer à ignorer : cette pensée-là devrait s’articuler pour se transmettre, ce dont le vieux fou, pendant le temps où ils ont vécu proche l’un de l’autre, lui a montré la lourdeur et l’inutilité.
Par la manière dont il est écrit, ce conte de Beyrouk illustre pour nous lecteurs une forme d’expression totalement désirable et pourtant rarissime, la parole comme un chant d’oiseau.
Denise Brahimi
Un article précédent sur le livre « Saara » de Beyrouk paru dans la Lettre 73.
« SAARA » par Beyrouk, roman, éditions Elyzad, 2022
Les lecteurs fidèles de « La Lettre » de Coup de soleil connaissent déjà Beyrouk, grand écrivain mauritanien, et retrouveront dans ce dernier roman (à la magnifique couverture) ses thèmes habituels, sous une forme sans doute plus violente (faut-il dire moins nuancée) que dans les précédents.
Comme d’habitude et de manière plus tranchée que jamais, il y est question des différentes composantes de la société mauritanienne, malheureusement incompatibles, en sorte que certaines apparaissent ici comme vouées à la disparition. Les formes traditionnelles (ce qui ne veut aucunement dire réactionnaires, car on voit dans le livre qu’elles seraient au contraire susceptibles de s’adapter si elles ne subissaient d’insupportables pressions) ne sont d’ailleurs pas d’un seul modèle et les deux
personnages principaux de « Saara » sont la preuve qu’il y en a au moins deux, incarnés l’un par Saara , superbe femme magnifique et libre, et l’autre par le Cheikh, qui se trouve à la tête d’une petite société de croyants attachée au territoire d’une oasis appelée Louad, hors de laquelle elle ne saurait vivre. Sans que l’auteur intervienne directement pour donner son opinion sur cette dualité, on sent bien que son désir profond est une conciliation entre ces deux tendances, qui dans le livre prendrait la forme d’un amour réciproque entre ces deux personnages, aussi séduisants l’un que l’autre pour des raisons bien différentes mais compatibles — c’est du moins ce que l’auteur veut croire. Le malheur des temps veut que ce rapprochement n’ait lieu qu’in extremis dans le livre, alors que l’un et l’autre sont expulsés de Louad comme des proscrits et voués à disparaître par les nouveaux maîtres des lieux qui les traitent sans ménagement—c’est un euphémisme, mieux vaudrait dire avec une implacable et inhumaine férocité.
La société traditionnelle n’était pas violente, elle cherchait à faire vivre les gens dans la paix du corps et de l’esprit, l’idéal de Saara, pour laquelle l’auteur a décidément beaucoup de tendresse, est que chacun autour d’elle vive dans une jouissance qu’elle est toujours prête à partager généreusement. Il y a sans aucun doute plus d’austérité chez le Cheikh, cependant il ne va pas aussi loin qu’un petit groupe (qu’il respecte) de croyants qui s’est retiré en marge de l’oasis pour vivre dans l’oubli du corps et se consacrer entièrement à la foi. Le Cheikh est un beau personnage parce qu’il concilie parfaitement la religion dont on l’a fait un peu malgré lui le représentant et ce qu’on appellerait en termes plus laïcs et pas nécessairement religieux un humanisme respectueux des choix de vie que chacun doit pouvoir faire librement. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il se trouve pris entre des aspirations variées qui le laissent impuissant contre les agressions de forces très supérieures et brutales. Ces dernières sont d’autant plus imparables qu’elles prétendent représenter l’Etat moderne et sa marche inexorable vers l’avant.
Face à ce qu’on appelle la modernité, la position représentée par le cheikh et les siens (très petit groupe qu’il est facile de considérer comme quantité négligeable) est d’ailleurs très nuancée parce qu’elle est chaque fois et longuement réfléchie. C’est ainsi qu’est acceptée la proposition de créer une école publique (bien que les enfants de l’oasis bénéficient déjà d’un enseignement) parce qu’on peut en attendre du bien, alors qu’en revanche, le petit groupe attaché à l’oasis de Louad refuse avec une entière fermeté le projet dont les autorités l’informent (sans aucune manière lui demander son avis ni le consulter).
C’est le projet de construire un barrage qui évidemment détruirait complétement l’ancienne manière de vivre dans l’oasis et dont les habitants constatent qu’ils n’ont aucun besoin. D’emblée il apparaît que les arguments des modernistes (qui ont toutes les apparences flatteuses d’un plaidoyer en faveur du progrès) sont d’une grande mauvaise foi et qu’en fait il s’agit uniquement d’une affaire d’argent, de profit etc. Bref, ce qu’on connaît de longue date comme la manifestation du capitalisme au service des seuls intérêts privés et sans le moindre souci de l’intérêt général pour reprendre des formules consacrées —mais ici parfaitement adaptées à ce que veut montrer le roman de Beyrouk. Ce n’est donc pas celui-ci qui manque de nuances mais une situation déjà si souvent constatée, analysée, et dénoncée le plus souvent en vain. En tout cas, on a vite fait de comprendre que dans l’oasis, toute tentative est d’avance écrasée.
Reste l’initiative individuelle, ici celle d’un mendiant longuement humilié par les riches et décidé à se venger d’eux (en provoquant un énorme incendie qui détruit une partie de leurs biens). On comprend son amère satisfaction—amère parce qu’elle ne répare rien de ce que lui-même et sa mère ont vécu. Ce n’est évidemment pas une solution acceptable et elle n’est pas conforme à l’esprit du roman, qui est un magnifique plaidoyer pour la douceur et la non violence. Mais « Saara » est aussi le constat que celles-ci n’ont aucune chance dans le monde tel qu’il est, ou tel qu’il est en train de devenir même dans des lieux qui semblaient réunir toutes les conditions pour y échapper.
Y aura-t-il encore des oasis dans le monde dit moderne dont l’emprise semble inéluctable ? Le dernier livre de Beyrouk nous dit qu’il n’y croit pas ou qu’il n’y croit plus. Mais on sait aussi tout ce que la littérature gagne à la nostalgie, lorsqu’elle se penche sur ce qui fut la beauté des mondes perdus.
Denise Brahimi
Enfin un troisième livre, Parias, commenté toujours par Denise Brahimi dans la Lettre 59.
« PARIAS » de Beyrouk, roman, Sabine Wespieser éditeur, 2021
Beyrouk est un écrivain mauritanien que La Lettre de Coup de Soleil a déjà présenté (élogieusement) à ses lecteurs grâce au travail des éditions Elyzad de Tunis. La problématique principale de cet auteur s’explique par la position historique et sociologique de son pays la Mauritanie, qui est l’exemple même d’une division à ce jour insurmontable entre tout ce qui reste d’un mode de vie passé mais pas encore lointain et tout ce qui en constitue les aspects modernes ou contemporains sans parler de tout ce qu’on peut voir advenir de manière inéluctable.
Le passé est celui d’un pays largement désertique, parcouru par des nomades chameliers qui ont gardé jusqu’à aujourd’hui un mode de vie séculaire, à tous égards c’est-à-dire aussi bien dans ses aspects matériels que dans sa mentalité. Là où il y a encore des nomades, ils sont attachés à leur vie ancienne. Mais beaucoup sont déjà partis, pour des raisons diverses : il leur faut aller ailleurs, par exemple là où ils peuvent travailler dans des mines, pour gagner un peu d’argent, alors que la vie nomade n’en comporte aucun et ignorait son usage depuis les temps les plus anciens. Il est certain aussi, et Beyrouk le montre bien, que le mode de vie des nomades est très rude, et pour certaines femmes qui ont le goût du confort, sinon du luxe et du raffinement, il est extrêmement difficile à supporter. C’est le cas de la jeune femme, coquette et légère ou vénale, mariée très jeune au personnage appelé dans le livre « le père » alors qu’il est loin d’être un homme âgé. Mais cette dénomination est destinée à créer une alternance avec le deuxième personnage qu’on entend dans le roman et qui lui est appelé « le fils » ; il a moins d’une dizaine d’années et il est le fils de la jeune femme dont on comprend vite lorsque l’histoire commence, qu’elle est morte et enterrée : c’est le cas de le dire puisque le fils ne rêve que d’aller la voir au cimetière et n’y parvient pas. Il est d’ailleurs tout aussi privé de son père qui est vivant mais prisonnier.
Sans raconter ce qui s’est passé auparavant et qui est cause de cet état de fait évidemment désastreux, le roman permet au lecteur de comprendre à mots couverts et progressivement ce qui s’est passé, et que l’enfant trop jeune ne sait pas encore (mais on devine que le jour viendra où il le saura) : revenant un jour épuisé de son lieu de travail en pays lointain, le père n’a pas supporté de trouver sa femme entourée d’hommes nombreux, manifestement généreux avec elle et lui offrant tout ce que son très pauvre mari est incapable de lui donner pour la satisfaire. La vie nomade qui à l’origine est celle du père est rejetée par sa femme comme inférieure et méprisable, rejetée aussi par le frère de sa femme qui exprime avec violence et dégoût qu’elle n’aurait jamais dû épouser un tel homme ; pour la même raison, il rejette le fils, qui a été recueilli au moins provisoirement par un ami du père, pauvre comme lui voire misérable mais pourtant un homme bon.
Les quelques péripéties d’ailleurs peu nombreuses qui constituent cette histoire donnent le sentiment qu’elle est sans issue et que la société dans laquelle elle se passe ne laisse place à aucune bonne solution. Quand le garçon vit en ville, chez l’ami de son père et avec les enfants de celui-ci, il partage un quotidien très pauvre et très dégradé qui est celui des mauvais quartiers urbains, où les enfants apprennent très vite à voler et se battre pour survivre ; bien peu semble-t-il parviennent grâce à l’école à se forger un meilleur destin.
Cependant la solution est-elle pour autant dans un retour à la vie nomade ? Elle serait possible grâce au frère du père qui serait disponible pour ramener son neveu à ses origines paternelles. Beyrouk est loin d’en donner une vision idéalisée et l’on se demande, en tant que lecteur, si le fils pourra en effet supporter tant d’archaïsme et d’austérité, après voir connu le mode de vie urbain, même en milieu très défavorisé. Il est probable que personne et en tout cas pas le romancier ne peut trancher cette question.
Cependant le personnage le plus pathétique est de loin le père, dont on fait la connaissance alors qu’il est prisonnier et qui le restera sans doute jusqu’à la fin de ses jours. Et d’ailleurs il ne semble nullement désireux de rejoindre la vie réelle après le geste de folie qu’il a commis en tuant sa femme, qu’il adore plus que jamais par delà cette mort dont il est responsable. Tout le rôle du père si l’on peut dire, c’est-à-dire tous les propos qu’il tient dans le livre en alternance avec ceux du fils, consiste dans cette fuite à travers les mots d’un amour fou étrange, car il est à la fois lucide et délirant. C’est en effet à travers ses mots à lui qu’on apprend tout du « non-amour » de sa femme qui d’ailleurs ne cherche nullement à s’en cacher. Cette situation provoque en lui une sorte de déni de réalité, celle-ci consistant en une irrémédiable pauvreté, à laquelle il est incapable de faire face en aucune manière ; il fuit dans le mensonge, le fantasme et une dangereuse rêverie, évidemment sans issue autre que l’acte terrible qu’il a finalement commis et qui est aussi suicidaire que meurtrier. Cet acte signifie sa totale impuissance à trouver quelque issue ou solution : il n’y en a pas, ce qui est le propre comme on sait d’une situation tragique, qui ne peut être évoquée que sur le mode lyrique, comme il le fait en prison. Car le lyrisme et lui seul le dispense de surmonter sa contradiction entre son amour éperdu pour cette femme et la connaissance de leur impossible fusion.
On croit comprendre que cette impossibilité peut s’étendre à la société mauritanienne toute entière, déchirée entre deux modes de vie mais surtout deux systèmes de valeurs inconciliables. Les valeurs de la société nomade traditionnelle sont absolument incompatibles avec le mode de vie moderne qui en mettant les choses au mieux est à la recherche des siennes mais ne les a pas encore trouvées. De cet immense désarroi Beyrouk parle avec beaucoup de délicatesse et de discrétion, nous n’en sommes que plus navrés.
Denise Brahimi
